‹ De la democratie en AméricqueChapitre 20 sur 48 · DES PARTIS AUX ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

DES PARTIS AUX ETATS-UNIS

Il faut faire une grande division entre les partis. — Partis qui sont entre eux comme des nations rivales. — Partis proprement dits. — Différence entre les grands et les petits partis. — Dans quels temps ils naissent. — Leurs divers caractères. — L'Amérique a eu de grands partis.

. — Elle n'en a plus. — Fédéralistes. — Républicains. — Défaite des fédéralistes. — Difficulté de créer aux États- Unis des partis. — Ce qu'on fait pour y parvenir. — Caractère aristocratique ou démocratique qui se retrouve dans tous les partis. — Lutte du général Jackson contre la banque.

Je dois établir d*abord ane grande division entre les partis.

Il est des pays si vastes, que les différentes populations qui les habitent , quoique réunies sous la même souveraineté , ont des intérêts contradictoires , d'où naît entre elles une opposition permanente. Les diverses fractions d'un même peuple ne forment point alors , à proprement parler, des partis, mais des nations distinctes ; et , si la guerre civile vient à naître, il y a conflit

entre des peuples rivaux plutôt que lutte entre des factions.

Mais quand les citoyens diffèrent entre eux sur des points qui intéressent également toutes les portions du pays , tels , par exemple , que les prm. cipes généraux du gouvernement , alors on voit naître ce que j'appellerai véritablement des partis^

Les partis sont un mal inhérent aux gouvernements libres ; mais ils n'ont pas dans tous les temps le même caractère et les mêmes instincts.

11 arrive des époques où les nations se sentent tourmentées de maux si grands , que l'idée d'un changement total dans leur constitution politique se présente à leur pensée. Il y en a d'autres où le malaise est plus profon d encore , et où l'état social lui-même est compromis. C'est le temps des grandes révolutions et des grands partis.

Entre ces siècles de désordres et de misères , il s'en rencontre d'autres où les sociétés se reposent et où la race humaine semble reprendre haleine. Ce n'est encore là, à vrai dire, qu'une apparence, • le temps ne suspend pas plus sa marche pour les peuples que pour les hommes ; les uns et les autres s'avancent chaque jour vers un avenir qu'ils ignorent ; et lorsque nous les croyons stationnaires, c*est que leurs mouvements nous échappent. Ce sont des gens qui marchent : ils paraisssent immobiles à ceux qui courent.

Quoi qu'il en soit , il arrive des époques où les changements qui s'opèrent dans la constitution pô^

litique et Tétat social de» peuples sont si lents et si insensibles, qae les hommes pensent être arri* ▼es à un état final; l'esprit humain se croit alors fermement assis sur certaines bases, et ne porte pas ses regards au delà d'un certain horiion*

C'est le temps des intrigues et des partis.

Ce que j'appelle les grands partis politiques sont ceux qui s'attachent aux principes plus qu'à leurs consëqnences; aux généralités et non aux cas particuliers; aux idées et non aux hommes. Ces partis ont , en général , des traits plus nobles , des passions plus généreuses , des convictions plus réelles , une allure plus franche et plus hardie que les autres. L'iAtérét particulier , qui joue toujours le plus grand rôle dans les passions politiques , se cache ici plus habilement sous le voile de l'intérêt public ; il parvient même quelquefois à se dérober aux regards de ceux qu'il anime et fait agir.

Les petits partis, au contraire, sont en général sans foi politique. Comme ils ne se sentent pas élevés et boutenus par de grands objets , leur caratère est empreint d'un égoîsme qui se produit ostensiblement à chacun de leurs actes. Ils s'échaujQfent toujours à froid; leur langage est violent , mais leur marche est timide et incertaine. Les moyens qu'ils emploient sont misérables comme le but même qu'ils se proposent. De là vient que , quand un temps de calme succède à une révolution violente , les grands hommes sem^

Ment disparaître tout-à-conp et les âmes se reirfermer en elles-mêmes.

Les grands partis bouleversent la société , les petits Tagilent ; les uns la déchirent et les autres la dépravent; les premiers la sauvent quelquefois en l'ébranlant, les seconds la troublent toujours sans profit.

