‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 99 sur 196 · CHAPITRE III, § I · texte numérisé non relu

CHAPITRE III, § I

savait être faux ) , que du renfort était arrivé dans Chartres, et il s'écria : « Va te pendre , va te pendre , va te pendre , te dy-je encore un coup. Politique! Ton Béarnois est bien peneus ; il est entré du secours, malgré sa moustache et ses dents.» Et , comme dit Lestoile , cela amusait les manants , ces manants qui , tout à l'heure , animés par tous ces sermons, essayeront de substituer le despotisme révolutionnaire des Seize à l'autorité de Mayenne.

Il fallait bien mêler les Politiques aux échecs de la Ligue et les rendre complices de la fortune qui trahissait l'Union. Aubry annonça hautement, le 15 avril, que Chartres avait été vendue par les modérés , et il ajouta : a Mes amis , si jamais ce méchant relaps et excommunié entre dans Paris, il nous estera nostre saincte messe , fera de nos églises des estables à ses chevaux , tuera nos prestres et fera de nos ornements des chausses et des livrées à ses pages. » A quoi , dit D. Félibien , il ajouta par un blasphème horrible : « Et cela est si vrai comme est vrai le Dieu que je vais manger et recevoir (1). » On conçoit qu'après d'aussi calomnieuses affirmations , le peuple de Paris refusât de croire à la conversion de Henri IV, qui déjà pourtant parlait de se faire instruire.

Chartres fut prise le 19 ; et ce jour même néanmoins , X Italien qui prêchait à la Sainte-Chapelle ( ce ne pouvait être Panigarolle , nous avons vu qu'il était poli dans son langage, et d'ailleurs il était parti ) engagea son âme au diable que jamais cette ville ne céderait (2). Voilà par quelles promesses se laissaient abuser les crédules auditeurs. On s'attendait cependant avec certitude à une capitulation , car Rose avait

raccourcies du P. Commelet, jésuite, mises en tablature, par deux filles dévotes d'Amiens. » {Journ. de Henri IH, p. 243 A.)

(1) Félibien, Hist. de Paris, t. II, p. 1201. — Cf. Lestoile, Journ. de Henri IV, p. 49 A.

(2) Journal de Henri /F, p. 48. — On ne peut citer tous les cyniques blasphèmes , toutes les allusions éhonlées aux amours du roi que rappelle naïvement Lestoile.

dit quelques jours auparavant que les ligueurs de Chartres n'avaient qu'un moyen d'empêcher leurs concitoyens politiques de brasser cette infâme composition , et que c'était de leur courir sus , et de les transpercer à coups d'épée (1) .

Quand ce nouveau triomphe de Henri IV fut enfin connu . à Paris , tous les prédicateurs se répandirent en désolations, en reproches. Ils prirent Notre-Dame à partie, l'accusant de les avoir abandonnés, malgré tant de prières et tant d'offrandes ; et ces piteuses apostrophes faisaient pleurer toutes les femmes.

Aux larmes succédèrent les invectives. Tout le monde en eut sa part. Le duc de Mayenne commença à recevoir des coups de bec , dans les chaires , et on disait tout bas qu'il ne sçavoit faire la guerre qu'aux bouteilles (2). On le voit, les chefs de l'Union eux-mêmes n'étaient plus épargnés ; la division éclatait , et un soulèvement populaire au profit des Seize, au profit des curés , était imminent.

Mais c'est surtout contre le parti des modérés , contre les Politiques , qu'on se mit à tonner dans toutes les églises. Déjà , durant le siège de Chartres , Boucher, qui prêchait le carême à Saint-Germain-l'Auxerrois, avait dit qu'il fallait tout tuer, et qu'il était grandement temps de inettre la main à la serpe et d'exterminé?' ceux du Parlement et autres. Il fut si au long question de sang et boucherie, dans un de ces sermons du curé de Saint-Benoît, qu'un conseiller de la cour, ami de Lestoile , voyant ces gestes et parole» atroces, désirait se sauver du milieu de celte foule qui écoutait, de peur que Boucher ce ne descendît de sa chaire pour saisir quelque Politique au collet et le manger à belles dents (3). »

(l) Cneilly tint le môme langage que Rose, et accusa entre autres M. de Grammont, qui était à Chartres, d'être un traître. Il lui en fit depuis des excuses. Mais M. de Grammont se contenta de considérer la forme de sa teste, et de lui dire : « Je vois bien à vostre teste que vous n'estes guère sage, » et il le renvoya de cette façon. Ibid., p. 51 B.

(*) Ibid, p. 50.

(3) JWd, p. 45 A, 46 A.

