‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 92 sur 196 · CHAPITRE II, § IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE II, § IV

chons, et une rondache, pendue au col, où estoient peinctes les armoiries et devises desdits seigneurs : maistre Julien Pelletier, curé de S. Jacques, marchoit à costé tantôt devant, tantôt derrière, habillé de violet en gend'arme scholastique, la couronne et la barbe faites de frais, un€ brigandine sur le dos, avec l'espée et le poignard et une hallebarde sur l'espaule gauche , en forme de sergent de bande, qui suoit, poussoit et haletoit pour mettre chascun en rang et^oidonnance (1). » Après quelques détails étrangers à notre sujet, nous trouvons encore un prédicateur : « Un feuillant boiteux, armé tout à crud, se faisoit faire place avec une espée à deux mains et une hache d'armes à sa ceinture, son bréviaire pendu par derrière, et le faisoit bon voir sur un pied faisant le moulinet devant les dames (2).» Il fallait que le fanatisme fût poussé bien loin pour qu'on ne vît pas immédiatement le ridicule de ces scènes scandaleuses, pour que les auteurs de la Ménippée crussent encore nécessaire, trois ans plus tard, d'insister avec malice sur ces odieuses bouffonneries.

A la fin de cette procession sans exemple. Rose prononça sans doute un sermon, car la Ménippée lui en prête un, et elle est en tout point d'une littérale exactitude. Il ne s'agit pas de la fameuse harangue que prononcera l'évêque de Senlis devant les Etats et que nous retrouverons plus tard. ISous n'en sommes pas là ; mais il faut transcrire encore ; on n'est jamais trop long quand on cite la Ménippée : « Arrivé à la chapelle de Bourbon, monsieur le recteur Rose, quittant son hausse-col, son espée et pertuisane, monta en chaire.

(1) Sat. Ménipp., t. I, p. 12.

(2) Ibid., p. 13. - Ne dirait-on pas que De Thou a traduit la Ménippée, à la fin de son quatre-vingt-dix-huitième livre : « ... Qui altero pede claudus nunquam certo loco consistons, scd hue iiluc cursitans, modo in fronle , modo in agmiuis tcrgo lalum cnsem ambabus manibus rotabat et claudicationis vilium gladiatoria mobililate emendabat. » C'est la le génie même de la satire, d'exagérer à peine la réalité et de la rendre ix)urtanl ridicule.

OÙ, ayant prouvé par de bons et authentiques passages que c'estoit à ce coup que tout iroit bien, proposa un bel expédient pour mettre fln à la guerre dans six mois, pour le plus tard, ratiocinant ainsi : en France, il y a sept cent mille clochers, dont Paris n'est compté que pour un : qu'on prenne de chacun clocher un homme catholique soldoyé aux despens de la paroisse , et que les deniers soyent maniez par des docl^urs en théologie, ou, pour le moins, graduez nommez, nous ferons douze cent mille combattans et cinq cent mille pionniers. Alors tous les assistans furent veus tressaillir de joye et s'escrier : 0 coup du ciel ! puis exhorta vivement à la guerre et à mourir pour les princes lorrains, et, si besoing estoit, pour le roy très-catholique, avec telle véhémence qu'à peine put-on tenir son régiment de moynes et pédants qu'ils ne s'encourussent de ce pas attaquer les forts de Gournay et Saint-Denis, mais on les retint avec un peu d'eau béniste, comme on appaise les mousches et frelons avec un peu de poussière (1). » Ici ce n'est plus seulement une fine ironie qui fait rire : l'éloquence rêveuse et les projets extravagants de Rose, l'avidité sordide de tous ces docteurs , ces airs belliqueux que se donnaient tous les grimauds de Sorbonne et de Navarre, le fol enthousiasme excité par les prêcheurs, toutes ces intrigues, enfin, mêlées de ridicule et de fureur, sont dépeintes avec une bonhomie adroite sous laquelle perce le sarcasme.

La Ligue, pendant le siège, aurait eu besoin de tous ses apôtres ; au milieu de la préoccupation générale, on prêta cependant peu d'attention à la mort d'Odon Pigenat (2), prédicateur tonnant, et qui était devenu provincial des jésuites après le P. Matthieu. 11 était frère du curé de Saint-Nicolas-des-Champs, et, comme lui, appointé de M""' de Montpensier. 11 mourut dans une espèce de rage (3),

(1) Sat. Ménipp., t. 1, p. 14 et 15.

(2) Lestoile , Journal de Henri IV, p. 19.

(3) Dans rénuméralion des dessins d'une des Tapisseries de la Satire

Page 1