CHAPITRE I , § VI
crédit de sa famille la lui fit obtenir. Il s'était donc créé rapidement une position excellente.
Mais sa nature fougueuse, ses passions désordonnées furent bientôt mises en jeu par la Ligue. Il s'y jeta avec emportement. Ses désirs n'eurent plus de limites. Il voulut être fait évêque d'emblée et sans retard ; mais le gouvernement de l'Union n'osa pas le nommer; il eut beau solliciter tous les sièges vacants, on ne lui donna qu'une pension sur révêché de Fréjus et une autre sur celui de Beauvais. La Ménippée s'est moqué de cette déconvenue :
Flambeau de la guerre civile Et porte-enseigne des méchants, Si tu n'es évêque de ville Tu seras évêque des champs (1).
Le Duchat, dans ses Commentaires, assure que Boucher était un homme fort « crasseux , » qui affectait un air de douceur et de dévotion , et qui n'avait d'autre mérite que d'aimer un peu l'étude (2). J'ajouterai qu'il était éloquent. Sans doute il ne faut pas donner grand crédit aux éloges ampoulés que lui prodiguait , en 1583, sur son talent de parole, le panégyriste Thynot (3). Les Paranymphes de Thynot sentent leur Pacatus et leur Eumène^ Ce ne sont pas seulement des louanges académiques , mais scholaires , des compliments de cicéronien. Ce qui met surtout en défiance , c'est le ton que prend Thynot à propos de la vertu de Boucher : « Tu pietatis, tu castitatis, tu innocentiae, tu omnis doctrinae certissima régula. » Quand on sait la vie de Boucher, cela passe toutes les bornes. Il est vrai qu'il ne se démasqua que lors de la Ligue. Remarquons, de plus, qu'on peut louer les gens pour des vertus qu'ils n'ont point, mais qu'on n'oserait pas employer, à propos de quelqu'un qui
(1) itfempp., 1. 1, p. 205.
(2) Ibid., t. II, p. 53.
(3) Paranymph.f p. 95 et seq.
parlerait mal , les expressions d'aureum eloquentiœ flumen , de torrentis instar oratio venit (1). L'éloge, dans son exagération môme, s'approprie toujours quelque peu au talent, et en faisant largement la part de la déclamation , on peut inférer des phrases dithyrambiques de Michel Thynot que Boucher était véritablement orateur.
Après Boucher vient Rose. Ces deux noms s'appellent et sont d'ordinaire accolés dans l'histoire par une triste célébrité. Bayle affirme que Rose était le plus enragé ligueur qui fût en France ; il en avait dit autant de Boucher. Mais ces deux superlatifs qui semblent se contredire ne choquent pourtant pas. Bayle ajoute que Launoy est très-coupable ( dans son Histoire du collège de Navarre ) d'avoir répandu tant d'éloges sur ce prélat. Launoy en effet parle de nom immortel (2), et traite un peu Rose, nous Talions voir, dans le style de Michel Thynot , dont il dispense. C'est là un singulier engouement de la part d'un érudit destructif qui aimait à être appelé le dénicheur de saints. Mais les historiens, surtout les historiens d'un corps ou d'une institution qui les touche, ont souvent le faible de glisser sur les fautes de leur héros. Launoy n'est pas seul condamnable d'ailleurs, et Du Boulay aussi s'est contenté, pour tout jugement, d'appeler Rose un illustre organe de la parole divine (3).
Guillaume Rose était né à Chaumont. Il entra fort jeune au collège de Navarre, en 1557, où il prit le goût des lettres, et où il finit par enseigner lui-même la grammaire et
(1) Je ne finirais pas si je voulais tout citer : « .... Neque aquas pluvias colligentem, sed vivo gurgite exunclantem, plenasque eloquentise [procellas effundentem.... » Et plus loin encore : « .... Verborum suavissimos flores aspergentem....»
(2) « Nomen ad immortalitatem consecravit... » La seule restriction que se permette Launoy vient à propos de l'ingratitude de Rose pour Henri III : « Ingrati animi vitium excusari non potest. » (iVat;. Gymn. utst., ap. Launoii, Opéra, in-fo, t. VII, p. 7i9.)
(3) « Insignis divini verbi seminator. (Bulœi, Hist. Univ. Parisiensis. 1673, in-fo, t. VI, p. 938.)