CHAPITRE II, § I
Valois, jusqu'à la comparer, pour l'utilité, à l'Incarnation du Sauveur, et pour l'héroïsme du meurtrier, aux actions de Judith et d'Eléazar. » Le bon Lestoiie a donc tort d'avancer, dans sa juste indignation, que les prédicateurs n'étaient crus que de quelques « coquefredouilles et oisons embéguinés. » Lui-même se corrige à l'instant en ajoutant : « G'estoit la jurisprudence des moines et prescheurs de ce temps, auxquels les parricides et les assassinats plus exécrables estoient censés des miracles et œuvres de Dieu. » Or, on sait quelle influence exerçait alors la parole évangélique ; les doctrines enseignées dans les chaires furent avidement acceptées par la foule. L'apothéose de Jacques Clément amènera bientôt Pierre Barrière , et nous verrons plus tard Boucher, après la Ligue , dans sa retraite de Belgique , se faire ouvertement l'apologiste de Jean Chûtel et armer ainsi dans l'avenir le bras de Ravaillac. Qu'on n'attribue point d'ailleurs ces excès à la partialité des narrateurs contemporains , à la chaleur momentanée de la parole. La parole était moins violente encore peut-être que les traités spéciaux , que les sermons imprimés qui portent le nom de plusieurs de nos prédicateurs. Ces témoignages sont irrécusables, et nous y arriverons tout à l'heure.
Sept jours après la mort de Henri III , la Ligue fit proclamer roi le cardinal de Bourbon, sous le nom de Charles X. Ce règne fictif ajournait les prétentions de chacun , et réunissait provisoirement les ambitions dans une même volonté, dans un but unique et préalable , l'extermination du Béarnais. Abandonné de toutes parts , placé entre les exigences immédiates des catholiques royalistes et la mauvaise humeur de ses huguenots, Henri IV, sans presque de ressource d'abord que son génie souple et que son courage , se tira pourtant de cette position désespérée.
Sa conduite à l'égard des prédicateurs , qu'il savait être ses plus dangereux ennemis , fut dès l'abord ferme et décisive. Quoi qu'il en pût coûter à sa clémence naturelle , il
sentit que des exemples rigoureux étaient nécessaires.
Une occasion se produisit bientôt. Lors de la prise de Vendôme, le cordelier Robert Chessé ne put parvenir à s'échapper (1). Ce prédicateur, fort affectionné dans le principe à Henri III, avait déserté la cause du roi pour se jeter dans les conspirations. Après avoir, au commencement de 1589, aidé le président De Thou à se sauver de Paris, malgré les perfides embûches des Seize, il était tout à coup passé à la Ligue. On avait môme découvert précédemment , à Tours , un vaste complot dont il était le chef et qui se trouva déjoué. Chessé s'était réfugié alors à Vendôme, et n'avait cessé d'aigrir le peuple par des sermons qui se renouvelaient chaque jour avec véhémence (2). C'était un brouillon plein de vanité, et désireux avant tout de faire du bruit et de se mettre en avant : hominem alioquin gloriolœ potius quam tuT' harum, Henri IV, après Tassaut de Vendôme, fit grâce à tout le monde, excepté à deux fanatiques plus acharnés que les autres. L'un d'eux était Chessé, que les habitants accusaient unanimement d'être le véritable auteur de leur révolte , et dont ils demandaient le châtiment. Le cordelier se résigna , et , livré au bourreau pour être pendu , par ordre de Biron, il alla au supplice avec une constance et une tranquillité singulières (3).
Malgré quelques succès insignifiants, la position de Henri IV était loin de s'améliorer, quand la victoire d'Arqués , en octobre 1589 , vint changer la face des choses et faire d'un aventurier un soldat de fortune. A Paris, on s'attendait si peu à cette issue , que des fenêtres furent louées en grand nombre pour voir passer le Béarnais enchaîné.
(1) Evénem. de V armée du roi. Ap. Mém. de la Ligue^ t. IV, p. 79.
(2) Vehemenlibus ac assiduis ad populum concionibus. (Thuan., 1. XCVII, § 16; t. IV, p. 811.)
(3) Et hic quidem, tanquam defectionis auctor, oppidanis ipsis eum ad pœnam deposcenlibus, carnilici laqueo strangulandus traditur raortemque siimma oris et animi tranquillitate perlulit. [Ihid., § 20, p. 820.) — Cf. Le Duchat, notes sur le ch. vu de la Confess. de Sancy^ p. 450.