‹ De la democratie en AméricqueChapitre 31 sur 48 · DB L ESPRIT PUBLIC AVX ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

DB L ESPRIT PUBLIC AVX ETATS-UNIS

Amour instinctif de la patrie. — Patriotisme réfléchi. — Leurs différents caractères. — Que les peuples doivent tendre de toutes leurs forces vers le second quand le premier disparaît. — Efforts qu'ont fait les Américains pour y parvenir. — L'intérêt de l'individu intimement lié i celui du pays.

Il existe un amour de la patrie qui a principa* lement sa source dans ce sentiment irréfléchi , désintéressé et indéfinissable qui lie le cœur de rhomme aux lieux où l'homme a pris naissance. Cet amour instinctif se confond avec le goût des coutumes anciennes , avec Je respect des aïeux et la mémoire du passé ; ceux qui l'éprouvent chérissent leur pays comme on aime la maison paternelle. Ils aiment la tranquillité dont ils jouissent; ils tiennent aux paisibles habitudes qu'ils

y ont'OonfiNietJes; ik s'atl^ehiHit aux 80»renirr qu'elle leur présoDte , et trouvent même-^elqne douceur a y vivre damTobéissaoce. Souvent cet amour de la patrie est encore exailé par le zèle t^Upeux, et alors on lui voit faire des prodiges. Lui-même est une sert»' de religion ; il ne raisonne point , il croit , il sent , il agit. Des peuples se sont rencontrés , qui ont , en quelque façon , personnifié la patrie , et qui l'ont entrevue dan» le prkiûe. Ils ont donc transporté en lui une par^tie des sentiments dont le patriotisme se compose; ils se sont enorgueiUis de ses triomphes, et ont été fiers de sa puissance. Il fut un temps , sous l'ancienne monarchie , où les Français éprouvaient une sorte de joie en se sentant livrés sans recours à l'arbitraire du monarque , et disaient avçc orgueil : u Nous vivons sous le plus puissant roi du monde. »

Comme toutes les passions irréfléchies , cet amour du pays pousse à de grands efforts passagers plutôt qu'à la continuité des efforts. Après avoir sauvé l'Etat en temps de crise , il le laisse souvent dépérir au sein de la paix.

Lorsque les peuples sont encore simples dans leurs mœurs et fermes dans leur croyance ; quand la société repose doucement sur un ordre de choses ancien , dont la légitimité n'est point contestée , on voit régner cet amour instinctif de la patrie.

Il en est un autre plus ratiounel que celui-là f

jèQ0 féecmd et plu» duraUe ; eetaô^eî a«ii dnlumières; il 8e dév«toppe à l'aide deft leia, il or«i« aveo Fexerciee des droi^ , et il fin^, en queliiiie. sorte y par se confoitfre avee l'intévét persaottaU Unhcmime comprend iifaifaenoe qu'a le l»i<mèlie du pays sur le sien propre; il sait qi«e la loi lui permet de contribuer a produire^ce bien-être, et il s'inténnêe à la prospérité de son paya, d'abord comme à mm chose qui lui est utile, 0k et^ suite comme à son ouvrage.

Mais il arrive quelquefois , dans la vie des peuples, un moment où les coutumes anciennes sont changées, les mœurs détruites, les croyances ébranlées , le prestige des souvenirs évanoui , et où cependant, les lumières sont restées incomplètes , et les droits politiques mal assurés ou restreints. Les hommes alors n'aperçoivent plus la patrie que sons un jour faible et douteux; ils ne la placent plus ni dans le sol qui est devenu à leurs yeux une ienre inanimée ; ni dans les usages de leurs aïeux, qu'on leur a appris à regarder comme un joug; ni dans la religion dont il& doutent; ni dans les lois qu'ils ne font pas, ni dans le législateur qu'ils craignent et méprisent. Us ne la voient donc nulle part , pas plus sous ses propres traits que sous aucun autre, et ils se retirent dans un égoîsme étroit et sans lumière. Ces hommes échappent aux préjugés sans reconnaître l'empire de la raison ; ils n'ont ni le jiatrio-

lime instinctif #e la laooardhio, ni le p^oiume réfléchi de la répi^licfie ; mais ^s si êopt arrêtés entre les deux, au milieu de la confa^on et des misères.

