DE LA LIBERTE DE* LA PRESSE AUX ETATS-UNIS
Difficulté de restreindre la liberté de la presse. — Raisons particalières qu*ont certains peuples de tenir i cette liberté. — La liberté de la presse est une conséquence nécessaire de la souveraineté du peuple ,, comme on l*entend en Amérique. — Violence du langage de la presse périodique aux États-Ums. — La presse périodique,a des instincts qui lui sont propres. — L'exemple des États- Unis le prouve. — Opinion des Américains sur la répression judiciaire des délits de la presse. — Pourquoi la presse est moins puissante aux États-Unis qu'en France.
La liberté de la presse ne fait pas seulement sentir son pouvoir sur les opinions politiques , mais encore sur toutes les opinions des hommes. Elle ne modifie pas seulement les lois , mais les mœurs. Dans une autre partie de cet ourrage , je chercherai à déterminer le degré d'influence cfu'a pxexcé la liberté de la presse sur la société civile* aux États-Unis^ je tâcherai de discerner la direction qu'elle a donnée aux idées , les habitudes qu'elle a fait prendre à l'esprit et aux sentimenta des Américains. En ce moment^ je ne veux exa-
miner que les effets produits par ia liberté de la presse dans le monde politique.
J'avoue que je ne porte point à la liberté de ia presse cet amour complet et instantané qu'on accorde aux choses souverainement bonnes de leur nature.
Je l'aime par la considération des maux qu'elle empêche , bien plus que pour les biens qu'elle fait.
Si quelqu'un me montrait, entre l'indépendance complète et l'asservissement entier de la pensée , une position intermédiaire où je pusse espérer me tenir, je m'y établirais peut-être ; mais qui découvrira cette position intermédiaire? Vous partez de la licence de la presse , et vous marches vers l'ordre : que faites vous? vous soumettez d'abord les écrivains aux jurés; mais les jurés acquittent , et ce qui n'était que l'opinion d'un homme isolé devient l'opinion du pays. Vous avez donc fait trop et trop peu ; il faut encore marcher : vous livrez les auteurs à des magistrats permanents; mais les juges sont obligés d'entendre avant de condamner ; ce qu'on eût craint d'avouer dans le livre , on le proclame impunément dans le plaidoyer ; ce qu'on eut dit obscurément dans un écrit se trouve ainsi répété dans mille autres. L'expression est la forme extérieure, et, si je puis m'exprimer ainsi, le corps de la pensée; mais elle n'est pas la pensée elle-même. Vos tribunaux arrêtent le corps ^ mais l'âœe^leur
ëchftppe et glisse snlitileineiit entre leurs mainsv Vous avez donc fait trop et trop peu ; il faat continuer a marcher. Vous abandonnez enfin les ëcri- ' vains à des censeurs : fort bien ! nous approchons. Mais la tribune politique n'est-elle pas libre? vous n'avez donc encore rien fait? je me trompe, vous avez accru le mal. Prendriez-vous , par hasard , la pensée pour une de ces puissances matérielles qui s'accroissent par le nombre de leurs agents ? compterez-vons les écrivains comme les soldats d'une armée? Au rebours de tontes les puissances matérielles , le pouvoir de la pensée s'augmente souvent par le petit nombre même de ceux qui l'expriment. La parole d'un homme puissant qui pénètre seul au milieu des passions d'une assemblée muette, a plus de pouvoir que les cris confus de mille orateurs ; et , pour peu qu'on puisse parler librement dans un seul lieu public , c'est comme si on parlait publiquement dans chaque village. Il vous faut donc détruire la liberté de parler comme celle d'écrire ; cette fois , vous voici dans le port : chacun se tait. Mais où étes-vous arrivé? Vous étiez parti des abus de la liberté , et je vous retrouve sous les pieds d'un despote.
Vous avez été de l'extrême indépendance à l'extrême servitude , sans rencontrer, sur un si long espace , un seul lieu où vous puissiez vous poser.
Il y a des peuples qui , indépendamment des raisons générales que je viens d'énoncer, en ont
de papticnlières qui dotrent les attacher à la liberté de la presse.
Chez certaines nations qui se prétendent libres, chacan des agents da pouToir peut impo- Bàment yioler la loi sans que la constitution du pays donne aux opprimés le droit de se plaindre devant la justice; Gbez ces peuples , il ne faut pas considérer Tindépendance de la presse comme l'une des garanties , mais comme la seule garan* tie qui reste de la liberté et de la sécurité des citoyens.
Si donc les hommes qui gouvernent ces nations parlaient d*en1ever son indépendance à la presse, le peuple entier pourrait leur répondre : Laisseznous poursuivre vos crimes devant les juges ordinaires , et peut-être que nous consentirons alors à ne point en appeler au tribunal de Topinion.
Dans le pays, où règne ostensiblement le dogme de la souveraineté du peuple, la censure n'est pas seulement un danger, mais encore une grande absurdité.
Lorsqu'on accorde à chacun un droit à gouverner Ja société , il faut bien lui reconnaître la capacité de choisir entre les différentes opinions qui agitent ses contemporains , et d'apprécier les différents faits dontla connaissance peut le guider.
La souveraineté du peuple et la liberté de la presse sont donc deux choses entièrement corrélatives; la censure et le vote universel sont au contraire deux choses qui se contredisent , et ne
peuvent se rencontrer longtemps dans les instita-» lions politiques d'un même peuple. Parmi lea douze millions d'hommes qui vivent sur le territoire des États-Unis , il n'en est pas un seul qui ait encore osé proposer de restreindre la liberté de la presse.
Le premier jourpal qui tomba bous mes yeux , en arrivant en Amérique , contenait l'article sui^ vaut , que je traduis fidèlement..
u Dans toute cette affaire , le langage tenu par » Jackson (le président) a été celui d'un despote » sans cœur, occupé uniquement à conserver son » pouvoir. L'ambition est son crime , et il y trou-* » vera sa peine. Il a pour vocation l'intrigue , et » l'intrigue confondrases desseins et lui arrachera » sa puissance.il gouverne par la corruption , et ses » manœuvres coupables tourneront à sa confusion » et à sa honte. Il s'est montré dans l'arène politi- » que comme un joueur sans pudeur et sans frein, n II a réussi ; mais l'heure de la justice approche ; » bientôt il lui faudra rendre ce qu'il a gagné , » jeter loin de lui son dé trompeur , et fuir dans » quelgue retraite où il puisse blasphémer en li- )» ber|^ contre sa folie ; car le repentir n'est point » une vertu qu'il ait été donné à son co^ur de ja- » mais connaître. »
( Vincenne9 GazeUe).
Bien des gens en France s'imaginent que la violence de la presse tient parmi nous A^'^P^^^^litô
de l'état social , à nos passions politi<iites, et au malaise général qui en est la suite. Ils attendent donc sans cesse une époque où la société reprenant une assiette tranquille , la presse à son tour deviendra calme. Pour moi , j'attribuerais volon^ tiers aux causes indiquées plus haut l'extrême ascendant qu'elle a sur nous ; mais je ne pense point que ces causes influent beaucoup sur son langage. La presse périodique me parait avoir des instincts et des passions à elle, indépendam* ment des circonstances au milieu desquelles elle agit. Ce qui se passe en Amérique achève de me le prouver.
L'Amérique est peut-être , en ce moment, le pays du mondé qui renferme dans son sein le moins de germes de révolution. En Amérique, cependant, la presse a les mêmes goûts destriictmirs qu'en France , et la môme violence sans les mêmes causes de colère. En Amérique , comme en France, elle est cette puissance extraordinaire, si étrangement mélangée de biens et de maux , que sans elle la liberté ne saurait vivre , et qu'arec elle i'ord)^ peut à peine se maintenir.