L'Amérique a eu de grands partis. Aujourd'hui ils n'existent plus. Elle y a beaucoup gagné enbonheur, mais non en moralité.

Lorsque la guerre de l'indépendance eut pris fin et qu'il s'agit d'établir les bases du nouveau gouvernement , la nation se retrouva divisée en deux opinions. Ces. 'opinions étaient aussi anciennes que le monde, et on les retrouve sous différentes formes et revêtues de noms divers dans toutes les sociétés libres ; l'une voulait restreindre le pouvoir populaire ; l'autre , l'étendre indéfiniment.

La lutte entre ces deux opinions ne prit jamais chez les .Américains le caractère de violence qui l'a souvent signalée ailleurs. En Amérique , les deux partis étaient d'accord sur les points les plus essentiels. Aucun des deux , pour vaincre , n'avait à détruire un ordre ancien, ni à bouleverser tout un état social. Aucun des deux, par conséquent, ne rattachait un grand nombre d'existences individuelles au triomphe de ses principes. Mais ils touchaient à des intérêts immatériels du premier ordre, tels que l'amour de l'égalité et de

Vindépendance. C'en était assez pour soulever de violentes passions.

Le parti qui voulait restreindre le pouvoir populaire chercha surtout à faire l'application de ces doctrines à la Constitution de l'Union , ce qui lui valut le nom de fédéral.

L'autre , qui se prétendait l'amant exclusif de la liberté , prit le titre de Républicain,

L'Amérique est la terre de la démocratie. Les fédéralistes farent donc toujours en minorité, mais ils comptaient dans leurs rangs presque tons les grands hommes que la guerre de l'indépendance avait fait naître y et leur puissance morale était très-étendue. Les circonstances leur furent d'ailleurs favorables. La ruine de la première confédération fit craindre au peuple de tomber dans l'anarchie, elles fédéralistes profitèrent de cette disposition passagère. Pendant dis ou douze ans, ils dirigèrent les affaires et purent appliquer non tous leurs principes , mais quelques-uns d'entre eux ; car le courant opposé devenait de jour en jour trop violent pour qu'on osât lutter contre lui.

En 1801 , les républicains s'emparèrent enfin du gouvernement. Thomas Jefferson fut nommé président; iL leur apporta l'appui d'un nom célèbre j d'un grand talent et d'une immense popularité.

Les fédéralistes ne s'étaient jamais maintenus que par des moyens artificiels et à Taide de ressources momentanées, c'étaient la vertu ou les la?

lents de leurs che& , ainsi que le bonheur des circonstances , qui les avaient pousses au pouToir« Quand les républicains y arrivèrent a leur tour, le parti contraire fut comme enveloppé au milieu d'une inondation subite. Une immense majorité se déclara contre lui , et il se vit sur-le- champ en si jietite minorité , qu'aussitôt il désespéra de lui-ifll&me. Depuis ce moment , le parti républicain ou démocratique a marché de conquêtes en conquêtes , et ^'est emparé de la société toute entière.

Les fédéralistes , se sentant vaincus sans res* sources , et se voyant isolés au milieu de la na^f tion , se divisèrent; les uns se joignirent aux vainqueurs ; le« autres déposèrent leur bannière et changèrent de nom. Il y a déjà un assex grand nombre d'années qu'ils ont entièrement cessé d'exister comme parti.

Le passage des fédéralistes au pouvoir est, à mon avis , l'un des événements les plus heureux qui aient accompagné la naissance de la grande union américaine. Les fédéralistes luttaient contre la pente irrésistible de leur siècle et de leur pays. Quels que fussent la bonté ou le vioe de leurs théories , elles avaient le tort d'être inapplicables dans leur entier à la société qu'ils vou^ laient régir; ce qui est arrivé sous Jefferson serait donc arrivé tôt ou tard. Mais leur gouvernement laissa du moins à la nouvelle république le temps de s'asseoir, et lui permit ensuite de supporter

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sans iDconTénient le développement rapide des doctrines qu'ils avaient combattues. Un grand nombre de leurs principes finit d'aUieurs par s'in* troduire dtfns le symbole de leurs adversaires; et la constitution fédérale , qui subsiste encore de notre temps , est un monument durable de leur patriotisme et de leur sagessç.

