‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 7 sur 196 · INTRODUCTION, § II. XIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, § II. XIX

Dès 1402 , Gourtecuisse ose déclarer en chaire que le duc d'Orléans est le fauteur des schismatiques. Trois ans plus tard , Jacques Legrand , prêchant devant ce prince et devant la reine , attaque sans mesure les mœurs de la cour , et déclare que c'est la demeure de Vénus, domina Venus. Charles VI veut entendre à son tour le hardi religieux , et Legrand alors va bien plus loin ; il s'écrie que les tailles ne servent à rien , et que le roi est vêtu du sang et des larmes du peuple : Te induere de substantia , lacrymis et gemitibus miserrimœ plebis (1).

Le parti des Bourguignons eut bientôt ses orateurs gagés. Ce fut le règne de la scholastique haineuse. Clercs , gradués, docteurs fanatiques , tout le peuple turbulent des Écoles se mêla par la parole aux débats des partis. Fermer les chaires, interrompre les sermons, c'était le recours habituel du clergé, de l'Université, quand leurs privilèges étaient oubliés , quand on ne se conformait pas à leurs conseils. Ce silence séditieux était sinistre ; car le peuple voulait à toute force avoir ses prédicateurs ordinaires , et il aurait plutôt recouru à la révolte.

La politique ne tarda pas à tenir toute la place dans les sermons. Les citations se mêlèrent aux arguties , le pédan tismede l'érudition au pédantisme de la dialectique. Triste époque, époque de disputes armées, d'argumentations stériles , de polémique furieuse.

Quand le duc de Bourgogne eut fait assassiner le duc d'Orléans , on sait qu'il trouva un apologiste de son crime dans Jean Petit (2). Le curé Boucher, au temps de la Ligue, prêchera aussi et dogmatisera l'homicide. Tandis que Gerson

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(1) Félibien, Hist. de Paris, t. II, p. 734. Cf. Rel. de St.-Denis, ap. Michelet, Hist. de Fr., t. IV, p. 121 et suiv.

(2) Bayle veut que Jean Petit ait été tout simplement prêtre séculier, tandis que M. Michelet le fait cordelier {IJist. de Fr., t. IV, p. 169 et suiv.). Bayle cherche également à établir la vénalité de Petit, taudis que M. Michelet croit au désintéressement de ce fanatique.

osait faire Toraison funèbre de la victime , l'insolent prédicateur justifia le meurtrier. On a l'infâme et interminable harangue de Petit. Monstrelet la rapporte tout au long , et se trouve confirmé par le Religieux de Saint-Denis et par Juvénal des Ursins , quoique ces derniers historiens soient bien moins explicites. Rien n'est plus ennuyeux que la magistrale et sanguinaire démonstration de Petit ; rien ne répugne plus que cet amas incohérent de traits burlesques, de déductions subtiles , de faits et d'exemples faussés et lacérés. On en trouve dans M. de Barante une longue et plus que suffisante analyse (l). M. Michelet a réduit à trois arguments tout ce pénible discours :

« 1. Le duc de Bourgogne a tué pour Dieu , ainsi Judith , etc. Le duc d'Orléans n'était pas seulement l'ennemi du peuple de Dieu comme Holopherne , il était l'ennemi de Dieu, l'ami du Diable, il était sorcier (2) ; la diablesse Vénus lui avait donné un talisman pour se faire aimer.

« 2. Le duc de Bourgogne a tué pour le roi. Il a , comme bon vassal , sauvé son suzerain des entreprises d'un vassal félon.

ff 3. 11 a tué pour la chose publique et comme bon citoyen. Le duc d'Orléans était un tyran : le tyran doit être tué. »

La Ligue adoptera ce principe du ttjrannicide ; de même que les Bourguignons, elle sanctionnera le meurtre commis au nom de Dieu et de l'intérêt général , ou si on l'aime mieux , au nom de la théocratie et de la démocratie ; seulement , au lieu de tuer pour le roi , c'est le roi même qu'elle assassinera; voilà la différence et le progrès.

On retrouve à chaque instant la prédication dans cette douloureuse histoire du commencement du xv" siècle ; la

(1) Hist. des ducs de Bourgogne, 1824, in-S», t. III, p. 108 à 146.

(2) On reproduira le même argument contre Henri III.— V. plus loin, pag. 48 et 94 ; l'identité des doctrines , la ressemblance des procédés sont frappantes.

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