Ce qu'il faut dire , c'est que la presse a beaucoup moins de pouvoir aux États-Unis, que parmi nous. Rien pourtant n'est plus rare dans ce pays que de voir une poursuite judiciaire dirigée contre elle. La raison en est simple. Les Américains , en admettant parmi eux le dogme de la souveraineté du peuple , en ont fait l'applic^Ation
sincère. Ils n'ont point eu l'idée de fonder , avec des élëfneniis qni changent tous lesjours^ des cOhstitutions dont la durée fût étemelle. Attaquer les lois existantes n'est donc pas criminel , pourvu qu'on ne veuille point s'y «oustraire par la violence.
Ils croient d'ailleurs que les tribunaux sont impuissants pour modérer la presse , et que la souplesse des langages humains échappant sans cesse à l'analysé judiciaire , les délits de cette nature se dérobent en quelque sorte devant la main qui s'étend pour les saisir. Ils pensent qu'afîn de pouvoir agir efficacement sur la presse, il faudrait trouver un tribunal qui, non-seulement fût dévoué a l'ordre existant, mais encore pût se placer au* dessus de l'opinion publique qui s'agite autour de lui ; un tribunal qui jugeât sans admettre la publicité , prononçât sans motiver ses arrêts , et punît l'intention plus encore que les paroles. Quiconque aurait le pouvoir de créer et de main> tenir un semblable tribunal , perdrait son temps a poursuivre la liberté de la presse; car alors il serait maître absolu de la société elle-même, et pourrait se débarrasser des écrivains en même temps que de leurs écrits. En matière de presse, il n'y a donc réellement pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu'assure la liberté de la presse , il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu'eller fait naître. Vouloir obtenir^ les uns en
échappant aux aaires, c'est se livrer à l'une de ces illusions dent se bercent d'ordinaire les natiotis malades , alors que , fatiguées de lutte et épuisées d'efforts , elles cherchent les moyens de faire coexister à la fois , sur le même sol , des opinions ennemies et des principes contraires.
Le peu de puissance des journaux en Amérique tient à plusieurs causes , dont voici les principales :
La liberté d'écrire, comme toutes les autlres^ est d'autant plus redoutable qu'elle est plus nou« velle ; un peuple qui n'a jamais entendu traiter devant lui les affaires de FËtat croit le premier tribun qu} se présente. Parmi les Anglo-Américains, cette liberté est aussi ancienne que la fondation des colonies ; la presse d'ailleurs , qui sait si. bien enflammer les passions humaines, ne peut cependant les créer à elle toute seule. Or , en Amérique , la vie politique est active , variée , agitée môme ; mais elle est rarement troublée par des passions profondes : il est rare que celles-ci se soulèvent quand les intérêts matériels ne sont pas compromis, et aux États-Unis ces intérêts prospèrent. Pour juger de la différence qui existe sur ce point entre les Aoglo- Américains et nous, je n'ai qu'à jeter les yeux sur les journaux des deux peuples. £n France , les annonces commerciales ne tiennent qu'un espace fort restreint, les nouvelles mêmes sont peu nombreuses; la partie vitale d'un journal , c'est celle où se^ trou-
y^tpt les discv&siona politiques* En Amérique , les trois quarte de Timmense journal qui est plaeé aous vos yeux sont remplis par- àe$ annonces f le reste est occupé le plus souvent par des nouvelles politiques ou dé simples anecdotes ; de loin en loin seulement on aperçoit dans un coin ignoré Tune de ces discussions brûlantes qui sont parmi nous la pâture journalière des électeurs.
Toute puissance augmente l'action de ses forces a mesure qu'elle en centralise la direction ; c'est là une loi générale de la nature que l'examen démontre à l'observateur , et qu'un instinct plus sûr encore a toujours fait connaître aux moindres despotes.
En France , la presse réunit deux espèces de centralisations distinctes.
Presque tout son pouvoir est concentré dans un même lieu , et , pour ainsi dire , dans les même mains, car ses organes sont en très-petit nombre.
Ainsi constitué au milieu d'une nation sceptique , le pouvoir de la presse doit être presque sans bornes. C'est un ennemi avec qui un gouvernement peut faire des trêves plus ou moins longues , mais en face duquel il lui est difficile de vivre longtemps.
Ni l'une ni l'autre des deux espèces de centralisations dont je viens de parler n'existe en Amé« rique.
Les États-Unis n'ont point de capitale ;Jes lu**
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niières comme la puissance sont disséminées dans tontes les parties de cette vaste contrée; les rayons de Tintelligence humaine , au lieu de partir d'un centre commun, s'y croisent donc en tous sens; les Américains n'ont placé nulle part la direction générale delà pensée,non plus que celle des affaires.
Ceci tient à des circonstances locales qui ne dépendent point des hommes. Mais Toici qui Tient des lois.
Aux Etats*Unis ,il n'y a pas de patentes pour les imprimeurs; de timbre ni enregistrement pour les journaux; enfin la règle des cautionnements est inconnue.
Il résulte de là que la création d'un journal est une entreprise simple et facile; peu d'abonnés suffisent pour que le journaliste puisse couvrir ses irais. Aussi , le nombre des écrits périodiques ou semi-périodiques aux États-Unis dépasse-t-il toute croyance. Les Américains les plus éclairés attribuent â cette incroyable dissémination des forces de la presse son peu de puissance ; c'est un axiome de la science politique aux États-Unis , que le seul moyen de neutraliser les effets des journaux est d'en multiplier le nombre. Je ne saurais me figurer qu'une vérité aussi évidente ne soit pas encore devenue chez nous plus vulgaire. Que ceux qui veulent faire des révolutions à l'aide de la presse cherchent à ne lui donner que quelques puissants organes, je le comprends sans peine; mais que les partisans officiels de l'ordre é^tabli 11. 11
«t les soutiens naturels des lois existantes croient atténuer Faction de la presse en la concentrant , voilù ce que je ne saurais absolument concevoir. Les gouvernements d'Europe me semblent agir vis-à-vis de la presse de la même façon qu'agissaient jadis les chevaliers envers leurs adversaires. Ils ont remarqué par leur propre usage que la centralisation était une arme puissante , et ils veulent en pourvoir leur ennemi, aBn sans doute d'avoir plus de gloire à lui résister.
Aux Etats-Unis , il n'y a presque pas de bourgade qui n'ait son journal. On conçoit sans peine que, parmi tant de combattants, on ne peut établir ni discipline , ni unité d'action ; aussi voit-on chacun lever sa bannière. Ce n'est pas que tous les journaux politiques de l'Union ne soient rangés pour ou contre l'administration ; mais ils l'attaquent et la défendent par cent moyens divers. Les journaux ne peuvent donc pas établir aux Etats-Unis de ces grands courants d'opinions qui soulèvent ou débordent les plus puissantes digues. Cette division des forces de la presse produit encore d'autres effets non moins remarquables ; la création d'un journal étant chose facile , tout le monde peut s'en occuper; d'un autre côté, la concurrence fait qu'un journal ne peut espérer de très-grands profits , ce qui empêche les hautes capacités industrielles de se mêler de ces sortes d'entreprises. Les journaux, fussent-ils d'ailleurs la source des richesses, comme ils sont excessive-
ment nombreux , les écrivains de talent ne pourraient snffire à les diriger. Les journalistes, aux États-Unis, ont donc en général une position peu élevée ; leur éducation n*est qu'ébauchée , et la tournure de leurs idées est souvent vulgaire. Or, en toutes choses la majorité fait loi ; elle établit de certaines allures auxquelles chacun ensuite se conforme; renserable de ces habitudes communes s'appelle un esprit : il y a l'esprit du barreau, l'esprit de cour. L'esprit du journaliste, en France, est de discuter d'une manière violente , mais élevée, et souvent éloquente, les grands intérêts de l'Etat ; s*il n^en est pas toujours ainsi , c'est que toute règle a ses exceptions. L'esprit du journaliste , en Amérique , est de s'attaquer grossièrement, sans apprêts et sans art , aux passions de ceux auxquels il s^'adresse , dé laisser là les principes pour saisir lesv hommes, de suivre ceux-ci dans leur vie privée , et de mettre à nu leurs faiblesses et leurs vices.