Ainsi donc, de tios jours, on n'aperçoit point aux États-Unis de grands partis politiques. On y rencontre bien des partis qui menacent l'avenit de l'Union; mais il n'en existe pas qui paraissent s'attaquer à la forme actuelle du gouvernement et à la inarehe générale de la société. Les partis qui menacent l'Union reposent non sur des prin* cipes, mais sur des intérêts matériels. €es intérêts constituent dans les différentes provinces d'un si vaste empire des nations rivales plutôt que des partis. C'est ainsi qu'on a vu dernièrement le Nord soutenir le système des prohibitions commerciales , et le Sud prendre les armes en faveur de la liberté du commerce , par la seule raison que le Nord est manufacturier et le Sud cultivateur, et que le système restrictif agit au profit de Ton 6t au: détriment de l'autre.

A défaut des grands partis , les États-Unis fourmillent de petits , et l'opinion publique se fractionne à l'infini sur des questions de détails. On ne saurait imaginer la peine qu'on s'y donne pour créer des partis ; ce n'est pas chose aisée de notre temps, iàux États-Unis, point de haine religieuse ,

parce qoe la religion est universellement respectée et qu'aucune secte n'est dominante f point de haine de classes , parce que le peuple est tout , et que nul n'ose encore lutter avec lui; "enfin point de misères publiques à exploiter, parce que l'état matériel du pays offre une si immense carrière à l'industrie , qu'il ^ffit de laisser l'homme à luimême pour qu'il fasse des prodiges. Il faut bien pourtant que l'ambition parvienne à créer des partis , car il est difficile de renverser celui qui tient le.pouvoir par la seule raison qu'on veut prendre sa place. Toute l'habileté des hommes politiques consiste donc à composer des j)artis : un homme politique , 'aux États-Unis , cherche d'abord à discerner son intérêt et à voir quels sont les intérêts analogues qui'pourraient se grouper autour du sien ; il s'occupe ensuite à découvrir s'il n'existerait pas par hasard, dans le monde, un doctrine ou un principe qu'on pnt placer convenablement à la tête de la nouvelle association , pour lui donner le droit de se produire et de circuler librement. C'est comme qui dirait le privilège du roi que nos pères imprimaient jadis sur la première feuille de leurs ouvrages , et qu'ils incorporaient au livre , bien qu'il n'en fit point partie.

Ceci fait , on introduit la nouvelle puissance dans le monde politique.

Pour un étranger , presque toutes les querelles domestique» des Américains paraissent , pu< pre-

mier abord , incompréhensibles ou puériles , et Ton ne sait si l'on doit prendre en pitié un peuple qui s'occupe sérieusement de semblables *niisères, ou lui Isnyier le bonheur de pouvoir s'en occuper.

Mais lorsqu'on vient à étudier avec soin les instincts secrets qui , en Amérique , gouvernent les factions, on découvre aisément que la plupart d'entre elles se rattachent plus ou moins à l'unou à l'autre des deux grands partis qui divisent lej3 hommes, depuis qu'il y a des sociétés libres. A mesure qu'on pénètre plus profondément dans la pensée intime de ces partis, on s'aperçoit que les uns travaillent à resserrer l'usage, de la puissance publique, les autres à l'étendre.

Je ne dis point que les partis américains aient toujours pour but ostensible, ni même pour but caché de faire prévaloir l'aristocratie ou la démocratie dans le pays ; je dis que les passions aristocratiques 'OU démocratiques se retrouvent aisément au fond de tous les partis ; et que , bien qu'elles s'y dérobent aux regards , elles en for* ment comme le point sensible et l'âme.

