CHAPITRE II, § IV
et un royaliste lui fit une épitaphe dont voici quelques traits :
Il n'estoit que pédant, mais la race félonne Des rebelles Guisars s'armant contre leurs roys, Sa fortune grandist, et l'esclat de sa voix Servit à esbranler Testât et la couronne
On insinuait dans le reste de ces vers qu'il était mort de dépit de n'avoir pu « faire marcher droit la boiteuse Cypris,» ce qui s'adressait sans doute à M"^ de Montpensier (1); puis on faisait entendre que, s'il avait vécu, il aurait fait amende honorable et aurait été brûlé :
.... Et d'une prompte mort il prévint malheureux L'honneur qui l'attendait de mourir en chemise.
La perte de Pigenat ne déconcerta pas les ligueurs ; il leur restait assez de boutefeux , comme on disait.
Cependant le siège ne cessait pas, et les ressources s'épuisaient. Le peuple commençait à se plaindre. Les prédicateurs reçurent l'ordre de ne point laisser faiblir un instant l'exaltation , et on imposa rigoureusement silence aux trois ou quatre curés qui se montraient disposés à la paix. Jean Prévost, l'un d'eux , ce maître timide du fougueux Boucher, eut l'imprudence de parler de conciliation. On le surnomma le Politique , et il fallut que l'un des Seize, Senault , le tirât de la foule qui voulait le massacrer sur l'heure , et le reconduisît jusqu'en sa maison , l'exhortant à reprendre le parti
Ménippée , on lit : « Au coing de la dite pièce se voyoit Pigenat au lict, malade , furieux et en rage de cette fortune , et attendant la response de la lettre qu'il avoit escrite en poste à madame saincte Geneviève, bonne Françoise s'il en fut jamais. » (Tom. I, p. 21.) Les prédicateurs parlaient beaucoup de la patronne de Paris ; ils lui adressaient des missives ; elle était trop bonne Françoise, répétaient-ils, pour jamais ouvrir au Béarnais les portes de sa chère ville. La foule croyait tout cela.
(1) Madame de Montpensier boitait ainsi que le Petit - Feuillant. ( V. Dial. du Maheustre , ap. Ménipp., t. III , p. 384.)
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122 LES PRÉDiCAïEtllS DE LA LIGUE.
de la Ligue qu'il avait laissé parce que tous ces excès lui répugnaient (1).
Les cérémonies, les sermons, les prières, les processions, ne furent pas épargnés. Le Légat, l'ambassadeur d'Espagne, TarchevèquedeLyon, Bellarmin, ne quittaient pas le duc de Nemours, gouverneur de Paris, qui, pour se rendre plus populaire, se fit déclarer bourgeois de la ville. Les duchesses de Mayenne , de Montpensier et de Nemours se promenèrent quotidiennement dans la rue , pour encourager la foule.
Mais c'était surtout sur les orateurs qu'on comptait. Les chefs avaient soin que les couvents et les presbytères fussent «bien raunitionnés de vivres, de peur qu'ils ne prêchassent pas bien la tolérance de la faim s'ils la sentoient (2).» Aussi ne parlaient-ils que de patience , annonçant toujours que dans une semaine au plus tard on aurait du secours. Mais les semaines s'écoulaient; les ressources manquaient absolument, et on promit alors le ciel à tous ceux qui mourraient, 5a/îs distiïictlon^idiîit, dit Matthieu,«ces orateurs charmoient en quelque façon la langue pour se plaindre et l'estomac pour aboyer après le pain (3) . >»
On peut juger de l'activité du clergé par ce fragment d'une lettre de Panigarolle au duc de Savoie : « Ils prêchent deux fois par jour en chacune église avec telle menée qu'ils ont confirmé le peuple à cette résolution de vouloir plutôt mourir que de se rendre , et menacent le premier qui parleroit de composition ; et les femmes protestent à leurs maris que plutôt que de se rendre par famine elles voudroient manger tous leurs enfants ; le roy même de Navarre a confessé plusieurs fois que tout son mal vient des prédicateurs et des curez (k) . »
(1) Lestoile, Journal de Henri IF, p. 37 B. (1) D'Aubigné, Hist. univ.y t. lll, p. 234. (3) MaUhieu, Hist. de France, t. II, p. U.
(i) Ap. Mém. d' Estât recueilli» de divers mss. en suite de ceux de H. de Villeroy. Paris, Tlùboust, t0ii2, iu-8o, p. 611.