il faut déplorer un pareil abus de la pensée ; plus tard , j'aurai occasion de rechercher quelle influence^xercent les journaux sur le goût et la moralité du peuple américain ; tuais, je le répète, je ne m'occupe en ce moment que du monde politique. On ne peut se dissimuler que les effets politiques de cette licence de la presse ne contri- Iruent indirectement au maintien de la tranquillité publique. 11 en résulte que les hommes qui ont déjà une position élevée dans l'opinion do
leurs concitoyens , n^osent point écrire dans les journaux , et perdent ainsi l'armé la plus redoutable dont ils puissent se servir pour remuer à leur profit les passions populaires (1). Il en résulte surtout que les vues personnelles exprimées par les journalistes ne sont, pour ainsi dire, d'aucun poids aux yeux des lecteurs. Ce qu'ils cherchent dans un journal , c'est la connaissance des faits; ce n'est qu'en altérant ou en dénaturant ces faits , que le journaliste peut acquérir à son opinion quelque influence*
Réduite à ces seules ressources, la presse exerce encore un immense pouvoir en Amérique. Elle fait circuler la vie politique dans toutes les portions de ce vaste territoire. C'est elle dont Toeil toujours ouvert met sans cesse à nu les secrets ressorts de la politique , et force les hommes publics à venir tour à tour comparaître devant le tribunal de l'opinion. C'est elle qui rallie les intérêts autour de certaines doctrines et formule le symbole des partis ; c'est par elle que ceux-ci se parlent sans se voir , s'entendent sans s'être mis en contact. Lorsqu'un gr^nd nombre des organes de la presse parvienta marcher dans la même voie, leur influencer la longue devient presque irrésis-*
(1) Ils n'écrÎTent dans les jouimaux que dans les cas rares où ils Toulent s^adresser au peuple et parler en leur propre nom : lorsque , par exemple , on a répandu sur leur compte des imputations calomnieuses , et qu*ils désirent rétablir la yérité dea faits. gtized by Goo
tible; et Tc^inioii puLliqae, frappëe toujours du niéine côte , finit par céder sous leurs coups.
Aux États-Unis, chaque journal a individuellement peu de pouvoir; mais la presse périodique est, encore après le peuple , la première des puissances (^).
Que les opinions qui s^établissent sous l'empire (16% liberté de la presse aux États-Unis sont souyent plus tenaces que celles qui se forment ailleurs sous Tempire de la censure.
Aux États-Unis , la démocratie amène sans cesse deshommes nouveaux a la direction des affaires. Le gouvernement met donc peu de suite et d'ordre dans ses mesures. Mais les principes gé» néraux du gouvernement y sont plus stables que dans beaucoup d'autres pays, et les opinions principales qui règlent la société s'y montrent plus durables. Quand une idée a pris possession de l'esprit du peuple américain , qu'elle soit juste •ou déraisonnable , rien n'est plus difficile que de l'en extirper.
Le même fait a été observé en Angleterre , le pays de l'Europe où l'on a vu pendant un siècle la liberté la plus grande de penser et les préjugés les plus invincibles.
J'attribue cet effet à la cause même qui , au premier abord , semblerait devoir l'empêcher de se produire à la liberté de la presse. Les peuples chez lesquels existe cette liberté s'attachent à
leurs opinions par orgueil , autant que par con* viction. Ils les aiment , parce qu'elles leur semblent justes , et aussi parce qu'elles sont de leur choix ; et ils y tiennent , non-seulement comme à une chose vraie , mais encore comme à une chose qui leur est propre.
Il y a plusieurs autres raisons encore.
Un grand homme a dit que l'ignorance était aux deux bouts de la science. Peut-être eût-il été plus vrai de dire que les convictions profondes ne se trouvent -qu'aux deux bouts , et qu'au milieu est le doute. On peut considérer, en effet , l'intelligence humaine daiis trois états distincts et souvent successife.
L'homme croit fermement , parce qu'il adopte sans approfondir.il doute quand les objections se présentent.. Souvent il parvient à résoudre tous ses doutes , et alors il recommence à croire. Cette fois il ne saisit plus la vérité au hasard et dans les ténèbres ; mais il la voit face ^à face et marche directement à sa lumière (1).
Lorsque la liberté de la presse trouve les hommes dans le premier état, elle leur laisse pendant longtemps encore cette habitude de croire fermement sans réfléchir; seulement elle change chaque jour l'objet de leurs croyances irréflé-
(1) Encorejei^esais si cette conviction réfléchie et imitresse d'elle élève jamais Thomme au degré dVrdeur et de dévo.ûnient qu'inspirent les croyances dogmatiques.
chics. Sar tout l'horizon intellectoel ; l'esprit de l'homme continue donc à ne Toir qu'an point à la fois; mais ce point varie sans cesse. C'est le temps des révolutions subites : malheur aux générations qui, les premières, admettent tout-àooup la liberté de la presse !
Bientôt , cependant , le cercle des idées nou*- Telles est à peu près parcouru. L'expérience arrive , etîl'homme se plonge dans un doute et dans une méfiance universels.
On peut compter que la majorité des hommes s'arrêtera toujours dans l'un de ces deux états z elle croira sans savoir pourquoi, ou ne saura pas précisément ce qu'il faut croire.
Quand à cette autre espèce de conviction réfléchie et maîtresse d'elle-même, qui nait de la science et s'éiève du milieu même des agitations du doute , il ne sera jamais donné qu'aux efforts d'un très-petit nombre d'hommes de l'atteindre.
Dans ces siècles , on ne se fait pas taer si aisé^ ment pour ses opinions , mais on ne les change point , et il s'y rencontre tout à la fois , moins â» martyrs et d'apostats*
Ajoutez à cette raison cette autre plus puissante 'encore : dans le doute des opinions, les hommes finissent par s'attacher oniquement aux instincts et aux intérêts matériels, qui sont bien plus vi* sibles, plus saisissables et plus permanentl^e leui^ nature que les opinions.
C'est une question très-difficile à décider que celle de savoir qui gouTcrne le mieux de la dé* mocratie ou de l'aristocratie. Mais il est clair que la démocratie gène l'un , et que l'aristocratie op« prime l'antre.
C'est là une vérité qui s'établit d'elle-même et qu'on n'a pas besoin de discuter : vous êtes riche et je suis pauvre.
DK l'aSSOCMTION POLITIQUE AVX BTAT0-DMIS.
Usage journalier que les Anglo-Américains font da droit d'association. — Trois genres d*a880ciations politiques. — Gomment les Américains appliquent le système représentatif aux associations. — Dangers qui en résultent pour l'État. — Grande conyention de 1851 relative au tarif. — Caractère législatif de cette convention. — Pourquoi Texercioe illimité du droit d^association n*est pas aussi dangereux aux États-Unis qu^aHleurs. — Pourquoi on peut Ty considérer comme nécessaire. — Utilité des associations chez les peuples démocratiques*
L'Amérique est le p^ys du monde où l'on a tiré lef>lus de parti de l'association, et' où on a appliqué ce puissant moyen d'action à une plus grande diversité d'objets.
