CHAPITRE II, § I
enseigne pour l'exécution. Guincestre, au contraire, se laissa toucher, et s'il essaya de convertir les pauvres dames, ce ne fut que par la seule persuasion. N'y réussissant pas, il remit à l'une d'elles les Méditations de Bèze qu'elle portait; puis, les aidant de sa bourse et les conduisant toutes deux hors de chez lui , il fit accroire au peuple que ces femmes étaient résolues de se faire catholiques et d'aller à la messe (1).
Ce récit étonne beaucoup Lestoile , qui garantit cependant , le fait et assure le tenir « d'une honneste demoiselle à qui ces dames elles-mêmes l'avoient raconté. » Historien scrupuleux , j'ai dû le répéter et dire le bien , tout puéril et minutieux qu'il soit , comme le mal.
Cette velléité de modération et de tolérance ne dura guère chez Guincestre , et on eut à peine appris à Paris la mort de Henri III , qu'il fit dans sa chaire l'apothéose de Jacques Clément. Ce fut d'ailleurs un thème général : dès que la nouvelle fut arrivée, les Seize firent tenir aux prédicateurs une circulaire où on leur indiquait les trois points de leur prochain sermon : 1*^ justifier l'action du jacobin en le comparant à Judith ; ^'^ établir que le Béarnais ne peut succéder à Henri de Valois ; 3"" montrer que tous ceux qui soutiendront son parti devront être excommuniés (2). Feuardent, Boucher, le Petit-Feuillant furent surtout fidèles à ce mandat contre le roi de Navarre , qu'ils commencèrent par traiter d'hérétique relaps (3). Avant la mort d'Henri III, ils avaient cependant répété dans leurs sermons que si l'on venait à quelque composition, il ne fallait point se fier à la promesse
(1) Ibid., p. 297 B.-Guincestre a du malheur; c'est là le seul trait honorable qu'on sache de lui, et ce trait n'est pas parfaitement authentique. M. Champollion remarque que ce passage précisément ne se trouve point dans le manuscrit autographe de Lestoile. Je ne soupçonne pas, cepeur dant, qu'il y ait eu interpolation; le fait n'en valait pas la peine.
(2) Crévier, Hist. de l'Universit., t. VI, p. 414 ; — Hist. ecclés. de Fleury, contin. par le P. Fabre, t. XXXVI, p. 273.
(3) Mém. de Chevernyy ap. coll. Petitot, sér. I, t. XXXVI, p. 151.
d'un autre prince que du Béarnais, parce qu'il n'était point dissimulé et restait fidèle à sa parole (1).
Les prédicateurs ne songèrent bientôt plus à ces premiers engagements envers Henri IV. Ils eurent le loisir au surplus de les faire oublier aux auditeurs par leurs récriminations préliminaires contre la victime de Jacques Clément , par les éloges insensés qu'ils prodiguèrent au meurtrier.
Frère Clément fut proclamé, dans toutes les chaires (2), «le bienheureux enfant de Dominique, le saint martyr de J.-C. » Ceux qui osaient appeler régicide le héros qui avait délivré la France « de ce chien de Henri de Valois » n'étaient que des garnements, et les prédicateurs les désignaient ainsi à la vengeance populaire. La mère de la duchesse de Montpensier, M"® de Nemours, trouvant insufQsants encore les sermons qu'on débitait partout , alla aux Cordeliers , et , montant sur les degrés du grand-autel , elle harangua ellemême le peuple sur la mort du tyran. Des cierges furent allumés dans les églises autour de la statue de Jacques Clément, et M"^ de Montpensier (3) reçut chez elle la mère de ce fanatique , qui avait osé venir de son village, situé aux environs de Sens , pour demander récompense de l'attentat de son fils. Le peuple fut invité par des sermons spéciaux à aller vénérer la bienheureuse mère du martyr, qui s'en retourna bientôt, enrichie de dons et d'argent, et accompagnée par quarante religieux jusqu'à une lieue de Paris [k).
Le régicide fut alors consacré. Sixte-Quint ne craignit pas de sanctionner cette sanglante théorie par l'autorité du pontificat. «Il s'échappa , dit le chanoine Anquetil (5), dans la première joie que lui causait la fin violente de Henri de
(1) V. Dial. du Maheustre, ap. Ménipp., t. III, p. 370.
(2) Mézeray, Hist. de France, 1685, in-f», t. III, p. 659.
(3) Elle demeurait au coin de la rue de Tournoa et de la rue du Petit Bourbon.
(4) Saint-Foix , Essais sur Paris, dans ses OEuvres, t. III, p. 63 ; — Lestoiie, Jourr^. de Henri IV, p. 3.
(5) Esprit de la Ligue, t. III, p. 94.