CHAPITRE II, § IV
doute le ciel l'avait inspiré et avait voulu faire de lui ce jourlà un prophète plus encore qu'un prédicateur (1). Il raconta alors la défaite d'Ivry à cette foule ainsi préparée ; puis , avec toute la force de son éloquence véhémente , con la forza delV eloquenza, il se répandit en exhortations si pathétiques, en prières si efficaces, que ce peuple qui l'écoutait d'abord en silence et avec tristesse , passa de la terreur à l'enthousiasme et se montra disposé à tout souffrir pour la sainte cause de l'Union.
Il était évident , après Ivry , que Henri IV ne tarderait pas à venir mettre le blocus devant Paris. Les plus sages parlèrent alors d'une conciliation ; mais Boucher , Pelletier, Aubry, Hamilton, Garin, Christin et le Petit-Feuillant, ces prescheurs empoisonnés de l'or d'Espagne, comme les appelle Matthieu (2) , s'y opposèrent plus que personne et, dans le trouble des esprits , n'eurent point grand'peine à
l'emporter.
Je l'ai dit , il n'y avait à Paris que trois curés royalistes , Benoist à Saint-Eustache , Morenne à Saint-Méry , et Chavagnac à Saint-Sulpice.
On ne sait presque rien de Chavagnat. Nous le verrons plus d'une fois cependant , au risque de sa vie, enseigner la paix et la modération. Sur Benoist, au contraire, les détails
abondent.
René Benoist (3) était né en 15l^l , près d'Angers. Le cardinal de Lorraine s'intéressa à lui et l'attacha en qualité de prédicateur et de confesseur ordinaire auprès de Marie
(1) e poi nella seconda parte venuto in pulpito, con le lettere in mano, che parevano esserestate arrecate in quel punto,sidolse d'havere quel giorno fatto Tufticio non di predicalore, ma di profeia, e che Dio per la sua bocca havesse voluto avvertire al popolo di Pangi... (Davila, t. U,
pag. 112.)
(2) Hist. des derniers troubles, p. 249.
(3) Voir Niceron, t. XLI, p. 1 à 49 ; - Bihlioth. de Duverdier au mot René ;- Le Duchat, notes sur la iHénijpp., t. Il, p. 343, et sur la Conf, de
Samy, p. 50 et suiv.
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Stuart, qu'il suivit en Ecosse. Mais 11 revint au bout de deux ans en 1562, et il obtint en 1506 la cure de Saint-Pierredes-Arcis , puis en 1569 celle de Saint-Eustache , qu'il devait garder pendant quarante ans , avec tant d'autorité que les ligueurs l'appelaient le pape des halles (1). C'était un esprit prodigieusement fécond. Traités polémiques , interprétations de l'Écriture , oraisons, homélies , méditations ascétiques, tout se succédait de sa part, sans goût et un peu au hasard. Launoy dans \ Histoire du collège de Navarre, ne lui attribue pas moins de 155^ ouvrages, et Niceron renchérit encore et en énumère 159. C'est l'ennui même (2). Benoist dit pourtant dans une de ses préfaces qu'il ne donne en impression que la farine, réservant le pain bis pour les sermons adressés au peuple. Je ne sais ce que Benoist disait en chaire ; mais ce que je puis affirmer c'est que c'est un détestable écrivain, diffus, lourd, sans aucun agrément. Le cardinal Du Perron , qui est loin assurément de passer pour bon prosateur , mais qui a quelquefois du trait et des fleurs , dit du curé de Saint-Euslache : « Son abondance a nui à ses livres. Il ne se trouvoit point de verbes en ce qu'il écrivoit ; il entrelassoit son style de parenthèses et ne revenoit jamais au logis. H n'y a pas un mot pour rire en ce qu'il écrivoit. Il est maussade (3). » A part le mot pour rire qui était son faible, Du Perron touche juste ; car les écrits de Benoist ne sont pas lisibles.
Cette activité littéraire se retrouvait dans la vie pratique de Benoist. a II n'a jamais été vu, dit son panégyriste, qu'il
(1) Lestoile, Journ. de Henri TV, p. 27 B.
(2) J'ai surtout parcouru ses ouvrages parénétiques. On en trouve un recueil, incomplet sans doute, mais plus que suflisaul, aux n»* D,419î- et D,5379, des imprimés de la Bibliothèque Royale.— Outre ces livres théologiques, Benoist avait cru nécessaire de publier, en 1579, un Traité sur les maléfices, ligatures, nœuds d'aiguillettes, etc., dont s'est égayé Du- Jaure (V. Hist. de Paris, t. III, p. 287.)
(3) Perroniana, Cologne, 1691, in-16 , p. 32.