Indépendamment des associations permanentes 'créées par la loi sous le nom de communes , de villes et de comtés , il y en a une multitude d'autres qui ne doivent leur naissance et leur développement qu'à des volontés individuelles.
L'habitant des États-Unis apprend dès sa naissance qu'il faut s'appuyer sur soi-même pour lutter contre les maux et les embarras de la vie; il ne jette sur l'autorité sociale qu'un regard défîant
et inquiet , et n'en appelle à son pouvoir que quand il ne peut s'en passer. Ceci oommence à s'apercevoir dès l'école , où les enfants se soumettent jusque dans leurs jeux à des règles qu'ils ont établies, et punissent entre eux les délits par euxmêmes définis. Le même esprit se retrouve dans tous les actes de la vie sociale. Un embarras survient dans la voie publique , le passage est interrompu , la circulation arrêtée , les voisins sVta^ blissent aussitôt en corps délibérant ; de cette assemblée improvisée sortira un pouvoir exécutif qui remédiera au mal avant que l'idée d'une autorité préexistante à celle des intéressés se soit présentée a l'imagination de personne. S'agit-il de plaisir, on s'associera pour donner plus de splendeur et de régularité à la fête. On s'unit enfin pour résister à des ennemis tout intdilec* tuels , on combat en commun l'intempérance. Aux États-Unis , on s'associe dans des buts de S^curité publique , de commerce et d'industrie , de morale et de religion. Il n'y a rien que la volonté humaine désespère d'atteindre par l'action libre de la puissance collective des individus.
J'aurai occasion plus tard de parler des effets que produit l'association dans la vie civile. Je dois me renfermer en ce moment dans le monde politique.
Le droit d'association étant reconnu , les ci^toyens peuvent en user de différentes manières.
Une association consiste seulement dans l'ad-
héâion publique que donnent un certain nombre d'individus a telles ou telles doctrines, et dans l'engagement qu'ils contractent de concourir d'une certaine façon à les faire prévaloir. Le droit de s'associer «insi se confond presque avec la liberté d'écrire ; déjà cependant Tassociation pos^ sède.plus de puissance que la presse. Quand une opinion est représentée par une association , elle est obligée de prendre une forme plus nette et plus précise. Elle compte ses partisans et les com^ promet dans sa cause. Ceux-ci apprennent euxmêmes à se connaître les uns les autres , et leur ardeur s'accroit de leur nombre. L'association réunit en faisceau les efforts des esprits diver-^ gents et les pousse avec vigueur vers un seul but clairement indiqué par elle.
Le second degré dans l'exercice du droit d'as-' sociation est de pouvoir s'assembler. Quand on laisse une association politique placer sur certains points importants du pays des foyers d'action, son activité en devient plus grande e^ son influence plus étendue. Là, les bommes se voient; les moyens d'exécution se combinent; les opinions se déployent avec cette force et cette cbaleur que ne peut jamais atteindre la pensée écrite.^
Il est enfin dans l'exercice du droit d'associa^ tion , en matière politique , un dernier degré : les partisans d'une même opinion peuvent se réunir en collèges électoraux , et nommer des mandataires pour les aller représenter dans une
assemblée centrale. C'est à proprement parler le^ système représentatif appliqué à un parti.
Ainsi , dans le premier cas , les hommes qui professent une même opinion établissent entre eux un lien purement intellectuel , dans le second , ils se réunissent en petites assemblées qui ne présentent qu'une fraction de parti. Dans le troisième enfin , ils forment comme une nation , À part dans la nation , un gouvernement dans le gouvernement. Leurs mandataires, semblables aux vrais mandataires de la majorité , représentent à eux seuls toute la force collective de leurs partisans; ainsi que ces derniers, ils arrivent avec une apparence de nationalité et toute la puissance morale qui en résulte. Il est vrai qu'ils n'ont pas comme eux le droit de faire la loi ; mais ils ont le droit d'attaquer celle qui existe et de formuler d'avanc^ celle qui doit exiàter.
Je suppose un peuple qui ne soit pas parfaitement habitué à l'usage de la liberté , où chez lequel fermentent des passions politiques profondes. A côté de la majorité qui fait les lois, je place une minorité qui se charge seulement des considérantaet s^ arrête slu dispositif; et je ne puis m'empécher de croire que l'ordre public est ex^ posé à de grands hasards.
Entre prouver qu'une loi est meilleure en soi qu'une autre , et prouver qu'on doit la substituer à cette autre , il y a loin sans doute. M%is où Tes* prit des hommes éclairés voit encore une grande
distance, l'imagiiiattott de la foule n*en aper* çoît déjà plus. H arriTe d'ailleurs des temps ou la ttation se partage presque également entre deux partis , dont chacun prétend représenter la majorité. Près du pouvoir qui dirige , s*il Tient à s'établir un pouvoir dont Fautorité morale soit presque aussi grande, peut-on croire qu'il se borne longtemps à parler sans agir ?
S'arrêtera-t-il toujours devant cette considéra^ tion métaphysique , que le but des associations est de diriger les opinions et non de les contrains dre, de cqnseiller la loi , non de la fsiire?
Plus j'envisage Tindépendance de la presse dans «es principaux effets , et plus je viens à me convaincre , que chez les modernes l'indépendance de la presse est l'élément capital ] et , pour ainsi dire, eenstitutif de la liberté* Un peuple qui veut rester libre a donc le droit d'exiger qu'à tout prix en la respecte. Mais la liberté illimitée d'association en matière politique ne saurait être entièrement confondue avec la liberté d'écrire. L'une est tout à la fois moins nécessaire et plus dangereuse que l'autre» Une nation peut y mettre des bornes sans cesser d'être maîtresse d'ellemême , elle doit quelquefois le faire pour continuer à l'être.
En Amérique , la liberté de s'associer dans des buts politiques est illimitée.
Un exemple fera mieux connaître que tout ce
que je pourrais ajouter jusqu'à quel de^é on la tolère.
On se rappelle combien la question du tarif ou de la liberté du commerce a agité les esprits en Amérique. Le tarif favorisait ou attaquait nonseulement des opinions, mais des intérêts mater riels très*puissants. Le Nord lui attribuait une partie de sa prospérité , le Sud presque tontes ses misères. On peut dire que pendant longtemps le tarif a fait naitre les seules passions politiques qui aient agité l'Union.
En 18S1 , et lorsque la querelle était le plus eoTenimée , un citoyen obscur du Massachusetts imagina de proposer, par la voie des journaux , à tous les ennemis du tarif, d'envoyer des députés à Philadelphie, enfin d'aviser ensemble aux moyens de faire rendre au commerce sa liberté. Cette proposition circula en peu de jours, par la puissance de l'imprimerie , depuis le Maine jusqu'à la nou- Telle-Orléans. Les ennemis du tarif l'adoptèrent avec ardeur. Ils se réunirent de toutes parts et 'nommèrent des députés. Le plus grand nombre de ceux-ci étaient des hommes connus et queU ques-uns d'entre eux s'étaient rendus célèbres. La Caroline du Sud , qu'on a vue depuis prendre les armes dans la même cause , envoya pour sa part soixante-trois délégués. Le 1"' octobre 1881 , l'assemblée , qui , suivant l'habitude américaine , avait pris le nom de convention , se constitua à Philadelphie ; elle comptait plus de deux cents
membres. Ses discussions étaient publiques , et prirent, dès le premier jour, un caractère tout législatif; on discuta l'étendue des pouvoirs du congrès , les théories de la liberté du commerce et enfin les diverses dispositions du tarif. Au bout de dix jours , l'assemblée se sépara après avoir rédigé une adresse au peuple américain. Dans cette adresse , on exposait : P que le coi^ès n'avait pas le droit de faire un tarif, et que le tarif existant était inconstitutionnel ; â^ qu'il n'était dans l'intérêt d*ancun peuple , et en particulier du peuple américain , que le commerce ne fût pas libre.
