CHAPITRE I, § V
Auger, retiré à Lyon, persista avec courage dans ses opinions ; en novembre 1588, un peu avant les meurtres de Blois, il osa, en présence du duc de Mayenne (1), faire l'oraison funèbre de Mandelot, gouverneur de Lyon, et il n'hésita pas à le louer de n'avoir point signé la Ligue. Il continua de la sorte à prêcher avec passion le service de son roi, et, après l'assassinat des Guises, il allait de maison en maison fortifier les cœurs dans l'obéissance au prince. A Lyon, d'ailleurs , il était soutenu par Guillaume Changest , lequel « approchoit bien près de sa grâce et de sa façon, et fut désagréable à plusieurs parce qu'il n'usoit point de mots de bande et de taverne, ny de poinctes fantastiques pour parler contre le roy (2). j> Auger avait bien profondé Jaugé et manié (c'étaient ses propres mots) le cœur de Henri III, dont il était le confesseur, et il soutenait publiquement que la France n'avait pas eu de longtemps, un prince plus religieux (3) et plus débonnaire. Il n'eût donc pas manqué de donner quelques regrets publics à Henri III; mais on lui avait interdit la chaire, et, forcé de se sauver de Lyon, il alla mourir misérablement en Italie, quelques mois plus tard, en 1591.
Henri III eut pourtant son oraison funèbre : elle fut prononcée par un feuillant de l'ordre de Cîteaux qui, pour emprunter les paroles de Félibien, avait rempli la France du bruit de ses vertus. Dès 1583, Jean de La Barrière (4.) était admiré, au rapport de Lestoile, de tous ceux qui suivaient ses prédications; réformateur austère de son ordre et digne, par
(1) Lestoile, Journ. de Henri III, p. 266 A.
(2) Matthieu, Hist. des derniers troubhs, p. 11 ; et Hist. de France, t. II, p. 609.
(3) Dans la Briève Réponse d'un catholique françois à V Apologie des Ligueurs, qui est un des écrits les plus judicieux du temps, Henri III est traité aussi de « roi le plus religieux qui fut onc. » ( V. Mém, de la Ligue, t. I, p. 341).
(4) Voir Moreri. — Cf. Félibien, Hist. de Paris, t. II, p. 1158; et Lestoile , Journ. de Henri III, p. 163 B. — Jean de la Barrière était né en 1544, et mourut à Rome en 1600.
ses pénitences, des premiers temps de TÉglise, il avait mérité la sympathie du roi qui lui avait fait bâtir un couvent à Paris. Comme il ne voulut pas prendre part aux violences de la Ligue, ses religieux se révoltèrent, et on tint contre lui un chapitre général de Cîteaux ; il fut suspendu de l'administration de son abbaye et reçut Tordre de ne plus dire la messe. Le plus sérieux grief qu'on eût à opposer contre lui fut sans doute Foraison funèbre de Henri III, que, dans sa fldélité, il avait osé prononcer à Bordeaux ; les rancunes des Ligueurs le poursuivirent même après la paix, et, bien qu'en 1598 le chapitre de son ordre eût demandé son rétablissement, il y eut des obstacles et des intrigues, dont l'intervention puissante de Bellarmin finit pourtant par triompher.
Ce fut là, à peu près, avec quelques rares apologies (1), le seul témoignage d'affection que reçut la mémoire de Henri III ; presque personne n'avait osé prendre sa défense quand il vivait ; ses plus chauds partisans l'oublièrent dès qu'il fut mort. Jean de La Barrière fit donc acte de vrai courage en louant, dans une chaire chrétienne, ce dernier et malheureux représentant de la race des Valois : cela contrastait avec les malédictions dont les autres prédicateurs entourèrent sa tombe.
Mais la mort de Henri III marque une nouvelle ère dans la prédication de la Ligue, et, avant d'aller au-delà, il importe de connaître de plus près ces orateurs ou, pour mieux dire, ces tribuns, dont la puissance ne fera que croître. Après la biographie nous reprendrons l'histoire.
(1) On peut voir, entre autres, les Déplorations de la mort de Henri IIl et du scandale qu'en a l'Église, 1589, in-8o. Sixte-Quint, la Sorbonne , et surtout les prédicateurs, n'y sont pas ménagés.