‹ De la democratie en AméricqueChapitre 23 sur 48 · INSTABILITE ADMINISTRATIVE AUX. ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

INSTABILITE ADMINISTRATIVE AUX. ETATS-UNIS

En Amérique , les actes de la société laissent souvent moins de traces que les actions d'une famille. — Journaux, seuls monuments historiques. — Comment Pexti'ôme instabi^ lité administrative nuit a Part de gouverner.

Les hommes ne faisant que passer an instant au pouyoir,{poar aller ensuite se perdre dans une foule qui, elle-même, change chaque jour de face , il en résulte que les actes de la société , en Amérique , laissent souvent moins de traces que les actions d'une simple famille. L'administration publique y est en quelque sorte orale et traditionnelle. On n'y écrit point , ou ce qui est écrit s'envole au moindre vent comme les feuilles de la Sibylle , et dispai'ait sans retour.

Les seuls monuments historiques des Etats-Unis sont les journaux. Si un numéro vient à manquer, la chaîne des temps est comme brisée ; le présent et le passé ne se joignent plus. Je ne doute point que , dans cinquante ans , il ne soit plus difficile de réunir des documents authentiques sur les détails de l'existence sociale des Américains de nos jours , que sur l'administration des Français au moyen-âge ; et si une invasion de Barbares venait à surprendre les États-Unis, il faudrait, pour savoir quelque chose du peuple qui les habite , recourir à l'histoire des autres nations.

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L'iB8tabi]ité administrative a commencé par pénétrer dans les habitudes; je pourrais presque dire qu'aujourd'hui chacun a fini par en contracter le goût. Nul ne s'inquiète de ce qu'on a fait avant lui. On n'adopte point de méthode ; on ne compose point de collection , on ne réunit pas de documents , lors même qu'il serait aisé de le faire. Quand par hasard on les possède , on n'y tient guère. J'ai dans mes papiers des pièces originales qui m'ont été données dans des administrations publiques pour répondre à quelques-unes de mes questions. En Amérique , la société semble vivre au jour le jour, comme une armée en campagne. Cependant , l'art d'administrer est à coup sûr une science ; et toutes les sciences, pour faîr des progrès , ont besoin de lier ensemble les découvertes des difierentes générations , à mesure qu'elles se succèdent. Un homme , dans le court espace de la vie , remarque un fait ; un autre conçoit une idée ; celui-ci invente un moyen ; celui-là trouve une formule ; l'humanité recueille en passant des fruits divers de l'expérience individuelle , et forme les sciences. Il est très-difficile que les administrateurs américains apprennent rien les uns des autres. Ainsi , ils apportent à la conduite de la société les lumières qu'ils trouvent répandues dans son sein , et non des connaissances qui leur soient propres. La démocratie, poussée dans ses dernières limites , nuit donc au progrès de l'art de gouverner. Sous ce rapport, elle

coBTient mieux à un peuple dont l'ëdncation administrative est déjàfaite , qu'à un peuple novice dans l'expérience des affaires.

Ceci , du reste , ne se rapporte point uniquement à la science administrative. Le gouvernement démocratique , qui se fonde sur une idée si simple et si naturelle , suppose toujours cependant l'existence d'une société très-civilisée et très^savante (1). D'abord , on le croirait contemporain des premiers âges du monde ; en y regardant de près , on découvre abément qu'il n'a dû venir que le dernier.

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