Il faut reconnaître que la liberté illimitée de s'associer en matière politique n'a pas produit jusqu'à présent, aux Etats-Unis, les résultats funestes qu'on pourrait peut-être en attendre ailleurs. Le droit d'association y est une importation anglaise, et il a existé de tout temps en Amérique. L'usage de ce droit est aujourd'hur passé dans les habitudes et dans les mœurs.
De notre temps, la liberté d'association est de-' venue une garantie nécessaire contre la tyrannie de la majorité. Aux États-Unis, quand tine fois un parti est devenu dominant , toute la puissance publique passe dans ses mains ; ses amis particuliers occupent tous les emplois et disposent de toutes les forces organisées. Les hommes letf plus distingué» du parti contraire ne pouvant franchir la barrière qui les. sépare du pouvoir , il faut
bien qu'ils puissent s'établir en debors ) il faut que la minorité oppose sa &rce morale tout entière à la puissance matérielle qui Topprime. C^est donc un danger qu'on oppose à un danger plus à craindre.
L'omnipotence de la majorité me parait un sigrand péril pour les républiques américaines, que le moyen dangereux dont on se sert pour la borner me semble encore un bien.
Ici j'exprimerai une pensée qui rappellera ce que j'ai dit antre part à l'occasion des libertés communales : il n'y a pas de pays où les associations soient pl^s nécessaires, pour empêcber le despotisme des partis ou l'arbitraire du prince , que ceux où l'état social est démocratique. Ches les nations aristocratiques , les corps secondaires forment des associations naturelles qui arrêtent iesabus du pouvoir. Dans les pays où de pareilles associations n'existent point, si les particuliers ne peuvent se créer artificiellement et momenta*» nément quelque cbose qui leur ressemble, je n'aperçois plus de digue à aucune sorte de ty« rannie , et un grand peuple peut être opprimé impunément par nne poignée de factieux ou par un homme.
La réunion d'une grande convention politique (car il y en a de tous genres) , qui peut souvent devenir une mesure nécessaire , est toujours , même en Amérique , un événement grave et que les amis de leur pays n'eiivisageiU qu'avec crainte,
Ceci se vit bien clairement dans la convention de 18S1, où tous les efforts des hommes distingués qui faisaient partie de l'assemblée, tendirent à en modérer le langage et à en restreindre l'objet. Il est probable que la convention de 1831 exerça en effet un grande influence sur l'esprit des mécontents , et les prépara à la révolte ouverte qui eut lieu en 1882 contre les lois commerciales de l'Union.
On ne peut se dissimuler que la liberté illimitée d'association, en matière politique, ne soit, de tontes les libertés , la dernière qu'un peuple puisse supporter. Si elle ne le fait pas tomber dans l'anarchie , elle la lui fait , pour ainsi dire, toucher à chaque instant. Cette liberté , si dangereuse , offre cependant sur un point des garanties ; dans les pays où les associations sont libres, les sociétés secrètes sont inconnues. £n Amérique , il y a des factieux, mais point de conspirateurs.
Pet différentes manières dont on entend le droit d^associa'* tion en Europe et aax États-Unis , et de Tusage différent quVn en fait.
Après la liberté d'agir seul , la plus naturelle ^ l'homme est celle de combiner ses efforts avec les efforts de ses semblables et d'agir en commun. Le droit d'association me parait donc presque aussi inaliénable de sa nature que la liberté indi-
viduelle. Le lëgislatear ne saurait vouloir le détruire sans attaquer la société elle-même. Cepen* dant, s'il est des peuples chez lesquels la liberté de s'unir n*est que bienfaisante et féconde en prospérités, il en est d'autres aussi qui, par leur excès , la dénaturent , et d'un élément de vie font une cause de destruction . Il m'a semblé que la -comparaison des voies diverses que suivent les associations , dans les pays où la liberté est comprise et dans ceux où cette liberté se change en licence , serait tout à la fois utile aux gouvernements et aux partis.
La plupart des Européens voient encore dans l'association une arme de guerre qu'on forme à la hâte pour aller l'essayer aussitôt sur un champ de bataille.
On s'associe bien dans le but de parler, mais la pensée prochaine d'agir préoccupe tous les esprits. Une association , c'est une armée ; on y parle pour se compter et s'animer, et puis on marche à l'ennemi. Aux yeux de ceux qui la composent, les ressources légales peuvent paraître des moyens , mais elles ne sont jamais Tunique moyen de réussir.
Telle n'est point la manière dont on entend le droit d'association aux États-Unis. En Amérique , les citoyens qui forment la minorité s'associent, d'abord pour constater leur nombre , et affaiblir ainsi l'empire moral de la majorité ; le second objet des associés est de mettre au concours et
de découTiir de cette manière les arguments les plus propres à faire impression sur la majorité ; car ils ont toujours l'espérance d'attirer i eux cette dernière , et de disposer ensuite , en son nom , du pouvoir.
Les associations politiques aux Etats-Unis sont donc paisibles dans leur objet et légales dans leurs moyens; et lorsqu'elles prétendent ne vou* loir triompher que par les lois elles disent en général la vérité.
La différence qui se remarque sur ce point entre les Américains et nous , tient à plusieurs causes.
Il existe en Europe des partis qui diffèrent tellement de la majorité, qu'ils ne peuventespérer de s'en faire jamais un appui , et ces mêmes partis se croient assez forts par eux-mêmes pour lutter contre elle. Quand un parti de cette espèce forme une association , il ne veut pas convaincre , mais combattre. En Amérique , les hommes qui sont placés très-loin de la majorité par leur opinion ne peuvent rien contre son pouvoir : tous les autres espèrent la gagner.
L'exercice du droit d'association devient donc dangereux en proportion de l'impossibilité où sont les grands partis de devenir la majorité. Dans un pays comme les États-Unis , où les opinions ne [diffèrent que par des nuances , le droit d'association peut rester pour ainsi dire sans limites.
Ce qui nous porte encore à iJgtztd^K^^J** !* **"
berté d'association que le droit de faire la guerre aux gouvernants , c'est notre inexpérience en fait de liberté. La première idée qui se présente à l'esprit d'un parti comme à celle d'un bomme , quand les forces lui viennent, c'est l'idée de la violence : l'idée de la peivuasion n'arrive que plus tard : elle nait de l'expérience,
Les Anglais , qui sont divisés entre eux , d'une manière si profonde, foQt rarement abus du droit d'association., parce qu'ils en ont un plus long usage,
On a de plus parmi nous un goût tellement passionné pour Isi guerre , qu'il n'est pas d'entre* prise si insensée, dut-elle bouleverser l'Etiit, dans laquelle on ne s'estimât glorieux de mourir les armes à la main,
Mais de toutes les causes qui concourent slu.% États-Unis à modérer les violences de l'^^ssociation politique, la plus puissante peut-être est le vote universel. Dans les pays où le vote universel est admis , la majorité n'est jamais douteuse , parce que nul parti ne saurait raisonnablement s'établir comme le représentant de ceux qui n'ont point voté. Les associations savent donc, et tout le monde sait, qu'elles ne représentent point la majorité. Ceci résulte du fait même de leur existence ; car, si elles la représentaient , elles changeraient elles-mêmes la loi au lieu d'en demander Ifi réforme.