.Qne faire en un pareil état? Reculer , mais les peuples ne reviennent pas plus aux sentiments de leur jeunesse , que les tiommes aux goûts in-* noeents de leur premier %e; ils peuvent les regretter, mais non les flire renaître. Il faut dono marcher en avant , et se hâter d'unir aux yeux du peuple l'intérêt individuel à l'iotérêt du pays: car l'amour désintéressé de la patrie fuit sans retour.

Je sais|iagurément loin de prétendre que, pour arrivera ce résultat, on doive accorder t(mt à coup l'exercice des droits politiques à tous les hommes. Mais je dis que le plus puissant moyen, et peut-être le seul qui nous reste d'intéresser les hommes au sort de leur patrie , c'est de les faire participer à son gouvernement. De nos jours , l'esprit de oité me semble inséparable de Fexerciœ des droits potitiqaés; et je pmse que désor-» I9ais on v^lra augmenter ou diminuer &el Europe le nombre des eiteyens, en proportion de l'extensio« de œ^ droits.

D'iNà vient qu'aux États-Unis, où les habitants sont arrivés d'hier sur le soè qu'ils occupent ^ où JwiCj ont stppcgrté ni usages, ni souvenirs; G|p: ils a'y rencontrent pour te première fois sans se connaitre ; où, pour le dire en nn mot, l'instinet

de la palple peat à peine exbterf 'd^ou yient queclia'»' can s^intëfëléèaqx aSaire»de sa commune, de son canton «tjle TÉtat tout entier comme aux siennes mêm.e8? C'est que chacun , dans saBphère, prend une part active au gouvernement de la société. L'homme du peuple , aux états*Unis , a compris l'influence qu'ex^ce la prospérité générale sur son bonheur, idée si simple et cependant si peu-connue du peuple. De plus^, il s'est accoutumé à regarder cette prospérité comme%(ht ou- Trage. Il voit donc dans la fortune publique la * iienne propre , et il travaille au bien de l'État , non-seulement par devoir ou par orgueil , mais j'oserai presque dire par cupidité. ^ s

On n'a pas besoin «l'étudier les institutions et l'histoire des Américains pour connaître la vérité de ce qui précède, les mœurs vous en avertissent assez. L'Américain , prenant part à tout ce qui se fait dans son pays , se croit intéressé à défendre tout ee qu'en y critique : car ce n'est pas seulemeq^ son pays qu'on attaque alors , c'est luimême. Aussi voit-on son orgueil national recourir à tous les artifices et descendre ajoutas M puérilités de la vanité individileUe.

, Il n'y a rien de plus gênant dans TliabitudD de la vie 9 que ce patriotisme irritable des ^nnéricainjs. L'étranger consentirait bien à louer beau- <lfup dans leur pays; mais il voodrsStqu'qpr lui permit de blâmer quelque chose, et c'est ce qu'on lui refuse absolument. -

L'AmëriqQe est donc un pays de liberté , où ^ pour ne blesser personne , on ne doit parler li* brement ni des partiealiers , ni de l'Etat , ni des gouTemés , ni des gouyernants , ni des entrepri* ses publiques , ni des entreprises privées ; de rien enfin de ce qu'on y rencontre , sinon , peut-être^ du climat et du sol ; encore trouve-t-on des Amë* ricains prêts à défendre l'un et l'autre , comme s'ils avaient concouru à les former.

De nos jours , il faut savoir prendre son parti et oser choisir entre le patriotisme de tons et le gouvernement du petit nombre : car on ne peut réunir à la fois la force et l'activité sociales que donne le premier, avec les garantie^ de tranquillité que fournit quelquefois le second.

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