CHAPITRE II, § IV
Dès que « quelque bon prescheur non pédant» sortait d'une ville rebelle pour aider à désensorceler le peuple égaré , il n'avait qu'à s'en retourner au plus vite d'où il était venu, s'il n'avait c( un brin de huguiero dans son capuchon (1). »
L'émeute se trouvait décidément maîtresse dans la chaire. Il n'était même plus permis de s'opposer à son envahissement. Henri IV vint mettre le blocus devant Paris, le 8 mai 1590. La mort attendue de Charles X ne jeta aucun nouveau dissentiment parmi les assiégés , et fou résolut , devant le pressant danger, de demeurer dans ce provisoire jusqu'aux prochains Etats-Généraux.
L'esprit démocratique triomphait. Il n'y avait même plus de royauté nominale pour les ligueurs.
Le légat Gaëtano , f ambassadeur d'Espagne Mendoza , aidèrent aux préparatifs de résistance. Pour fortifier fesprit du peuple , les prédicateurs réunis décidèrent qu'on ferait une procession solennelle , semi-militaire , semi-religieuse. Elle eut lieu le 3 juin.
On rassembla une espèce de régiment, composé de moines, de prêtres et d'écoliers, au nombre de plus de treize cents. Tous étaient revêtus de fhabit de leur ordre , et portaient par-dessus , les uns un casque , les autres une cuirasse. Quelques-uns étaient armés de toutes pièces. Tous avaient des lances, des sabres, des arquebuses. Le Légat commença par passer en revue cette milice ecclésiastique , et un de ses domestiques fut tué maladroitement dans une des décharges de mousqueterie dont on entremêlait les psalmodies. Les capucins , les chartreux , les carmes , les feuillants et plusieurs ordres religieux étaient là au complet. Les chanoines de Sainte-Geneviève et de Saint-Victor, les bénédictins et les célestins, avaient seuls refusé de s'y rendre (2). Il faut faire aux absents l'honneur de les nommer. Cette foule se mit bientôt en marche et traversa les
(1) /6td.,t. I,p. 8.
(2) Velly, Hist. de France, l. XII, p. 609.
principales mes de Paris , la robe retroussée , le capuchon bas, quatre par quatre. Le Légat, suivi de Panigarolle et de Bellarmin (t) qui n'était pas alors cardinal, figurait au premier rang. L'évêque Rose , recteur de l'Université , venait ensuite, portant un esponton et un crucifix. Pelletier et Hamilton , armés jusqu'aux dents , faisaient l'office de sergents de bande, dit Lestoile ; le Petit-Feuillant, tout boiteux qu'il fût , allait , revenait , courait , s'empressait, réglait les rangs (2).
^'Joibigné a laissé de cette ridicule parodie une parodie pleine de verve, mais d'un cynisme si révoltant que la plume se refuse à copier (3). Il n'en est pas de même de la spirituelle description de la Satire Ménippée, Presque pas un détail n'est exagéré: c'est de l'histoire, et le comique ressort de la vérité môme ; il faut comparer et citer : « Le docteur Rose quittant sa capeluche rectorale, prit sa robe de maistre ès-arts avec le camail et le roquet,et un hausse-col dessus; la barbe et la teste razées tout de frais, l'espée au costé et une pertuisane sur l'épaule. Les curés Hamilton, Roucher etGuincestre, un petit plus bizarrement armez, faisoient le premier rang; et devant eux marchoient trois moynetonset novices, leurs robes troussées, ayant chascun le casque en teste, dessous leurs capu-
(1) On sait que Bellarmin a écrit plusieurs traités en faveur de la puissance temporelle des papes contre les rois, mais on est fort étonné de le voir figurer en pareil lieu. Il avait suivi le cardinal Gaëtano. Fiez-vous aux biographes ; je lis au beau milieu d'une Vie de Bellarmin : « Dans les conférences qui se tenoient à Paris, il parloit en homme d'une érudition consommée des matières de théologie, mais dès qu'on en venoit aux matières politiques, quelque consulté qu'il fût, il ne répondoit rien, sinon qu'il n'avoit rien à dire à ces sortes de questions, qui n'étoient ni de sa commission , ni de son état , ni de l'esprit de sa compagnie. » ( Nicolas Frizon, Vie de Bellarmin, 1708, in-i», p. 135.) Or, il faut se rappeler que cette théologie, distincte de la politique, était la théologie de Boucher, de Rose et des prédicateurs. Il suffit de s'entendre sur les mots.
(2) Félibien, Hist. de Paris, t. Il, p. 1190; — Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 19 B; — OEuvres de Saint-Foix, 1. 1, p. 2i2.
(3) Aventures du baron de Fœneste , l. iv, p. 867.