La force morale du gouvernement qu'elles at-^
«aquent s'en trouve très-aogmentëe , la lear fort affaiblie.
Eo Europe, il n'y a presque point d'associations qui ne prétendent ou ne croient représenter ]e8 .Tdlontés de la majorité. Cette prétention ou cette croyance augmente prodigieusement leur force , et sert merreilleuseiùent a légitimer leurs actes ; car, quoi de plus excusable que la vio* lence pour &ire triompher la cause opprimée du droit!
C'est ainsi <yie , dans l'immense complication des lois humaines, il arrive quelquefois que l'extrême liberté corrige les abus de la liberté, et que l'extrême démocratie prévient les dangers de ]a démocratie*
En Europe , les associations se considèrent en quelque sorte comme le conseil législatif et exécutif de la nation , qui elle-même ne peut élever la voix ; partant de cette idée , elles agissent et commandent. En Amérique , où elles ne représentent aux yeux de tous qu'uneminorité dans la nation, elles parlent et pétitionnent.
Les moyens dont se servent les associations en Europe sont d'accord avec le but qu'elles se proposent.
Le but principal de fies associations étant d'agir et non de parler, de combattre et non de convaincre, elles sont naturellement amenées a se donner une organisation qui n'a rien de civil , et à introduire dans leur sein les habitudes et les
maximes militaires. Aussi les voit^n centraliser; autant qu^elles le peuvent , la direction de leurs forces et remettre le pouvoir de tous dans les mains d'un très-petit nombre.
Les membres de ces associations répondent à un mot d'ordre comme des soldats en campagne ; ils professent le dogme de l'obéissance passive, ou plutôt, en fr'unissant, ils ont fait d'un seul coup le sacrifice entier de leur jugement et de leur libre arbitre : aussi règne-t-il souvent , dans le sein de ces associations , une tyrannie plus insupportable que celle qui s'exerce dans la société au nom du gouvernement qu'on attaque.
Gela diminue beaucoup leur force morale. Elle& perdent ainsi le caractère sacré qui s'attache à la lutte des opprimés contre les opresseurs; car celui qui consent à obéir servilement en certains cas à quelques uns de ses semblables , qui leur livre sa volonté et leur soumet jusqu'à sa pensée , comment celui-là peut-il prétendre qu'il veut être libre?
Les Américains ont aussi établi un gouvernement au sein des associations ; mais c'est , si je puis m'exprimer ainsi , un gouvernement civiU L'indépendance individuelle y trouve sa part: comme dans la société , tous les hommes y marchent en même temps vers le même but; maia chacun n'est pas tenu d'y marcher exactement par les mêmes voies. On n'y ûdt point le saerifice de sa volonté et de sa raison; mai» on applique sa
volonté et sa raison à faire réussir une entreprise commune.
(3ja^jP3^;:a3 ^«
DD fiODVBRNBMBNT DE LA DEMOCRATIE EN AMERIQUE.
Je sais que je marche ici sur un terrain brûlant. Chacun des mots de ce chapitre doit froisser en quelques points les différents partis qui divisent mon pays.^ Je n'en dirai pas moins toute ma pensée.
En Europe , nous avons peine à juger le véritable caractère et les instincts permanents de la démocratie ; parce qu'en Europe il y a lutte entre deux principes contraires, et qu'on ne sait pas précisément quelle part il faut attribuer aux principes eux-mêmes , ou aux passions que le combat a &it naître.
Il n'en est pas de même en Amérique. Là , le peuple domine sans obstacles ; il n'a pas de périls à craindre ni d'injures à venger.
En Amérique , la démâieratie est donc livrée à
ses propres pentes. Ses allures sont natui*elles et tous ses mouvements sont libres. C'est là qu^il faut la juger. Et pour qui cette étude serait-elle intéressante et profitable , si ce n'était pour nous , qu'un mouvement irrésistible entraîne chaque jour, et qui marchons en aveugles , peut-être vers le despotisme, peut-être vers la république^ mais à coup sûr vers un état social démocratie que?
DU VOTE UNiVBRStaL.
j'ai dit précédemment que tous les États de l'Union avaient admis le vote universel. On le rc'trouve chez des populations placées à différents degrés de l'échelle sociale. J'ai eu occasion de voir ses effets dans des lieux divers et parmi des races d'hommes que leur langue, leur religion ou leurs mœurs, tendent presque étrangères les unes aux autres t à la Louisiane comme dans la Nouvelle-Angleterre, à la Géorgie comme au Canada. J'ai remarqué que le vote universel était loin de produire , en Amérique , tous les biens et tous les maux qu'on en attend en Europe , et que ses effets étaient en général autres qu'on ne les suppose.
DU CHOIX DU PEUPLB ET DBS INSTINCTS DB LA DEMO" CRATIB AMBBICAINE DANS SES CHOIX.
Aax États-Unis les hommes les plus remarquables sont rare^ ment appelés à la direction des affaires publiques. — Causes de ce phénomène. — UenWe, qui anime les classes inférieures de France contre les supérieures , n^est pas un sentiment français , mais démocratique. — Pourquoi en Amérique les hommes distini^ués s^écartent souvent d^eux-mêmes de la carrière politique.
Bien des gens, en Earope, croient, sans le dire, ou disent, sans le croire , qu'un des grands avantages du Yote universel est d'appeler à la direction des affaires des hommes dignes de la confiance publique. Le peuple n6 saurait gouverner lui-même, dit -on, mais il veut toujours sincèrement le bien de l'État, et son instinct ne manque guère de lui désigner ceux qu'un même désir anime et qui sont les plus capables de tenir en main le pouvoir.
, Pour moi, je dois le dire, ce que j'ai vu en Amérique ne m'autorise point à penser qu'il en soit ainsi. A mon arrivée aux Etats-Unis, je fus frappé de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun parmi les gouvernés et combien il rétait peu chez les gouvernants. C'est un fait constant que , de nos jours , aux États-Unis , les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques, et l'on est obligé de reconnaître qu'il en a été ainsi à mesure que H. 15
la démocratie a dépassé toutes .ses anciennes limites. Il est évident que la race des hommes d'État américains s'est singulièrement rapetissée depuis un demi-siècle.
On peut indiquer plusieurs causes de ce phénomène.
Il est impossible, quoi qu'on fasse, d^élever les lumières du peuple au-dessus d*un certain niveau. On aura beau faciliter les abords des connaissances humaines, améliorer les méthodes d'enseignement et mettre la science à bon marché , on ne fera jamais que les hommes s'instruisent et développent leur intelligence sans y consacrer du temps.
Le plus ou moins de facilité que rencontre le peuple à vivre sans travailler forme dona la limite nécessaire de ses progrès intellectuels. Cette limite est placée plus loin dans certains pays , moins loin dans certains autres ; mais pour qu'elle n'existât point, il faudrait que le peuple n'eût plus à s^occuper des soins matériels de la vie; c'est-à-dire qu'il ne fût plus le peuple. Il est donc aussi difficile de concevoir une société où tous les hommes soient très-éclairés , qu'un État où tous les citoyeiis soient riches ; ce sont là deux difficultés corrélatives. J'admettrai sans peine que la masse des citoyens veut très-sincèrement le bien du pays ; je vais même plus loin , et je dis que les classes inférieures de la société me sem* blent mêler, en général, à ce désir moins de
combinaisons d'intërét personnel qne les classes «leyées;'mais ce qai leur manque toujours, plus ou moins, c'est Tart de juger les moyens tout en voulant sincèrement la fin. Quelle longue étude, que de notions diverses sont nécessaires pour se fiiire une idée exacte du caractère d'un seul homme ! Les plus grands génies s'y égarent,etla multitude y réussirait ! Le peuple ne trouve jamais le temps et les moyens de se livrer à ce travail. Il lui faut toujours juger à la hâte et s'attacher au plus saillant des objets. De là vient que les charlatans de tout genre savent si bien le secret de lui plaire ; tandis que , le plus souvent , ses véritables amis y échouent.
