II
point, la politique générale de rUnion hors âe Finfluenoe directe et journalière du peuple. On ne peut donc pas dire, d'une manière absolue , que ce soit la démocratie qui, en Amérique, conduit les affaires extérieures de l'État.
Il y- a deux hommes qui ont imprimé à la politique des Américains une direction qu'onsuit encore de nos jours : je premier est Washington , et Jèfferson est le second.
Washington disait , dans cette admirable lettre adressée à ses concitoyens , el qui forme comme le testament politique de ce grand homme :
u Étendre nos relations commerciales ares les » peuples étrangers, et étabKr aussi peu de liens » politiques que possible entre eux et nous, telle » doit être la règle de notre politique. Nous de- » TOUS remplir -avec fidélité les engagements déjà » contractés ; mais il faut nous garder d'en for- » mer d'autres.
» Notre isolement et notre ëloignement d'elle Il .nous invitent à adopter une marche contraire , }» et noua permettent de la saÎTre. Si nons conti- )> nnons à former une seule nation , régie par un » gouvernement fort , le temps n'est pas loin où » nous n'aurons rien à craindre de personne. » Alors nous pourrons prendre une attitude qui H fasse respecter notre neutralité ; les nations n belligérantes, sentant l'impossibilité de rien » acquérir sur noua, craindront de nous provow quer sans motifs, et nous serons en position de H choisir la paix ou la guerre , sans prendre d'au- » très guides de nos actions que notre intérêt et » la justice.
» Pourquoi abandonnerions-nous les avanta- )» ges que nous pouvons tirer d'une situation si » favorable ? Pourquoi quitterions-nous un ter- )i rain qui nous est propre, pour aller nous éta- » blîr sur un terrain qui nous est étranger Tl^dur* » quoi, enfin , liant notre destinée à celle d'une » portion quelconque de l'Europe , exposerions- » nous notre paix et notre prospérité à l'àrobi- » tion, aux rivalités, aux intérêts ou aux caprices » des peuples qui l'habitent ?
» Notre vraie politique est de ne contracter y* d'alliance permanente avec aupune nation » étrangère ; autant du moins que nous scHumea >» encore libre» de ne pas le faire, car je suis bien 3» loin de vouloir qu'on manque aux engagements )» existants. L'honnêteté est toujoturslfii' meilleure
» potitique ; c^est une maxime que je tiens pour n ëf^lement a|^licable aux affaires des nations et » à celles des individus. Je pense donc qu'il faut » exécuter , dans touUi leur ëtendoe, les engage- » ments que nous avons déjà contractés ; mais je 1» crois inutile et imprudent d'en contracter » d'autres. Plaçons-nous toujours de manière à » faire respecter notre position ;etées alliances » temporaires suffiront pour nous permettre de » iaire &ce à tous les dangers. »
Précédemment, Washington avait énoncé cette belle et juste idée : « La nation qui se livre à des » sentiments habituels d'amour ou de haine en- » vers une autre devient, eu^ quelque sorte, es- » çlave. Elle est esclave de sa haine ou de son » amovr.N
La conduite politique de Washington fut toujours dirigée d'après ces maximes. Il parvint à maintenir son pays en paix, lorsque tout le reste de l'univers était en guerre ; et il établit, comme point de doctriaey que l'intérêt bien entendu des Américains était de ne jamais prendre parti dans les querelles intérieures de l'Europe.
Jefferson alla plus loin enoore , et il introduisit dans la politique de l'Union cette autre maxime : « Que les Américains ne devaient » jamais demttïder de privilèges aux nations » étrangères , afin de n'être pas obligés eux-mê- » mes d'en accorder. »
Ces deux principes , que leur évictente^ustesse
mirent fiUbilement à la portée de la foale , <mi e&trêmemenl simple la polHiqoe extërieuta'des États-Unis.