Je citerai un exemple récent : le président attaque la banque des États-Unis ; le pays s'émeut et se divise ; les classes éclairées se rangent en général du côté de la banque , le peuple en faveur du président. Pensez-vous que le peuple a su discerner les raisons de son opinion au milieu

des détours d'une question ai difficile , et on les homoies expérimentés hésitent? Nullement. Biais Itt banque est un grand établissement qui a une existence indépendante ; le peuple , qui détruit ou élève toutes les puissances , ne peut rien sur elle : cela Tétonne» Au milieu du mouvement uni* yersel de la société, ce point immobile choque ses regards , ^t il veut voir Vil ne parviendra pas à le mettre en branle comme le reste»

DES BB8TB8 OU PARTI AIllSTOCRATlOOE ADX ETATS-UNIS^

Opposition secrète des riches à la démocratie. — Ils se reti-^ rent dans la vie privée. — Goût qu^ils montrent , dans l'intérieur de leurs demeures , pour les plaisirs exclusifs et le luxe. ^- Leur simplicité au dehors. — Leur condescendance affectée pour le peuple.

Il arrive quelquefois , cheft un penple dirisé d'opinions, que l'équilibre entre les partis ve* nant à se rompre, l'un d'eux acquiert une pré« pondérance irrésistible. Il brise tous les obstacles , accable son adversaire et exploite la société entière à son profit* lies vaincus , désespérant alors du succès, se eachent ou se taisent* Il se fait une immobilité et un silence nniversels. La nation semble réunie dans une même pensée. Le parti vainqueur se lève ^t dit : J'ai rendu la paix au pays, on me doit des actions de grâces. Mais sons cette unanimité apparente se cachent

encore dea dÎTisions profondes , et une opposi* tien réelle.

C'est ce quiarrira en Amérique : quand le parti dëmooratiqoe eut obtenu la prépondérance , on le vit s'emparer de la direction excluBive des af* faires. Depuis, il n'a cessé de modeler les mœurs et les lois sur ses désirs*

De nos jours , on peut dire qu'aux Etats-Unis les classes riches de la société sont presque entièrement hors des affaires politiques, et que la richesse , loin d'y être un droit , y est une cause réelle de défiiTeur et un ohstacle pour parvenir au pouvoir.

Les riches aiment donc mieux abandonner la lice , que d'y soutenir une lutte souvent inégale contre les plus pauvres de leurs concitoyens. Ne pouvant pas prendre dans la yie publique un rang analogue à celui qu'ils occupent dans la vie privée , ils abandonnent la première pour se concentrer dans la seconde* Ils forment au milieu de rétat comme une société particulière qui a ses goûts et ses jouissances à part.

Le riche se soumet à cet état de choses comme â un mal irrémédiable ; il évite même avec grand soin de montrer qu'il le blesse; on l'entend donc vanter en public les douceurs du gouvernement républicain, et les avantages des formes démocratiques. Car, après le fait de haïr leurs ennemis^qu'y a-t-il de plus naturel aux hommes que de les flatter? ". ^ 10

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Voyez-vous cet opulent citoyen? ne dirait-on pasun Juifdu moyenàge, qui craint de laisser soupçonner ses richesses ? Sa mise est simple ,* sa démarche est modeste; entre les quatre murailles de sa demeure on adore le luxe , il ne laisse pénétrer dans ce sanctuaire que quelques hôtes choisis qu'il appelle insolemment ses égaux. On ne rencontre point de nohle en Europe qui se montre plus exclusif que lui dans ses plaisirs , plus envieux des moindres avantages qu'une position privilégiée assure. Mais le voici qui sort de chez lui pour aller travailler dans un réduit poudreux qu'il occupe au centre de la ville et des affaires ; et où chacun est libre de venir l'aborder. Au milieu du chemin , son cordonnier vient à passer, et ils s'arrêtent : tous deux se mettent alors à discourir. Que peuvent-ils dire ? ces deux citoyens s'occupent des affaires de l'État , et ils ne se quitteront pas sans s'être serré la main.

Au fond de cet enthousiasme de convention, et au milieu de ces formes obséquieuses envers le pouvoir dominant , il est facile d'apercevoir dans les riches un grand dégoût pour les institutions démocratiques de leur pays. Le peuple est un pouvoir qu'ils craignent et qu'ils méprisent. Si le mauvais gouvernement de la démocratie amenait un jour une crise politique; si la monarchie se présentait jamais aux Etats-Unis comme une chose praticable, on découvrirait bientôt la vérité de ce que j'avance. ^ .

Les deux grandes armes qu'emploient les partis pour réussir, sont les jot»fftaiMr et les auoctations.

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