‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 9 sur 196 · INTRODUCTION, § II. XXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, § II. XXIII

oratoires , leur puissance des siècles antérieurs , non plus par l'éclat de la parole , par la gravité des doctrines , mais par la libre familiarité du geste , par des déclamations brutales, par l'aigreur de leurs attaques contre le pouvoir. Chaque ville eut ses missionnaires , auxquels l'échevinage donnait de l'argent, des vivres, du bois pour se chauffer; ces orateurs nomades, ainsi qu'on l'a dit, prononçaient leurs discours sur les places publiques, dans les cimetières, et des gardes étaient placés de distance en distance pour empêcher les hommes de se mêler avec les femmes.

Le carme breton Thomas Conecte , brûlé depuis à Rome sous prétexte d'hérésie , mais en réalité pour ses attaques contre la cour du Vatican , Conecte fut le principal héros de ces expéditions parénétiques ; il voyageait sur un simple mulet, et, quoiqu'il se dérobât habilement aux ovations, les peuplades tout entières allaient au-devant lui , tête nue ; on dressait dans chaque cité un échafaud sur lequel il prêchait en plein air, et alors, dans l'enthousiasme du repentir qu'il excitait , les femmes, les hommes venaient jeter, dans de grands feux, qu'on allumait au pied de l'estrade , leurs atours, leurs joyaux , tout ce qui pouvait les distraire de la piété , cartes, dés, jeux de toute espèce. (1).

Dès lors l'école grotesque des Maillard , des Clérée , des Menot (2) , triompha universellement dans la chaire et se répandit dans l'Europe entière ; en Allemagne, où quelque temps avant Luther on en était arrivé , dans l'abus de la scholastique , à lire au prône les Morales d'Aristote au lieu de l'Évangile (3), Geyler prit bientôt pour texte de ses fameux sermons de Wurtzbourg des vers cyniques tirés de

(1) Chron, de Monstrelet, éd. de Buchon in-8o, t. V, p. 197. — Cf. Hist. d'AhbemlU, 1834 in-8o, p. 237, et le Dwt, de Bayle.

(2) On a eu occasion ailleurs d'étudier les principaux représentants de cette école macaronique de la chaire : Menot ( Revue de Paris, 12 août 1838), Robert Messier et le Dormi Securè {ihid. 3 fév. 1839), Olivier Maillard {ibid, 26 juill. I8i0}, et Raulin {Journ. gén. de l'Inst. publ 28 août 1839).

(3) Not. de LaMonnoye sur la Bihl de Duverdier, au mot Aristote.

la Nef des Fols, de Sébastien Brandt. Un peu plus tard, Latimer mit à la mode dans la Grande-Bretagne cette manière populaire et bouffonne d*enseigner la religion. Audelà des Alpes, l'éloquence triviale régnait depuis longtemps : nous avons vu Dante s'en plaindre avec colère. Cette manière se perpétua ouvertement par Barlette (on sait le proverbe : Nescit predicare qui nesc'it barlettare], et triompha enOn avec éclat dans ce Savonarole (1) tant loué par Comines (2). En se faisant le chef du parti démocratique contre les Médicis et contre l'aristocratie, Savonarole montra l'empire singulier, le prestige auxquels peut arriver un orateur qui sait mettre les idées religieuses au service des idées politiques ; ce moine eût pu renouveler à Florence la destinée de Rienzi et devancer celle de Masaniello ; sa vie, remplie d'aventures bizarres , de péripéties étranges , s'acheva, on le sait, sur un bûcher ; l'histoire ici semble toucher au roman.

On ne parlait plus guère que de politique, même dans les chaires d'Italie, et vingt ans avant Savonarole, Pie V s'était fait amener vingt-deux prédicateurs accusés de se mêler d'affaires d'état , et les avait envoyés aux galères (3).

Mais c'est surtout en France que ces tendances satiriques éclatèrent dans toute leur force ; c'est surtout en France que le contrôle audacieux de la chaire s'exerça à l'égard de tous les pouvoirs; les vices des prélats, des hauts fonctionnaires ecclésiastiques , les simonies, l'abus des indulgences (4) , la

(1) V. le curieux art. de Bayle, et M. de Sismondi dans la Biog. univ.

(2) L. VII, eh. 2 et 19.