L'Union ne se mêlant pas des affaires de l'Europe, n'a pour Mnsi dire point d^ihtërèts extérieurs à débattre ; car elle n'a pas encore de Toisîns puissants en Amérique. Placée, par sa situation, autant que par sa volonté, en dehors des passions de l'Ancien-Monde, Me n'a pas plus à s'en garantir qu* à les épouser. Quant à celles du NouTeau-Monde, l'avenir les cache encore.
L'Union est libre d^engagements antérieurs ; elle profite donc de l'expérience des vieux peuples de l'Europe, sans être obligée comme eux de tirer parti du passé , et de l'accommoder au présent ; ainsi qu'eux , elle n'est pas forcée d'accepter un immense héritage que lui ont légué ses pères ; mélange de gloire et de misères , d'amitiés et de haines nationales. La politique extérieuire des États-Unis est éminemment expectante ; elle consiste bien plus à s'abstenir qu'à faire.
11 est donc bien difficile de savoir, quant à présent, quelle habileté développera la démocratie américaine dans la conduite des affaires extérieu* res de liEtat. Sur ce point , ses adversaires coniipue ses amis doivent suspendre leur jugement.
Quant à moi , je ne ferai pas difficulté de le dire : c'est dans la direction des intérêts extérieurs de la société que les gouvernements démo-
oraliqttes me pavaisiteiit décidément inférieur» aux filtres. L'expërienea , les iiMOBurs ei rimtruction fiiûsseDt presque toujours par créer.cbez la démocratie cette sorte de sagesse, pratique de toas les joufB , et cette science 4es petits ëyénements.de la vie, qu'on nomme le bon sens.. Le bon sens suffît au train ordinaire de la société ; et cbez un peuple dont l'éducation est faite , Ik liberté démocratique , appliquée aux affaires intérieures de rétat, produit plus de biens que les erreurs du gouvernement de la démocratie ne saui^ient amener de maux. Mais il n'en est pas toujours ainsi dans les rapports de peuple à peuple. .
La politique extérieure n'exige. l'usage de presque . aucune des qualités qui sont propres à la démocratie , et commande au contraire le développement de' presque toutes celles qui lui manquent. La démocratie (favorise l'accroissement des ressources intérieures de l'État ; elle répand l'aisance , développe l'esprit public , fortifie le respect à la loi dans les différentes classes de la société ; toutes choses qui n'ont qu'une influence indirecte sur la position d'un peuple vis-à-vis d'un autre, ^ais la démocratie ne saurait que difficilement coordonner les détails d'une grande entreprise, s'arrêter à un dessein et le suivre ensuite obstinément à travers les obstacles. Elle est peu capable de combiner des mesures en secret , et d'attendre patiemment leur résultot. Ce sont là
des qonlités qui appartiennônt plm parlicaliére^' ment à un homme ou à uûe- aristocratie. Olr , oe aoBt, précisément ces qualités qoi font qu'à la longue nn peuple, comme individu, finit par dominer.
Si , au contraire , vous faites attention aux dé* fauts naturels de l'aristocratie, vous trouvères que Teffet qu'il peuvent produire n'est presque point sensible dans la direction des affaires esté* rieures de l'Etat. Le vice capital qu'on reproche à l'aristocratie , c'est de ne travailler que pour elle seule et non pour la masse. Dans la politique extérieure , il est très-rare que l'aristocratie ait un intérêt distinct de celui du peuple.
La pente qui entraine la démocratie à obéir , en politique , a des sentiments plutôt qu'à des raisonnements, et à abandonner un dessein longtemps mûri pour la satisfaction d'une passion momentanée , se fit bien voir en Amérique , lorsque la révolution française éclata. Les plus simples lumières de la raison suffisaient alors, comme aujourd'hui , pour faire concevoir aux Américains que leur intérêt n'était point de s'engager dans la lutte qui allait ensanglanter TEurope , et dont les États-Unis ne pouvaient souffrir aucun dommage.
