‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 97 sur 196 · CHAPITRE II, § V · texte numérisé non relu

CHAPITRE II, § V

contrant un novice qui déjeunait et le connaissant d'une humeur enjouée, s'avisa de lui dire qu'il avait tort de s'enfermer dans un monastère; qu'avec sa bonne mine il pouvait avantageusement figurer dans le monde et s'avancer dans les armées. — Je ne demanderais pas mieux que de servir, pourvu que ce soit contre les huguenots. — Quoi ! vous voudriez donc bien tuer le roi? — Pourquoi non? n'est-il pas huguenot? — La prieure alla aussitôt, avec un chanoine nommé Daniel du Cormier, parent de Rabelais, dénoncer ce propos au gouverneur de la ville. Le jeune religieux fut aussitôt arrêté et pendu sur la place (1).

On a assez assisté aux excès de la Ligue ; voilà maintenant les tristes représailles des royalistes. Il est piquant de voir un parent de Rabelais s'y mêler. Il semble que l'auteur même du Gargantua eût été plus indulgent.

Mais les royalistes avaient beau sévir et faire çà et là des exemples parmi les prédicateurs; presque toutes les chaires des provinces leur étaient hostiles , presque tout le clergé défavorable. La prise de Louyiers et la réclusion de Claude de Sainctes n'effraya ni ne contint les prêtres des environs. Ainsi, dans la ville de Rouen , à quelques semaines de là, le pénitencier Jean Dadré faisait jurer à tous ses auditeurs de « mourir jusqu'au dernier plutôt que de se rendre (2), » et Martin Hébert, curé de Saint-Patrice de la même ville, tuait de sa main, dans une seule sortie, dix-sept soldats de l'armée royale (3).

Outre cette supériorité d'influence, tout l'avantage pécuniaire était du côté des Ligueurs. Ils avaient l'argent de Philippe II, les cotisations des confréries , les ressources des municipalités, les revenus de la maison de Lorraine.

(1) Chevard, Hist. de Chartres, an x , in-8o, t. II, pag. 429, 455,

(2) Le Duchat, not. ad Ménipp., t. II, p. 354.

(3) Hist. de jRouew, pars***, avocat au parlement, 1775, in-12, t. II ^ pag 80.

Henri IV, au contraire, manquait de ressources. Quand Tordre du clergé breton, lors des États de la province tenus à Rennes, consentit libéralement à lever une dîme sur les bénéfices, cela fut regardé comme une étrange exception (1). Les protestants eux-mêmes faisaient comme les catholiques avaient fait aux États de Blois. Les députés de Blois voulaient que Henri HI ruinât le calvinisme sans mpôts; les calvinistes, à leur tour, voulaient que Henri IV ruinât la Ligue sans leur demander un sou. Ainsi, le Béarnais ayant réclamé de La Rochelle , la ville réformée par excellence, un secours de vingt mille écus, le ministre Denort invectiva si bien en chaire que, malgré les magistrats, la somme ne fut pas payée (2).

De toute manière le succès restait à TUnion , à ses prédicateurs. Dans toutes les villes les sermons ligueurs devenaient une obligation , une sorte de devoir auxquels on n'osait plus se soustraire. « Les gens de bien, dit un historien, étoient forcés d'y aller pour éviter péril de mort ou prison et pillage de leurs maisons ; et si n*osoit-on dire ni parler trop haut des extravagances de ces prescheurs (3). » Il y eut donc dès lors une sorte de terreur organisée. La chaire était transformée en tribune, l'église en salle de club. . '

On sent qu'il faudra bien des luttes encore pour arriver à une transaction définitive , à la tolérance religieuse, en un mot à l'édit de Nantes.

(1) Des Fontaines, Hist. de la Ligue en Bretagne, 1739, in-12, tom. I , pag. 281.

. (2) Arcère, Hist. de la Rochelle, 1757, in-i», t, II, p. 73.

(3) Journ. de Henri IV, p. 228 B (Suppl. de 1719).

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