CHAPITRE I, § VI
prédicateur Génébrard , et citent quelques uns des traits qui lui échappaient dans l'improvisation ; Lestoile n'exagère pas en le comparant à une harengère en colère.
De même que Génébrard , François Feuardent (1) fut un actif écrivain ; il était né à Coutances en 1539 , et entra chez les cordeliers, après avoir étudié à Paris. Ses prédications furent fort suivies dans les principales villes de France où il se plaisait à aller combattre les hérétiques et à enseigner la foi : Ex cathedra docens , ex rostris assidue concionatus , pour parler avec Wadding. Tour à tour professeur et
tique ; mais il ne cite pas à tout propos, il ne s'abandonne pas à ce dévergondage d'érudition qui est la marque de l'éloquence de son temps. Son mysticisme aussi a un caractère propre ; il ne ressemble en rien aux élans sans lin, aux poétiques extases des sermonnaires du xiii^ siècle. Il est clair, simple, et se plaît peu aux abstractions. La métaphysique chrétienne des Richard de Saint-Victor et des Pierre de Celles est loin ; on s'avoisine des siqcles positifs et non rêveurs , on sent que la Réforme et Rabelais sont là tout à côté. L'immobilité contemplative ne se retrouve plus chez Cornac, et même dans l'effusion de la prière, l'intelligence conserve en lui toute son activité. Le style de l'abbé de Villeloing est remarquable. Il n'a plus rien des jovialités de Menot, ou des images grossières de Maillard. C'est à peine si je trouve à noter cette phrase : « Dieu traite les méchants en ce inonde, comme on engraisse les pourceaux pour les tuer. » Ce ton-là ne lui est pas habitueL II n'a rien non plus de celte richesse fatigante de couleurs, de ces fleurs que prodiguèrent, sous Louis "Xill, les Camus, les Pierre de Besse, les Valladier; rien de ces images bizarres qu'on retrouve encore çà et là chez le Père Le Jeune, et que Bossuet ne se permit sans doute que lorsqu'il prêchait , enfant, à l'hôtel de Rambouillet. La manière de Cornac est un peu froide mais contenue, assez serrée et régulière. Ses sermons sont assurément beaucoup plus remarquables que ceux de Vigor, de Ségueran et de Benoist. S'ils avaient été imprimés, personne ne s'aviserait de les lire bien certainement, mais on saurait le nom de Cornac, comme on sait celui de l'évêque Du Chastel, quiest cité partout avec éloge, et qui n'a fait pourtant qu'une détestable oraison funèbre de François 1er. L'abbé de Villeloing était prédestiné à l'oubli de toute manière : il a écrit, et on ne l'a pas imprimé ; il a prêché la Ligue, et pas un historien ne lui a fait l'honneur de le citer.
(1) Foir Wadding, Script, ordinis minorum, 1650, in-fol., p. 115 ; — Bibliothèque de Duverdier , au mot François ; — Bail, Sapientia forts Prœdicans, part. III, p, i78 ; — Bayle el Moreri ; — Lettres de Pasquier, dans ses OEuvres, t. II, p. 456 ; — Lécuy, Biog. univ., t. XIV, p. 451 ; — Niceron, t. XXXIX.
orateur , Feuardent se distingua surtout par son zèle contre
les calvinistes qu'il attaqua (ditMoréri qui veut faire une
pointe) d'une manière qui a beaucoup de rapport avec son
nom. Sa parole était vive et colorée ; verbum sicut facula
ardebat, dit Bail. C'en était assez pour réussir dans ces temps
passionnés. Feuardent d'ailleurs ajouta à sa réputation par
plusieurs travaux érudits, par une édition annotée de saint
Irénée , par des commentaires sur l'Ecriture et surtout par
de fougueux ouvrages de controverse. On peut juger du
ton de ces livres d'après les seuls titres. Ainsi c'est la Théo-
machia calvinistica, ou Entremayigerie des protestants. Cette
vive polémique mit Feuardent en relief; les annotateurs
e Duverdier (voir l'édit. de Rigoley de Juvigny) assurent
qu'il est « très-distingué du commun des écrivains de son
siècle. » Bayle au contraire trouve son style : « sans gravité
et semé de quolibets. » Bayle a raison et les prédications de
Feuardent nous confirmeront dans ce jugement.
Puisque nous en sommes aux polygraphes, je nommerai encore Pierre Crespet (1). Niceron ne cite pas de lui moins de quinze.ouvrages; la plupart n'ont aucun intérêt: ce sont des livres d'ascétisme , une vie de sainte Catherine en vers, des homélies sans originalité. Crespet était né à Sens en 1543 et entra dans la congrégation des célestins où on lui confia les premières fonctions de l'ordre. Quand la Ligue fut déclarée, il l'embrassa avec ardeur. Il s'absenta toutefois pendant les deux années 1590 et 1591, pour accompagner en Italie le cardinal Gaëtano ; après avoir parcouru tous les établissements de célestins dans le royaume de Naples, il revint à Paris en 1592. On y avait publié pendant son voyage, et par ses ordres sans doute , deux ouvrages fort différents : le premier était une traduction de l'ouvrage espagnol de Bernardin de Mendoza sur la guerre de Flandre , adroite flatterie à l'ambassadeur d'Espagne; le second était un traité
(1) F. Becquet, Gallicœ Cœlestinorum congregationis Elogia. Paris 1719, in-io, p. ,72 ;-Niceron, t. XXIX, p. 252 à 257;-Moreri.