Les sympathies du peuple , en faveur de la France, se déclarèrent cependant avec tant de violence , qu'il ne fallut rien moins que le caractère inflexible de Washington ,^J'immen8e
popularité dont il jouissait , pour empècker qu'on ne déclarât la gaerre à l'Angleterre. Et encore , les efforts que fit Faustère raison de ce grand homme, pour lutter contre les passions généreuses, mais irréfléchies de ses concitoyens , failli* rent-ils lui enlever la seule récompense qu'il se fût jamais réservée, l'amour de son pays. La majorité se prononça contre sa politique ; maintenant le peuple entier l'approuve (i).
Si la constitution et la faveur publique n'eus-
(1) Vo^es l» cinquième volume de U TÎede Washington, par MarshalL «Dans un gouTernement constitué comme » Pest celui des États-Unis, dit-il, page 514, le premier » magistfat ne peut , quelle que soit sa fermeté , opposer « longtemps une digue au torrent de Topinion populaire ; « et celle qui prévalait alors eemblait mener à la guerre. » En effBt , dans la session du congrès tenu à cette époque, » on s*aperçut très-fréquemment que Washington avait » perdu la majorité dans la chambre des représentants. » En dehors , la violence du langage dont on se servait contre lui était extrême : dans une réunion politique on ne craignit pas de le comparer indirectement au traître Arnold (page 965). a Ceux qui tenaient au parti de Topposition , dit » encore Marshall (page 355) , prétendirent que les parti- » sans de Tadministration composaient une faction aristo- » cratique qui était soumise à TAngleterre , et qui , vou- » lant établir la monarchie , était par conséquent ennemie » de la France; une faction dont les membres constituaient » UB« sorte de noblesse , qui avait pour titres les actions de » de la Banque , et qui craignait tellement toute mesure » qui pouvait influer sus les fonds , qu^elle était insensible » aux affronts que Fhonneur et Pintérét de la nation com- » mandaient également de repousser, t, ^__
sent pas donné à Washington la direction des affaires extérieures de l'État , il est certain que la nation aurait précisément fait alors ce qa'elle condamne aujoord'hui*
Presque tojcis les peupêes qui ont agi fortement sur le monde, ceux qui ont conçu, suivi et exécuté de grands desseins , depuis les Romains jusqu'aux Anglais , étaient dirigés par une aristocratie ; et comment s'en étonner?
Ce qu'il y a de plus fixe au inonde dans ses vues, c'est une aristocratie. La masse du peuple peut être séduite par son ignorance ou ses passions; on peut surprendre l'esprit d'un roi, et le fai^e vaciller dans ses projets; et d'ailleurs, un roi n'est point immortel. Mais an corps aristocratique est trop nombreux pour être capté , trop peu nombreux pour céder aisément à renivrement dépassions irrëjBécbies. Un corps aristocratique est un homme ferme et éclairé qui ne meurt point.
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QDBL8 «ONT LB8 AYArNTAGBS BRBL8 QVV LA SOCIBTB AMIftlGAINB RBTIBB DU fiODYBRNBMBVT DB LA BBNO^ CBATIE.
ÂTant de commencer le présent chapitre , je sens le besoin de rappeler au lectear ce que j'ai déjà indiqué plusieurs fois dans le cours de ce livre.
La constitution politique des Etats-Unis me parait Fune des formes que la démocratie peut donr ner à son gouvernement; mais je ne considère pas les institutions araéricaiaes comme les seules ni comme les meilleures qn'un peuple démocratique doive adopter.
En faisant connaître quels biens les Américains retirent du gouremement de la démocratie , je suis donc loin de prétendre ni dé penser que de pareils avantages ne puissent être obtenus qu'à l'aide des mêmes lois.
1>B LA TBlfDANGB 6BNBRALB DBS LOtê SOITB L^BBPIRB DB LA DBMOCRATIB ' AMBRICAINB , BT DB L*fR5TmCT PB 0«DX QUI LB8 APPLIQUBNT.
