‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 8 sur 196 · INTRODUCTION, § II. XX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, § II. XX

chaire se mêle à presque tous les événements de quelque importance. Le meurtre commis par le duc de Bourgogne fut tour à tour exalté , maudit, selon le succès ou l'abaissement transitoires des factions. Dès lors , la parole évangélique servit tantôt à défendre , tantôt à attaquer les partis, selon les passions , selon les intérêts , selon le caprice des orateurs. C'est une époque pleine de contradictions, pleine de choses qui se repoussent.

Les plus grands, les plus saints abdiquent leur passé, rétractent sans honte leurs assertions antérieures. Ainsi , durant l'un des triomphes momentanés des Armagnacs, Gerson, qui naguère louait presque le régicide, et qui avait dit en propres termes : « Nulle victime n'est plus agréable à Dieu qu'ïin tyran », Gersrni s'écrie, en chaire : « Tout le mal est venu de ce que le roi et la bonne bourgeoisie ont été en servitude par l'outrageuse entreprise des gens du petit état... Dieu l'a permis afin que nous connoissions la domination royale et celle d'aucuns populaires ; car la royale a communément et doit avoir douceur ; celle du vilain est domination tyrannique et qui se détruit d'elle-même (1) ». Singulière inconséquence ! On l'a très-bien remarqué, Gerson, qui cherchait à introduire partout l'élection dans l'Église, et qui voulait faire du principe populaire la base de l'organisation sacerdotale , Gerson proclamait en même temps la légitimité de l'absolutisme dans l'ordre politique.

Je le répète , on se croirait par avance au temps de la Ligue. Les bouchers ont des prédicateurs comme en eurent depuis les Seize ; le carme Eustache Pavilly fut leur principal organe ; ce moine insolent osa réprimander le dauphin en sa propre présence, lui reprocher en face sa paresse, sa dissipation , comme on fit plus tard à Henri III; on eût pu composer un volume de ses invectives : Ex quibus posset cornponi tractatus valde magîius , dit le Religieux de Saint-

(1) Op. éd. Du Pin, t. IV, p. 624 et 658.

Denis. On verra , au temps de l'Union , des conciliabules se tenir chez les prédicateurs; il y en eut aussi dans la cellule du tribun Pavilly, en son couvent de la place Maubert. Pavilly travaillait surtout au profit de sa bourse, assure Juvénal des Ursins ; c'est une similitude de plus : on rencontrera également sous Henri IV beaucoup de ces natures de moines avides, cruels, entêtés. Je pourrais pousser plus loin ce parallèle. Au temps des Armagnacs, comme au temps de la Ligue, on lut dans la chaire des listes de proscriptions ; sous Charles Vil , des évêques , des prédicateurs se vendaient aux Anglais, comme sous Henri IV d'autres évoques, d'autres prédicateurs se vendirent à l'Espagne. Constatons cependant une différence : à l'époque des Bourguignons, on se permit les attaques les plus indécentes contre cette papauté , que Pétrarque avait osé nommer la mère de l'erreur, madré d'errori; on s'habitua à ne plus respecter le saint-siége. Jean Petit, entre autres, tonna en termes de carrefour « contre les farces et tours de passepasse de Pierre de Lune, dit Benoît. » A l'époque de la Ligue, au contraire, comme on réveillera l'esprit théocratique, le pontificat se verra nécessairement entouré d'hommages. Toutefois ce ne sera là qu'un prétexte : on sait que quand Sixte-Quint mourut, on était sur le point de prêcher contre lui; Philippe II déjà l'avait fait attaquer dans toutes les chaires de l'Espagne (1).

En un mot, la prédication de l'époque de Charles VI fut, en quelque sorte et dans des proportions plus restreintes , le prélude des violences de la chaire pendant la Ligue.

Dans le De Corrupto Ecclesiœ statu, Clémangis avait accusé les prélats , le haut clergé , de dédaigner les sermons, d'abandonner la chaire. Les moines, en effet, les mendiants surtout , s'étaient presque exclusivement emparés de l'enseignement religieux et cherchaient à ressaisir leurs succès

(1) Voir pius loin, pag. 85.

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