CHAPIÏRE III, § I. 135

Le duc de Mayenne, effrayé et n'osant résister à cette fureur aveugle , envoya des lettres de cachet à plusieurs magistrats avec ordre de sortir de Paris. Les provocateurs applaudirent, mais en se plaignant amèrement de la mollesse du lieutenant-général , et en excitant le peuple à continuer lui-môme ces insuffisantes proscriptions.

Lorsque Henri IV eut pris Chartres , qui lui appartenait par droit canon, comme il répondait plaisamment aux compliments du mayeur sur son droit divin , les prédicateurs , exaspérés , imitèrent tous le ton de Boucher contre les modérés (1). Rose dit qu'une saignée de Saint-Barthélémy était nécessaire , et qu'il fallait par là couper la gorge à la maladie ; Commolet , que la mort des Politiques était la vie des Catholiques ; Aubry, qu'il marcherait le premier pour les aller égorger ; Cueilly , qu'il voulait qu'on se saisît de tous ceux qu'on verrait rire ; et Guincestre , qu'on eût à jeter à l'eau tous les demandeurs de nouvelles.

Le roi, on se l'imagine, n'était pas oublié, et on le traitait comme naguère Uenri III. Aubry fit une procession spéciale «pour prier monsieur gaint Jacques, le bon saint, de donner de son bourdon sur la leste à ce diable de Béarnois, et de l'escrazer là devant tout le monde. » Jean Dadré , pénitencier de Rouen, prêchant à Saint-Ouende Paris, après une procession obligatoire, fit lever la main au peuple de plutôt mourir que de jamais reconnaître Henri de Bourbon pour roi de France. Boucher, à son tour, assura qu'ill'eût voulu cstrangler de ses deux mains , et quand il sut que le roi songeait sérieusement à se faire catholique , il dit qu'il renouvelait le dragon roux de l'Apocalypse, et que sa mère était une louve. Ce fut à qui entasserait le plus d'épithètes

immondes. Bâtard, roi des boues delà Beauce, bouc Je

me lasse de copier ces grossièretés , que Lestoile , dans sa bonhomie un peu bavarde, ne se lasse pas de reproduire,

(1) Félibien, Hist. de Paris, tom. II, pag. 1202.

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136 LES PllÉDICATELRS DE LA LIGUE.

d*après Rose , Commelet , Lucain, Aubry, et surtout Cueilly, « qui n'avoit pas en toute sa teste [dit Tannaliste gausseur, qui ici imite un peu le langage dont il se moque) plus de cervelle qu'il en faudroit pour frire un œuf (1). » C'est avec cette éloquence de carrefour qu'on faisait les émeutes.

Les modérés étaient de plus en plus forcés d'assister à ces sermons , car c'estoit une marque de Politique de ne s'y point trouver.

Les deux ou trois prédicateurs royalistes essayaient en vain de lutter. Prévost, s'étant avisé un jour d'appeler les Seize des larrons, ne put continuer. Les mutins se mirent à sonner les cloches, et au sortir de l'église, un avocat dit qu'il lui ïdWiixX faire prendre Vair^ et un voisin de la paroisse était d'avis de le traîner à la voirie. Chavagnac aussi, que les Ligueurs avaient surnommé le ministre, osa, combien qu'il fust »îcwa55«? , s'écrier contre les voleurs qui, sous le nom de Catholiques , pillaient impunément les maisons, et il ajouta : « Celuy qui demande d'estre instruit n'est pas hérétique , mais ceux-là qui lui refusent l'instruction. » C'était une allusion à Henri IV, et le duc de Mayenne, furieux, fit dire au curé de Saint- Sulpice qu'il prît garde , ou qu'il lui ferait prendre des pilures (2).

Le clergé ligueur était donc maître de la place. Pour plus de liberté encore , le nouveau légat Landriano voulut forcer M. de Gondi, archevêque de Paris, de signer le décret de la Sorbonne contre Henri IV (3), et comme il savait que ce prélat ne le ferait point , l'injonction équivalait à un ordre

(1) Lestoile , Journ, de Henri IV, p. 45, i9 A, 79 B. — Boucher assurait même que le Béarnais était fils de Merlin le ministre , et que l'ancien évêque de Nevers, Spifame, réfugié comme protestant à Genève, n'avait été décapité ( le vrai motif était un adultère) que pour avoir dit la vérité là-dessus. {Ibid., p. 49, A.)

(2) Ibid., p. 27 B, 46, 49 B. — Cf. Féiibien, Hist. de Paris , l. II, p. 1201.

(3) Anquelil , Esprit de la Ligue, t. III, p. 194. — Cf. Lestoile , loc. cit., p. 105 B. — Après sa fuite , M. de Gondi alla en Italie pour tâcher de nmmmr quelque accord. Mais le pape lui lit d'abord donner l'ordre de

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