‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 57 sur 196 · CHAPITRE 1 , § V · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1 , § V

maistre Trahy, mais il luy cuira. » Et à la voix de ce forcené , accoururent des vignerons , des mariniers , des 7narchandeaux, tout une foule irritée qui voulait « qu'on coupât la gorge à Amyot et qu'on fit Trahy évesque en son lieu. » Depuis long-temps le fougueux cordelier s'était vanté « d'avoir la furie du peuple en sa main pour faire rompre la teste à qui il lui plairoit. » Amyot , après ces excès, ne douta plus de la popularité menaçante du prédicateur, et jugea prudent de prendre la fuite, se contentant de protester dans une longue Apologie adressée à la municipalité d'Auxerre , et que l'abbé Lebeuf nous a conservée. Amyot y reprochait à Trahy sa présomptueuse arrogance, et donnait pour cause à sa haine l'érection d'un collège de Jésuites qui luy avoit diminué ses bribes.

Haut placé par sa réputation littéraire, par ses relations politiques, l'évéque d'Auxerre obtint, le 23 février 1590, des lettres d'absolution du légat Gaëtano , afin de rentrer dans son diocèse. C'est une pièce curieuse pour l'histoire de la prédication ; c'est l'injonction adressée à un moine , prœdicatori, de ne pas trop maltraiter son évêque et de le recevoir. Gaëtano ne déguise pas les accusations des serraonnaires contre Amyot : Concionatores asserentes^ in suis sermonibus adpopulum, Jacobum episcopum necem Guisiorum prœscrivisse, consuluisse, signasse; mais il ajoute que c'est une fâcheuse erreur, et il donne ordre de n'en plus parler et d'admettre le prélat : inhibentes tam Claudio quam quibusvis aliis verbi Dei concionatoribus ne te inpersona molestare prœsumant.

Amyot, avec cette sauvegarde, put reprendre ses fonctions et aller mourir dans son diocèse quelque temps après, le 3 février 1593.

Les événements d'Auxerre montrent où en était tombé le pouvoir des évoques. C'était l'envahissement du gouvernement ecclésiastique par les moines, par le clergé inférieur.

Il n'en était pas ainsi dans les villes où l'épiscopat avait

dirigé la Ligue. A Rennes, par exemple, Aymar Hennequin, de connivence avec Mercœur et les Espagnols , avait ses orateurs gagés (1).

Au milieu de ce débordement, quelques appuis, même dans le clergé parlant, restaient encore aux modérés, mais ils étaient impuissants. Dom Plancher (2), par exemple, assure qu'en Bourgogne , s'il y avait des prédicateurs vendus à la Jaction , il se trouvait néanmoins des chaires « où l'on avoit le courage de faire respecter l'autorité et les loix. » L'auteur du Conseil salutaire affirme aussi qu'à Paris « on n'avoit pas faute de prescheurs ayant la crainte et l'honneur de Dieu (3). » Que pouvaient faire, dans un pareil moment, au milieu de semblables bouleversements, quelques voix solitaires et calmes? Elles se perdirent dans la confusion.

Mais c'est trop nous égarer aux détails , c'est trop nous éloigner du centre de l'Union. Les provinces révoltées ne faisaient que réfléchir Paris, en quelque sorte, et les chaires particulières des villes n'étaient qu'un écho atténué des chaires des Seize. Il est temps de revenir aux prédicateurs parisiens, aux suppôts de Philippe II et de M""® de Montpensier. C'est par eux , d'ailleurs , par leur influence, que va s'achever d'une façon sanglante le triste règne de Henri III.

On conçoit qu'arrivée au degré où nous l'avons vue, l'éloquence de la chaire, si on peut encore dire ainsi, n'ait reculé devant aucun des crimes que réprouvait l'Évangile. Un ligueur tua, dans une rencontre, un royaliste (4.); l'éloge du meurtrier servit de texte à tous les sermons. Peu importait que ce fût un duel (5), un duel môme sans cause, sans pré-

(1) D. Taillandier, Hist. de Bretagne, t739, in-fo, t. II, p. 366.

(2) Hist. de Bourgogne, t. IV, p. 604.

(3) Conseil salutaire, p. 28.

(4) Lestoile, Journ. de Henri IV, 1839, gr. in-8o, éd. Champ., p. 5. — Cf. Sainl-Foix, Essais sur Paris, dans ses OEuvres, in-12, l. III, p. 4i9,

(5) Le duel, on le sait, était fort à la mode alors ; les sermons en font

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