CHAPITRE H, § V
jubilation (1). L'évoque d'Asti appelle Paris sa ville, et les bourgeois ses enfants, Parigi mio, Parigini miei cari!
Selon lui, la levée du siège est une heureuse faveur de Dieu, un vrai miracle. Les athées ont beau attribuer cet* événement au hasard; les philosophes au cours naturel des choses ; les Politiques s'efforcent en vain de le rapporter à la raison d'état,- les militaires à la valeur du duc de Parme ; les flatteurs aux combinaisons habiles des chefs : ce sont là des blasphèmes. Dieu est intervenu seul et directement dans cette grande affaire.
« Qu'on se rappelle, dit l'èvêque d'Asti, les souffrances de la famine. Il n'y avoit ni viande, ni poissons, ni laitage, ni fruits, ni légumes. Je dirais presque qu'il n'y avait ni soleil, ni ciel, ni air. J'ai vu une mère dont l'enfant agonisait sur son sein desséché, et qui, mourante elle-même, semblait mourir deux fois. Qu'on parle maintenant du siège de Béthulie, du siège de Jérusalem ; qu'on parle de Titus et de Sennacherib ! C'est un miracle (2). »
Panigarolle n'épargne pas les flatteries aux Parisijens. Il compare leurs souffrances à celles du Christ, et il les engage à persévérer. Ce ne sont pas les Gédéon , ce ne sont pas les Machabées qui leur manquent (3). Ils ont l'appui suprême du pape, qui leur accorde un jubilé spécial; ils ont l'excellent légat Gaëtano. Tout est pour eux. Qu'ils se vengent donc , qu'ils se vengent de cette milice d'Elisabeth, qui a empreint ses cruautés en lettres de sang dans leurs faubourgs, » scritto con il sangue ne' foborghi vostri;
(1) Le Duchat dit, dnns ses notes sur la Confess. de Sancy (p. 367 et suiv.) : « Il y a de Panigarolle un vol. in-4o de sermons violents qu'il prononça à Paris. Ces sermons sont imprimés à Lyon avec privilège de Mayenne. » Ce volume n'existe dans aucune des bibliothèques de Paris. Panigarolle était polygraphe fécond. A rgelati , iVàxis sa Bibiioth. Script. Mediol., ne cite pas moins de quatre-vingt-dix-sept ouvrages de lui. L'èvêque d'Asti avait même fait des épigrammes. On peut voir ce qu'en a imité Ménage ( Menagiana, éd. de 1715, t. I, p. 268.)
(2) V. Tre prediche, p. 58, 59 et 60.
(3) Pag. 21.
qu'ils se vengent surtout des Politiques, et de ce Béarnais, que l'Écriture avait représenté d'avance dans Achab : Rè di Navarra rappreseniato in Achabbe. Plutôt mourir que de
Téder.
Voilà le langage réservé que l'évêque d'Asti tenait dans les chaires de Paris, et cependant, par une contradiction singulière, il terminait ses sermons belliqueux par une parole de paix adressée à ses auditeurs: Andate in pace.
Dans la joie que lui causait la fin du siège, PanigaroUe se ressouvint de son diocèse, et, le k septembre 1590, il adressa à ses fidèles un manifeste (1) sur la délivrance de Paris, leur assurant que toute la chrétienté allait profiter de ce grand événement, et que la ville d'Asti elle-même, fort intéressée dans la question, devait se hâter de faire des processions, d'adresser des actions de grâces.
Cela fait, le compagnon de Gaëtar.o repartit en Italie, et disparut de la scène politique pour aller mourir obscurément dans son évêché (2) .
Laissons PanigaroUe passer les Alpes, et revenons un instant vers l'armée du Béarnais.
La condamnation de l'évêque d'Évreux, l'un des plus fanatiques prédicateurs de la Ligue, fut, à cette date, le seul fait notable de l'histoire militaire de Henri IV dans ses rapports avec la chaire.
Claude de Sainctes était né dans le Perche, en 1525 (3). Protégé du cardinal de Lorraine, il fut employé par Catherine de Médicis au colloque de Poissy. En 1575, Charles IX le nomma évêque d'Evreux. De Sainctes parut avec distinction au concile de Trente et aux premiers Etats de Blois. Dès lors il avait le goût de la controverse , il écrivait des
(1) Letteredi Panigarola, 1629, in-8o,pag. 43 e seg.
(2) PanigaroUe mourut à Asli, en mai 1594, à l'Age de quaranlesix ans. On le crut empoisonné. Bellarmin le fait mourir d'une indigestion. F. Weiss, Biog. Un. t. XXXIL
(3) Moreri et Bayle.