Du reste , ce n'est pas toujours la capacité qui manque à la démocratie pour choisir les hommes de mérite , mais le désir et le goût.
Il ne faut pas se dissimuler que les institutions démocratiques développent a un très -haut degré le sentiment de Tenvie dans le cœur humain. Ce n'est point tant parce qu'elles offrent à chacun des .moyens de s'égaler aux autres , mais parce que ces moyens défaillent sans cesse à ceux qui les emploient. Les institutions démocratiques réveillent et flattent la passion de l'égalité sans pouvoir jamais la satisfaire entièrement. Cette égalité complète s'échappe tous les jours des mains du peuple au moment où il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal , d'une fuite étemelle ; le peuple s'échauffe à la recherche de ce bien ,
d'aafimt plas précieux qa*il est asses près pour être connu , assez loin pour n'être point goûté. La chance de réussir l'émeut; l'incertitude du. succès l'irrite ; il s'agite , il se lasse , il s'aigrit. Tout ce qui le dépasse par quelque endroit lui parait alors un obstacle à ses désirs, et il n'y a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue ses yeux.
Beaucoup de gens s'imaginent que cet instinct secret , qui porte chez nous les classes inférieures à écarter autant qu'elles le peuvent les supérieures de la direction des affaires ,ne se découvre qu'en France. C'est une erreur. L'instinct dont je parle n'est point français, il est démocratique ; les circonstances politiques ont pu lui donner un caractère particulier d'amettume , mais elles ne l'ont pas fait naître.
Aux États-Unis , le peuple n'a point de haine pour les classât élevées de la société ; mais il se sent peu de bienveillance pour elles , et les tient avec soin en dehors du pouvoir ; il ne craint pas les grands talents, mais il les goûte peu. En général , on remarque que tout ce qui s'élève sans son appui obtient difficilement sa faveur.
Tandis que les instincts naturels de la démocratie portent le peuple à écarter les hommes distingués du pouvoir, un instinct non moins fort porte ceux-ci à s'éloigner de la carrière politique, où il leur est si difficile de rester complètement eux-mêmes et de marcher 9ans s'avilir.
#«il^tte fieiiiée^im est fort 0a!v«nieiilexpriftfée fMle cbancelier KenU L'%t|tear célèbre dont je jpflHe, afpài avoir donné de grands élogea à cette pc^on de la constitution qui ac^rde au pouvoir «péoutil^^ nomination des juges , ajoute : u II esjt IW' probable, en effet, que les hommes les plus » propres à remplir ces places auraient trop de » réserve dans les manières , et trop de sévérité )> dans les principes, pour pouvoir jamais réunir » la majorité des suffrages à une élection qui re- » poserait sur le vote universel. » (Kent's comm. V. I, p. 27â.) Voilà ce qu'on imprimait sans cou* tradiction en Amérique dans l'année 1880.
Il m'est démontré que ceux qui regardent le vote universel comme une garantie de la bonté des choix se font une illusion complète. Le vote universel a d'autres avantages, mais non celui-là.
DES CAUSES QUI PEUVENT CORRIGER EN PARTIE CES IN- STINCTS DE LA DÉMOCRATIE.
Xffett contraires produitt sur les peuples comnie sur les hommes par les £prands périls. — Pourquoi T Amérique a TU tant d^hommes remarquables à la tête de ses affaires, il y a cinquante ans. — Influence qu*exercent les lumières et les mœurs sur les choix du peuple. — Exemple de la Nouvelle-Angleterre. — États au 8ud-oue»t. — Gomment certaines lois influent sur les choix du peuple. — Élection à deux degrés. — Ses effets dans la composition du sénat.
Lorsque de grands périls menacent TÉtat, on voit souvent le peuple choisir avec bonheur les citoyens les plus propres à le sauvek*. ^
On a remarqué que Thomme dam* on dasffAr pressant restait raren^nt à son niveau habituel ; il 8*élèye bien au-dessus , ou tombe aurdessous. Ainsi arriTet-il aux peuples eux-mêmes. Les périls extrêmes , au lieu d'élever une nation y aiâiè^ vent quelquefois de Tabattre ; ils soulèvent ses passions sans les conduire, et troublent son intelligence , loin de l'éclairer. Les juifs s'égorgeaient encore au milieu des débris fumants du temple. Mais il est plus commun de voir , chez les nations comme chez les hommes , les vertus extraordinaires naître de l'immipence même des dangers. Les grands caractères paraissent alors en relief comme ces monuments que cachait l'obscurité de la nuit , et qu'on voit se dessiner tout à coup à la lueur d'un incendie. Le génie ne dédaigne plus.de se reproduire de lui-même; et le peuple, frappé de ses propres périls, oublie, pour un temps, ses passions envieuses. Il n'est pas rare de voir alors sortir de l'urne électorale des noms célèbres. J'ai dit plus haut qu'en Amérique , les hommes d'État de nos jours semblent fort inférieurs à ceux qui parurent , il y a cinquante ans, à la tète des affaires. Ceci ne tient pas seulement aux lois, mais aux circonstances. Quand l'Amérique luttait pour la plus juste des causes, celle d'un peuple échappant au joug d'un autre peuple, lorsqu'il s'agissait de faire entrer une nation nouvelle dans le monde, toutes les âmes s'élevaient pour atteindre a la hauteur du
but de leurs efforts. Dans cette excitation gêné* raie , les hommes supérieurs couraient au devant du peuple ; et le peuple , les prenant dans ses bras , les plaçait à sa tète. Mais de pareils événements sont rares. C'est sur Tallure ordinaire des chosc^qu'il faut juger.
Si des événements passagers parviennent quelquefois à combattre les passions de la démocratie , les lumières et surtout les mœurs exercent sur ses penchants une influence non moins puissante , mais plus durable. On s'en aperçoit bien aux Etats-Unis.
Dans la Nouvelle- Angleterre, où l'éducation et la liberté sont filles de la morale et de la religion; où la société, déjà ancienne et depuis longtemps assise , a pu se former des maximes et des habitudes , le peuple « en même temps qu'il échappe a toutes les supériorités que la richesse et la naissance ont jamais créées parmi les hommes , s'est habitué à respecter les supériorités intellectuelles et morales, et à s'y soumettre s«ns déplaisir. Aussi voit-on que la démocratie dans la Nouvelle-Angleterre fait de meilleurs choix que partout ailleurs.
A mesure au contraire qu'on descend vers le midi, dans les États où le lien social est moins ancien et moins fort, où l'instruction s'est moins répandue , et où les principes de la morale , de la religion et delà liberté, se sont combinés d'une manière moins heureuse, on aper^it que les ta-
lents et les vertus deviennent de plus en plus rares parmi les gouvernants.
Lorsqu'on pénètre enfin dans les nouveaux États du sud-ouest, où le eorps social, formé d*hier, ne présente encore qu'une agglomération d'aventuriers ou de spéculateurs, on est confondu de voir en quelles mains la puissance publique est remise, et l'on se demande par quelle force indépendante de la législation et des hommes , l'Etat peut y croître et la société y prospérer.
