CHAPITRE II, § IV
A défaut de pain , on allait à l'église chercher des indulgences ; et quand les bourgeois sortaient du sermon , avec l'assurance que Henri IV détruirait Paris s'il le prenait (1) , et que le ciel leur était assuré en cas de mort, ils rapportaient toujours chez eux l'espérance et la résignation, ils croyaient à leur propre héroïsme et assimilaient le blocus de Paris au siège de Jérusalem. Ils avaient surtout la plus grande confiance dans Ghristin , le missionnaire savoyard (2).
Le docteur Boucher, pour détourner l'attention des misères qui accablaient chaque famille , proposa dans une assemblée de l'Hôtel-de-ville de vouer la capitale à Notre-Dame de Lorette , et , après la délivrance , de lui faire présent d'une lampe d'argent pesant 300 marcs. Le vœu fut fait le lendemain par le prévôt des marchands et les échevins , dans la cathédrale, en présence du Légat. Mais Gayet remarque que, le péril passé , personne ne se souvint de tenir parole : il n'y eut qu'un bourgeois qui donna quelque argent à deux religieux feuillants pour aller à Lorette faire quelques dévotions (3).
On voit si la piété était sincère. Ce n'était là qu'un moyen de distraire et de faire prendre patience. Paris se voyait réduit à la dernière extrémité : « On ne rencontroit par la ville , dit un témoin oculaire, que chaudières d'herbes cuites sans sel... marmites de chair de cheval, âne et mulet.., les cuirs même se vendoient cuits... J'ai vu manger des chiens morts tout crus parmi les rues , ainsi que des os de chien moulus... (k), » On fit même du pain avec des os de mort et une mère mangea son enfant. Trente mille personnes mou-
ri II
(1) Ibid., p. 33 A.
(2) «... Priucipalmente Pietro Christino, che conteneva in fede mirabilraente quelle genti nella speranza del soecorso... » (Filippo Pigafetla, Relatione delV assedio diPariyi, 1591, m-8«, p. 42.— Biblioth. Mazarine, 21229.)
(3) Palma Cayet , Chronol. novennairCf ap. Petitot, sér. I, tom. XL , p. 100.
(4) J^ém. de la Ligue , t. IV, p. 297.
rurent de faim en trois mois. Des reptiles couraient dans les rues désertes, et Panigarolle disait que « c*estoit un effet de magie et une illusion du diahle pour décourager les catholiques (1) .» Onmanquait même de munitions, et lescurés firent fondre les cloches et les plombs des églises pour faire des balles. Les vases sacrés furent vendus, afin de distribuer quelque farine au peuple ; mais le peuple fatigué commençait à crier : Du pain ou la faix ! La parole des prédicateurs , qui avait seule (tous les témoignages sont unanimes sur ce point) fait résister la foule jusque là (2) , allait n'être plus écoutée.
Levée du siège de Paris. — Tre prediche di Panigarola. — Mandement de révêque d'Asti. — Représailles des royalistes. — Claude de Sainctes condamné à la détention perpétuelle. — Jeune moine pendu à Chartres pour un seul mot. — Dadré et Jean Hébert à Rouen. — Le ministre Denort à la Rochelle. — Une sorte de terreur se répand et on assiste par crainte aux sermons.
Le duc de Parme, réuni à Mayenne, vint fort à propos faire lever le siège. Henri IV tenta vainement, et à deux reprises, de surprendre Paris. Il fut forcé à la retraite, forcé d'aller guerroyer obscurément en province, et, durant une longue année (1591), de ne point essayer de grande entreprise, de se résigner à une campagne de partisan.
Les Seize triomphèrent avec clameurs de la levée du siège; les chaires retentirent de bénédictions. On a de Panigarolle trois sermons italiens (3) prêches alors, et qui respirent la
(1) Lestoile , Journal de Henri IV, p. 25 R.
(2) « .... Né punto la fè diminuiva alli predicatori , et si puo dire che siano stati in gran parte essi cagione délia perseverantia et patienlia de' Parigini... » ( Pigafetta , loc. cit., p. 91.)
(3) Tre prediche di monsignor Panigarola faite da lui in Pangt. Asti, 1592, in-80. (Arsenal, 6685 T.)