‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 98 sur 196 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DEPUIS LA LEVÉE DU SIEGE DE PARIS JUSQÛ'a l'abjuration de HENRI IV.

Dissidences parmi les prédicateurs parisiens. — Sermons sur le siège de Chartres. — Blasphèmes d'Aubry. — Premières attaques contre Mayenne.— Proscriptions exigées par les prédicateurs.— Déclamations sanguinaires contre Henri IV. — Vaines tentatives de Prévost et de Chavagnac— L'archevêque de Gondi quitte Paris.— Bulles et doctrines ultramontaines.

Par les sermons des prédicateurs parisiens on a , pour ainsi dire , l'histoire intérieure de la Ligue. Les intrigues, les passions, les haines, les allées et venues des partis s'y traduisent fidèlement ; et chaque jour la mobilité des opinions ou l'entêtement des intérêts se trahissent sans honte par la violence du langage. Je ne crois pas exagérer en disant que la chaire fut à la fois ce qu'ont été depuis la presse et la tribune aux époques révolutionnaires ; on y annonçait les nouvelles , on y attaquait les personnes , on y discutait les intérêts de l'Etat.

A l'époque précise à laquelle nous sommes arrivés, l'accord n'était déjà plus parmi les puissants curés de ces paroisses populaires. Les uns penchaient vers l'Espagne , les autres vers Mayenne , les autres vers le jeune duc de Guise échappé de sa prison de Tours. Le plus grand nombre voulait l'omni- 1 potence des Seize , une sorte de gouvernement municipal j

composé de petits bourgeois et de théologiens , qui auraient d*abord constaté leur autorité par des proscriptions , et affermi cette démocratie théocratique par une nouvelle Saint-Barthélemy des modérés; car cette fois il était à peine question des calvinistes. Nous en verrons plusieurs se précipiter dans un parti , puis l'abandonner tout à coup. On doit s'attendre à toutes les inconséquences, à toutes les contradictions. Il s'agissait avant tout de réussir, de réussir en dehors de la conciliation et du Béarnais ; aussi dès qu'une coterie regagnait des chances, la plupart s'y rejetaient-ils violemment, pour aller ailleurs , aussitôt que des offres plus avantageuses leur étaient faites.

Dans les premiers mois de 1591 les sermons n'avaient que deux buts: discréditer Henri IV, appeler la vengeance du peuple sur les Politiques.

Chartres était la seconde ville de la Ligue. Quand le Béarnais alla l'assiéger, ce fut un renouvellement de malédictions , une recrudescence incroyable d'injures.

Deux fois par jour, dans chaque chaire , on lisait les lettres arrivées de Chartres ; deux fois on faisait des vœux ardents pour cette citadelle de rUniori.

Cela commença dès le 7 mars. L'évangile du jour était l'histoire de la Cananéenne. Tous les prédicateurs , sans exception,y virent une allégorie. Paris, c'était la Cananéenne; Chartres , c'était sa flile ; et le diable qui l'obsédait , c'était le roi de Navarre (1). Il fallait prier le Christ et l'importuner pour la délivrance de cette malheureuse.

Comme le peuple se fût lassé de vœux sans succès, on lui annonçait des nouvelles imaginaires. Commelet, par exemple, frappant du pied dans sa chaire et gesticulant avec les convulsions qui lui étaient familières (2), annonça (ce qu'il

(1) Lestoile, Journal de Henri /F, p. 44 B.

(î) Ibid. p. 47 B. — « Commelet fait des grimaces de possédé en prêchant. » (JWem. de Condé, t. VI, part. III, p. 251.) — On lit aussi dans la Bihl. de madame deMontpensier^ pamphlet déjà cité : « Les grimaces

Page 1