Il y a certaines lois dont la nature est démocratique , et qui réussissent cependant à corriger , en partie, ces instincts dangereux de la démocratie.
Lorsque vous entrez dans la salle des représentants à Washington , vous vous sentez frappé de l'aspect vulgaire de cette grande assemblée. L'œil cherche souvent en vain dans son sein un homme célèbre. Presque tous ses membres sont des personnages obscurs , dont le nom ne fournit aucune image à la pensée. Ce sont, pour la plupart , des avocats de village , des commerçants , ou même des hommes appartenant aux dernières classes. Dans un pays où l'instruction est presque universellement répandue, on dit que les représentants du peuple ne savent pas toujours correctement écrire.
A deux pas de là , s'ouvre la salle du sénat , dont l'étroite enceinte renferme une grande partie des célébrités de l'Amérique. A peine y aper^
^it-on nn seul homme çpii ne rappgHe VUée d^ane îUastration tëcente. Ce sont d'élûqaenU avocats , des généraux distingués , d'habiles magistrats y ou des hommes' dwit connus. Toutes les paroles qui s'échappent de cette asseiiiUée feraient honneur aux plus grands déhats parlementaires d'Europe. '
B'iTDf vient ce bizarre contraste? Pourquoi l'élîlfls de la nation se trouve-t-elle dans cette salle plutôt que dans cette autre? Pourquoi la première assenoJïIée réunit-ellr tant d'éléments vrflgââres, lorsque la seconde semble avoir le monopole des talents et des lumières? L^ane et l'autre cependant émanent du peuple; l^ftne et l'autre sont le produit du suffrage universel , et nuHe voix , jusqu'à présent , ne s'est élevée en Amérique , pour soutenir que le sénat fût ennemi des intérêts populaires. D'où vient donc une si énorme diSérence? Je ne vois qnfun seul fait qui l'explique : lelection qui produit la chambre des représentants est direQBe ; celle dont le sénat émane est soumise à deux degrés. L'univerisalité des citoyena nomme la législMure de chaque Etat; et la constitution fédérale , tranformant 3 leur tour chacune de ces législatures en^corps ^ctoraux , y puise les membres du sénat. Les sénateurs expriment donc, qoctique indirectement, le résultat du vote universel; car la lé^lature, qui nomme tes sénateurs, n'est point du corps aristocratique m privilégié qui tire son droit électoral de tui^
méoie. Elle dépend essentiellement de runivef' salité des eitoyms ; elle est en général élue par eux tous les ans, et ils peuvent toujours dirigjer ses choix, en la composant de membres non* veaox. Mais il suffit que la volonté populaire passe à travers cette assemblée choisie, pour s'y élaborer; en quelque sorte, et en sortir revêtue de formes plus nobles et plus belles. Les hommes ainsi élus représentent donc toujours exactement la majorité de la nation qui gouverne ; mais ils ne représentent que les pensées élevées qui ont cours au miUfcu d'elles , les instincts génér^ix qui l'animent, et non les petites passions qui souvent l'agitent, et les vices qui la déshonorent.
Il est facile d'apercevoir dans l'avenir un moment où les républiques américaines seront forcées de multiplier' les deux degrés dans leur itystéîi&e électoral , sous peine de se prendre misérablement parmi les écneils de la démocratie.
Je ne ferai pas difficulté de l'ainauer ; je vois dans le double degré électoral le seul moyen de mettre l'usage de la liberté politique à la portée de toutes les classes du peuple. Ceux qui espè^rent faire ée ce nfbyen l'arme exclusive d'un parti, et ceux qjA le craignent, me paraissent tomber dans une égale erreur^ .
INFLCEKCE QU A EXERCEE LA DEMOCRATIE AMERICAINE SUR LES LOIS ÉLECTORALES.
Ca rareté 'des élections eipose TÉtat à de grandes crises. — Lear fréquence Tentretient dans une agitation fébrile. — Les Américains ont choisi le second de ces deux maux. — Versatilité de la loi. — Opinion de Uamilton , de Madisson et de Jefferson sur ce sujet.
Quand l'élection ne revient qu'a de longs intervalles , à chaque élection l'Etat court rbque d'un bouleversement.
Les partis font alors de prodigieux efforts pour se saisir d'une fortune qui passe si rarement à leur portée ; et le mal étant presque sans remède poutles candidats qui échouent, il faut tout craindre de leur ambition poussée au désespoir. Si , au contraire, la lutte légale doit bientôt se renouvellera les vaincus patientent.
Lorsque les élections se succèdent rapidement, leur fréquence entretient dans la société un mouvement fébrile et maintient les affaires publiques dans un état de versatilité continuelle.
Ainsi , d'un côté , il y a pour l'Etat chance de malaise; de Tautre, chance de révolution : le premier système nuit à la bonté du gouvernement ; le second menace son existence.
Les Américains ont mieux aimé s'exposer au premier mal qu'au second. En cela , ils se sont dirigés par instinct bien plus que par raisonne*
ment , la dAyjicratie poussant le goût de Ja variété jusqiqPk passioi»*
Il en résulte une mutabilité singulière dans ]a législation.
Beaucoup d'Américains considèrent Finstabitité de leurs lois comme la conséquence nécessaire d'un système dont les effets généraux sont utiles. Mais il n'est personne , je crois , aux États- Unis , qui prétende nier que cette instabilité existe, ou qui ne la regarde pas comme un grand mal.
Hamilton , après avoir démontré l'utilité d'un pouvoir qui pût empêcher ou du moins retarder la promulgation des mauvaises lois, ajoute : u On )» me répondra peut-être que le pouvoir de pré- » venir de mauvaises lois implique le pouvoir de » prévenir les bonnes. Cette objection ne saurait )» satisfaire ceux qui ont été à même d'examiner )> tous les maux qui découlent pour nous de l'in- 9 constance et de la mutabilité de la loi. L'insta- » bilité législative est la plus grande tache qu'on » puissesignaler dans nos institutions.» FortMike greatest hlemùh in the characterand geniuè ofour government ( Federalist,, n® 7â ).
<( La facilité qu'on trouve à changer les lois , » dit Madisson, et l'excès qu'on peut faire du pou- » voir législatif, me paraissent les maladies les. n plus dangereuses auxquelles notre gouverne- » ment soit exposé » ( Fédéraliste , n® 62 }•
Jefierson lui-même , le plus grand démocrate
qui soit encore sorti du sein de la dëniocratie américaine , a signale les mêmes périls.
41 L'instabilité de nos lois est réellement un incon- )) yénient très-grave, dit-il. Je pense que nous n aurions dû y pourvoir en décidant qu'il y aurait » toujours un intervalle d'une année entre la » présentation d'une loi et le vote définitif. Elle » serait ensuite discutée et votée , sans qu'on pût » y changer un mot , et si les circonstances sem- » blaient exiger une plus prompte résolution , la » proposition ne pourrait être adoptée à la simple » majorité , mais à la majorité des deux tiers de » l'une et l'autre chambre (1) ».
DBS FONCTIONNAIRES PUBLICS SOUS L BMPIRE DE LA DE- MOCRATIE AMÉRICAINE.
Simplicité des fonctionuaires américains. — Absence de costume. — Tous les fonctionnaires sont payés. — Conséquence politique de ce fait. — En Amérique il n*y a pas de carrière publique. — Ce qui en résulte.
Les fonctionnaires publics, aux États-Unis, restent confondus au milieu de la foule des citoyens ; ils n'ont ni palais, ni gardes, ni costumes d'apparat. Cette simplicité des gouvernants ne tient
(1) Lettre à Madisson , du 20 décembre 1787 , traduction de M. Conseil. jigitizedbyGoo