‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 62 sur 196 · CHAPITRE I, § VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE I, § VI

la rhétorique. Cet essai lui donna le goût de la parole ; il résolut de devenir orateur, et lut à cet effet les Pères, en étudiant la théologie. Les disputes d'école , les exercices de gymnase, les soutenances universitaires achevèrent de le former, et il se risqua bientôt dans les chaires de Paris, où il obtint le plus grand succès (1). Jacques Sirmond lui affirma, après un sermon, qu'il n'avait jamais entendu parler avec autant de grâce, nullum qui tania dicendi gratia et lepore valeret; et, au rapport de Launoy, chacun de ses auditeurs devenait son ami ardent. Il en devait avoir beaucoup, car la foule était assidue autour de sa chaire. Comme il parlait souvent , l'exercice perfectionna encore son éloquence incisive, acerba eloquenza^ comme dit de lui le chroniqueur italien (2).

Le roi, charmé, séduit par la facilité brillante de son élocution, l'accabla de bienfaits, le nomma son prédicateur ordinaire, et lui donna des bénéfices. En 1583, Rose devint grand-maître du collège de Navarre, puis évêque de Senlis (3) l'année suivante, en conservant par faveur son poste à la cour. On a vu plus haut qu'il se compromit de bonne heure dans la Ligue. Bientôt il s'y précipitera en insensé. Dès l'abord, pourtant, ses prédications dans son diocèse avaient été assez modérées. Il se contentait d'inviter ses fidèles à la pénitence pour faire cesser les grands troubles qui déchiraient le royaume (i). Mais peu après il se mit à raconter à son auditoire des nouvelles des Etats, plus ou moins hasardées; il fit des processions, distribua des chapelets, et, pour jeter de l'odieux sur les Politiques, il voulut faire croire à un complot contre sa vie. Alors une nom- Ci) « Major erat plaus orurn quam auditorum numerus. (Launoy.)

(2) « Huomo d'efficace facondia... » (Davila, 1. 1, p. 382.) Et plus loin : « Huomo d'aspra natura e d'acerba eloquenza, la quale profusamente havena esercitata niolf anni... » {M., t. n, p. 333.)

(3) Gallia Christiana, vet., t, III, p. 1023; nov.y t. X. col. UH-iU6.

(4) Chronique de Vaultier de Senlis, ap. Bemier, Monum. inéd, de l'hiit. de France y 1835, in-S», p. 153.

breuse garde fut placée à la porte de Tévêché. Son but était d'arriver au Conseil de l'Union. Lorsqu'il y fut appelé, il laissa pour adieu à ses ouailles les maximes les plus impies. Déjà son ingratitude envers Henri III ne se cachait plus. c( S'il reste encore parmi vous, dit-il en chaire avant de quitter Senlis, des Politiques ou des Royalistes, on les mettra les premiers à la brèche. Quant à ceux qui entreront dans la sainte Ligue, je déclare qu'ils seront sauvés après leur mort et pour jamais bienheureux. » Rose osa ajouter que cette palme céleste leur était réservée « quand bien même ils auraient tué père, mère, frères, sœurs et commis toutes sortes d'atrocités (1). » Les gens de bien, dit le simple bourgeois de Senlis qui raconte cette scène, furent effrayés d'entendre prêcher une si exécrable doctrine et ils détestèrent la Ligue en eux-mêmes. Quant à ceux de l'Union, ils célébrèrent de toutes manières le zèle de Rose. On fit des vers latins en son honneur: «Quelle est cette rose? y disait-on. C'est la rose des rois, la rose des princes, la rose du peuple, la rose des théologiens, rose que l'envie des hérétiques ne saurait faner, rose dont les tempêtes qui agitent l'Église ne pourraient disperser les feuilles. » L'évêque de Senlis eut vite des apologistes, car il eut vite atteint et dépassé les plus forcenés. Personne ne se déchaîna avec plus d'acrimonie. Nemo in commovendis ad seditionem animis acerbior (2), dit De Thou. Rose ne tarda pas à porter le même enseignement dans toutes les chaires de Paris (3). La seule excuse qu'on puisse trouver à sa conduite envers son bienfaiteur, et à ses déclamations sanglantes, c'est de les attribuer à des accès fébriles, à une sorte de fureur intermittente à laquelle il était sujet. De Thou le dit formel-

(1) Récit véritable de la Surprise de Senlis par la Ligue , ap. Dernier, p. 448.

(2) L. XCIV, § 16, t. IV, p. 708.

(3) Crévier, Hist. de l'Université^ 1726, in-12, t. VI, p. ili.

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