Les "vices de la démocratie se Yoient tout d^an coup. — Ses avantages ne s^aperçoivent qu*à la longue. — La démocratie américaine est souvent inhabile , mais la tendance générale de ses lois est profitable. — Les fonctionnaires publics , sous la démocratie américaine , n*ont point dUntérêts permanents qui diffèrent de ceux du plus • grand nombre. — Ce qui en résulte.
Les vices et les faiblesses du gouvernement de la démocratie se voient sans peine; on les démontre par des faits patents , tandis que son influence : salutaire s*exerce d*une manière insensible , et , pour ainsi dire , occulte. Ses défauts frappent du premier abord; mais ses qualités ne se découvrent qu'à la longue.
Les lois de la démocratie américaine sont souvent défectueuses ou incomplètes ; il leur arrive de violer des droits acquis , ou d'en sanctionner de dangereux; fussent-elles bonnes, leur fréquence serait encore un grand mal. Tou( ceci s'aperçoit au premier coup-d'œil.
D'où vient donc que les républiques américaines se maintiennent et prospèrent ?
On doit distinguer soigneusement, dans les lois, le but qu'elles poursuivent, de la manière dont elles marcbent vers ce but ; leur bonté absolue , de celle qui n'est que relative. ^"
Je suppose que l'objet da lëgîslatsar soit de fa* Yoriser les intérêts du petit nombre aux dépens de ceux da grand; sed dispositions sont oombinées de façon à obtenir le rësnltat qu'il se propose dans moins de ieD^ps et avec le moins d'efforts possibles. La loi sera bien faite , et son but mauvais ; elle sera dangereuse en propwtion de son efficaeitë même.
Les lois de la démocratie tendent en général au . bien du plus grand nombre; car elles émanent de la majorité de tous les citoyens , laquelle peut se tromper , mais ne saurait avoir un intérêt contraire à elle-même*
Celles de l'aristocratie tendent , au contraire , â monopoliser, dans les mains du petit nombre, la ricbesse et le pouvoir , parce que l'aristocratie forme toujours de sa nature une minorité.
On peut donc dire , d'une manière générale , que l'objet de la démocratie, dans sa législation, est plus utile à l'humanité que l'objet de l'aristocratie dans la sienne.
Mais là finissent ses avantages.
L'aristocratie est infiniment plus habile dans la science du législateur , que ne saurait l'être la démocratie. Maîtresse d'elle-même , elle n'est point sujette à des entraînements passagers ; elle a de longs desseins qu'elle sait mûrir jusqu'à ce que l'occasion favorable se présente. L'aristocratie procède savamment; elle connaît l'art de faire
tcewmrgwt en même tenqM , vers ivn même poial,
la force coUectÎTe de toutes ses loii.
Il n'en est pas aiosi de la démoeratie : seê lois
«ont presqM toujours défectueuses on intempes-
tires.
Les anofens de la-dëroocratie sont d<mo pins
imparfaits que ceux de l'aristocratie : souyeuteUe
travaille, sans le vouloir , oontre elle-même ; mais
•(Alt but est plus utile.
Imaginez une société que k nature ou sa oon-
etitution ait organisée de manière à supporter
l'action passagère de mauvaises lois , et qui puisse
attendre «ans périr le résultat de la tendance gé-
nérole des lois , et vous concevrez que le gonvertiement de la démocratie, malgré ses débats , soit encore de tous le plus propre à faire prospérer <sette société.
C'est précisément là ce qui arrive aux États-
Unis , je répète ici ce que j'ai déjà etprimé ail« leurs : le grand privilège des Américains est de
potiitoir faire de fautes réparables.
- Je dirai quelque chose d'analogue sur les fonctionnaires publics.
Il est ikcile de voir que la démocratie américaine se trompe souvent dans le choix des hommes auxquels elle confie le pouvoir ; mais il n'est pas au^si aisé de dire pourquoi l'État prospère en leun mains.
' Remarquez d'abord que, si dans un État démocratique, les gouvernants sont moins honnètef ou