CHAPITRE II, § I
Les prédicateurs qui avaient d'avance annoncé le succès infaillible de la Ligue furent attérés. Ils dissimulèrent pourtant l'échec aussi longtemps qu'ils purent. On donnait lecture en chaire de lettres supposées du duc de Mayenne , qui constataient maints triomphes : cela s'appelait prescher par billets , et c'était madame de Montpensier qui se chargeait de les fournir (1).
Une vive attaque des faubourgs vint tout à coup détromper les Parisiens. Parmi les prisonniers qui furent ramenés au camp de Henri IV , se trouvait un moine armé comme un soldat , et qui s'était battu avec Rose et aucuns prestres débauchez habillés en séculiers (2) ; c'était le prieur du couvent des Jacobins, auquel avait appartenu Jacques Clément ; c'était précisément le confesseur du régicide. Edme Bourgoing (3) fut transféré sous bonne garde à Tours, où siégeait, à cause des troubles, le Parlement.
On a de lui un pamphlet publié quelques semaines auparavant, sous le titre d*Estrange mort de Henri de Valois, advenue par permission divine [k). Bourgoing présente l'acte de l'assassin comme une vengeance céleste. Un ange, selon lui , était apparu à Jacques Clément , montrant un glaive nu , et disant : « Je te viens acertener que par toy le tyran doit être mis à mort. » Le cordelier assure en outre « que l'âme du meurtrier n'avoit laissé de monter au ciel avec les bienheureux. »
Edme Bourgoing fut donc traduit devant le Parlement, à la requête de la reine Louise, veuve du feu roi , et sur le réquisitoire du procureur général. Le principal grief qu'on allégua contre lui fut d'avoir, dans des sermons où se trou- Ci) Félibien, Hist. de Paris, t. II, p. 1193.
(2) Duc de Nevers, Prise d'armes, ap. Danjou, sér. ï, t. XIII, p. 125.
(3) Mém. de la Ligue, t. IV, p. 2. — Le Dict. de Moreri est inexact dans ses dates à Tégard de Bourgoing. Moreri est coutumier du fait, on le sait.
(4) Cet opuscule a été récemment reproduit dans les Archiv.cur. de VHist. de France, sér. I, t. XII, p. 384 à 395. — V. P. Lelong, 19057.
vait un grand concours de peuple « prodigué des louanges à Jacques Clément , jusqu'à comparer la levée du siège de Paris à celui de Béthulie, Clément à Judith et Henri III à Holopherne. » Bourgoing avoua les éloges donnés à ce régicide en chaire ; mais jusqu'au bout il nia qu'il se fût vanté de l'avoir conseillé : ce qu'afGrmaient plusieurs témoins. La question ne put rien tirer de lui sur ce point, et il fut condamné à être écartelé et brûlé.
On supporte la mort avec courage dans les temps d'exaltation politique. Comme Robert Chessé, Bourgoing marcha au supplice avec calme, ne se plaignant point de la sévérité du jugement qui le frappait ; mais accusant la conscience des témoins qu'on avait produits. Arrivé à l'échafaud , il adressa à Dieu quelques mots fervents et fermement articulés, puis, étendant au-delà de la mort la chasteté de ses prévisions, il s'enveloppa de sa robe et se livra à l'exécuteur (1). Quelques historiens assurent môme que, dans la/or^ belle prière qu'il prononça avant de mourir, Henri IV ne fut pas oublié et qu'il demanda au ciel sa conversion , « ce qui , remarque Lestoile (2) , estoit fort louable en une personne de sa profession et qualité, mais non pour en faire un saint, comme a fait la Ligue. »
Ces représailles du parti royaliste et les succès de Henri IV mirent le comble à la fureur des prêcheurs parisiens. Le pape Sixte V, qui était revenu de ses premières préventions contre le Béarnais , et qui espérait le voir prochainement catholique, ne futpas même exempt des attaques. Philippe II, mécontent de le voir faiblir, le somma d'excommunier les Vénitiens qui ( les premiers parmi les catholiques) venaient