(3) Chron. de Louis XI, à la suite des Mém, de Comines, éd. de 1706, t. II, p. 245,

(4) Menotdisait: « Essayez de mourir a vec votre dûpewie du roi et du pape, et vous verrez si vous ne serez pas dunnés. » Messier à son tour s'écriait : « Quand vous prêchez en vrais pharisiens, vous ne manquez pas de parler des indulgences, et vous regardez comme damnés tous ceux qui ne vont pas baiser les reliques que vous dé|K)sez sur la table des tavernes, où ne sont jamais entrés durant leur vie les Saints dont vous dites que vous jiosst^'dez les restes. » On lit également dans Maillard : « Caphards jargonneurs, ne tenez-vous i>as vos auditeurs pour soustraire leurs

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corruption des abbayes , le cumul des bénéfices furent dénoncés par un grand nombre de prédicateurs catholiques , bien avant la Béf orme. D'où provenaient ces sorties amères, cette manière impudique? On doit les attribuer quelque peu, je crois , à ces passions remuantes, à ces aspirations vers le pouvoir qui se manifestaient alors dans le clergé inférieur^ désormais avide de participer aux affaires tout comme le haut sacerdoce , et de remplir à son tour le rôle agressif que le tiers-état avait joué à l'égard de la noblesse féodale (1). Les élections canoniques, qui avaient conservé les principes de la démocratie dans l'Église , et qui assuraient l'indépendance du clergé de France, par rapport au pouvoir royal et à la papauté, ayant été abolies par le concordat , les prédi- l cateurs, les missionnaires en montrèrent beaucoup d'hu- J meur, en prirent occasion d'attaquer la royauté. -^

Nulle part peut-être plus que dans les sermons du temps on ne rencontre de traces vivantes du singulier mouvement du xvr siècle, de cet esprit inquiet, nouveau, remuant, qui venait de donner l'imprimerie à l'intelligence , l'Amérique au commerce, et qui devait se produire avec entraînement dans les luttes de Charles-Quint , dans les guerres de

bourses? Croyez vous qu'avec des milliers de péchés, il sufflse de jeter six blancs dans un tronc pour être absous? cela m'est dur à croire et plus dur à prêcher. » Luther a-l-il dit autre chose contre Tetzel? Au point de vue littéraire on a dû juger sévèrement Técole des prédicateurs macaroniques. Mais au point de vue moral et politique, on Ta trop peu ménagée.Cette école, fidèle aux sages doctrines de Gerson,deClémangis, de Pierre d'Ailly, voulait la réforme de la discipline et en même temps le maintien des dogmes reçus.

(1) Cette espèce d'insurrection du tiers-état clérical, si l'on peut dire, contre la féodalité épiscopale est manifeste dans les sermons de Guibert de Tournay : « Prselati induerunt rabiem... spirant sanguinem. Vix esset major crudelitas si leones et ursi potestatem regiminis accepissent... Ignobiles bestiae praelati tyrannidem suam exercent in religiosos quibus detrahunt pauperes sacerdotes quos dévorant et corrodunt... Saviunt tanlum in tertiam partem... » Les plaintes du peuple contre les exactions de la noblesse, n'ont jamais été exprimées peut-être en termes pareils à ceux-là. (V. Sermones Guilliberti Tornacensis , pet. in-fol. sans titre, chiffre, ni réel. — In synodis, serm. I.)

la Réforme et de la Ligue , comme dans la renaissance des lettres et des arts.

On le sait, le moyen-âge semble tout à fait mourir avec François P% dont le règne est rempli par l'avènement tumultueux des idées nouvelles ; le fait capital du commencement du XVI* siècle , c'est la conquête du pouvoir absolu par la monarchie. L'organisation féodale , les gouverneaaents locaux , déjà ébranlés par Louis XI , commencent à s'effacer derrière l'unité monarchique, et François I" peut prodamer pour la première fois dans ses ordonnances la formule du despotisme : Tel est notre bon plaisir.

Eh bien ! la prédication , dans son audace , ne s'effraya point de ces conquêtes du principe royal. Louis XI , luimême n'osa réprimer la licence des sermons. En 1478 , le cordelier Fradin attaqua, dans les chaires de Paris, le gouvernement du prince. Louis XI envoya Olivier le Daim au moine pour lui enjoindre de se taire. Ce fut en vain. Il y eut des attroupements populaires , et quand Fradin, banni, dut quitter la capitale, la foule tout éplorée lui fit escorte, en poussant des gémissements. Il en fut de même d'Olivier Maillard ; Louis XI dépêcha un exprès pour lui notifier qu'il eût à cesser ses attaques , ou qu'on le jetterait dans un sac à la rivière : «Va dire à ton maître , répondit l'insolent prêcheur au messager, que j'irai plus vite en paradis par eau , que lui avec ses chevaux de poste. » Maillard resta impuni , et, sous Louis XII, il put encore, avec Jean Standonc, attaquer la royauté et tonner contre le monarque à propos de la dissolution de son mariage.

Tels étaient les libres privilèges conquis à la chaire catholique, par les moines, par les missionnaires. — Durant les guerres de Bourgogne , on avait vu , dans le Nord , les prédicateurs s'immiscer aux élections municipales , aux détails d'administration. Ces attaques contre le pouvoir monarchique , cet envahissement du bas clergé dans la pratique des affaires, étaient un triste symptôme pour le catholicisme,

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