III
contractant des goiits nouveaux , les Indiens n'ont pas appris Tartde les satisfaire , il leur a fallu recourir à l'industrie des blancs. En retour , de ces biens , que lui-même ne savait point créer, le sauvage ne pouvait rien offrir , sinon les riches fourrures que ses bois renfermaient encore. De ce moment la cbasse ne dut pas seulement pourvoir à ses besoins , mais encore aux passions frivoles de FEurope. Il ne poursuivit plus les bétes des forêts seulement pour s'en nourrir , mais afin de se procurer les seuls objets d'échange qu'il put nous donner (1).
(1 ) HM. Clark et Gass , dans leur rapport au congrès , le 4 février 1829, page 23, disaient :
« Le temps est déjà bien loin de nous où les Indiens pou- » raient se procurer les objets nécessaires à leur nourriture D et à leur vêtement sans recourir à Tindustrie des bommes » civilisés. Au-delà du Mississipi, dans un pays où Ton ren~ » contre encore d^immenses troupeaux de buffles , habitent » des tribus indiennes qui suivent ces animax sauvages dans » leurs migrations ; les Indiens dont nous parlons trouvent » encore moyen de vivre en se conformant à tous les usages A de leurs pères ; mais les buffles reculent sans cesse. On ne « peut plus atteindre maintenant qu'avec des fusils ou des » pièges (irapa) les bêtes sauvages d'une plus petite espèce, » tels que Tours le daim, le castor, le rat musqué, qui four- » nissent particulièrement aux Indiens ce qui est nécessaire » au sou lien de la vie.
D C'est principalement au nord-ouest que les Indiens sont f* obligés de se livrera des travaux excessifs pour nourrir » leur famille. Souvent le chasseur consacre plusieurs jours » de suite à poursuivre le gibier sans succès; pendant ce
Pendant qaeles besoins des indigènes s'accroissaient ainsi , leurs ressources ne cessaient de décroître. •
Du jour où un établissement européen se forme dans le voisinage du territoire occupé parles Indiens, le gibier prend aussitôt Falarme (J). Des milliers de sauvages , errant dans les forêts , sans demeures fixes, ne l'effrayaient point; mais à l'instant où les bruits continus de l'industrie européenne se font entendre en quelque endroit, il commence à fuir et à se retirer vers l'ouest, où son instinct lui apprend qu'il rencontrera des dé-
i> temps il faut que sa famille se nourrisse d^écorces et de «> racines, ou qu*elle périsse. Aussi il y en a beaucoup qui » meurent de faim chaque hiver. »
' Les Indiens ne veulent pas vivre comme les Européens ; cependant ils ne peuvent se passer des Européens, ni vivre entièrement comme leurs pères. On en jugera par ce seul fait dont je puise également la connaissance & une source officielle. Des hommes appartenant à une tribu indienne des bords du lac Supérieur avaient tué un Européen ; le gouvernement américain défendit de trafiquer avec la tribu dont les coupables faisaient partie , jusqu*à ce que ceux-ci lui eussent été livrés : ce qui eut lieu.
(1) « Il y a cinq ans , dit Yolney dans son Tableau des » JEtats-UntSf page 370, en allant de Yhicennes à Kaskastt kias, territoire compris aujourd'hui dans TÉtat d'IUinois, » alors entièrement sauvage (1797), Ton ne traversait point n de prairies sans voir des troupeaux de quatre à cinq cents » buffles; aujourd'hui il n'en reste plus, ils ont passé le Mis- » sissipiàlanage, importunés parles chasseurs, et surtout » parles sonnettes des vaches américaines. » ^^ -
serts encore sans bornes, « Les troupeaux de bi- » sons se retirent sans cesse , disent MM. Cass et « Clark dans leur rapport au congrès, 4 fé- » Trier 1829 ; il y a qifblques années , ils s*appro- )> chaient encore du pied des Âllegbanys ; dans » quelques années , il sera peut-être difficile d'en )> voir sur les plaines immenses qui s'étendent le » long des montagnes Rocbeuses. » On m'a assuré que cet effet de l'approche des blancs se faisait souvent sentir à deux cents lieues de leur frontière. Leur influence s'exerce ainsi sur des tribaa dont ils savent à peine le nom, et qui souffrent les maux de l'usurpation longtemps avant d'en connaître les auteurs (1).
Bientôt de hardis aventuriers pénètrent dans les contrées indiennes ; ils s'avancent à quinze ou vingt lieues de l'extrême frontière des blancs, et vont bâtir la demeure de l'homme civilisé au milieu même de la barbarie. Il leur est facile de le faire; les bornes du territoire d'un peuple chassefër sont mal fixées. Ce territoire d'ailleurs appartient à la nation tout entière, et n'est précisément la
(2) On peut se convaincre de la vérité de ce que j^avance ici en consultant le tableau général des tribus indiennes contenues dans les limites réclamées par les États-Unis {Documenta législatifs, 20^ congrès , n» 117, pag. 90-105). On \erra que les tribus du centre de rAmérique décroissent rapidement , quoique les Européens soient encore très-éloignés déciles. gtized by Goo
propriété de personne; l'intérêt individuel n'en défend donc aucune partie.
Quelques familles européennes , occupant des points fort éloignés, achèvent alors de chasser sans retour les animaux sauvages de tout l'espace intermédiaire qui s'étend entre elles. Les Indiens, qui avaient vécu jusque-là dans une sorte d'abondance, trouvent difficilement à subsister, plus difficilement encore à se procurer les objets d'échange dont ils ont besoin. En faisant fuir leur gibier, c'est comme si on frappait de stérilité les champs de nos cultivateurs. Bientôt les moyens d'existence leur manquent presque entièrement. On rencontre alors ces infortunés rôdant comme des loups affamés au milieu de leurs bois déserts. L'amour instinctif de la patrie les attache au sol qui les a vus naître (1), et ils n'y trouvent que la misère et la mort. Ils se décident enfin ; il» partent , et , suivant de loin dans sa fuite l'élan , le buffle et le castor, ils laissent à ces animaux sau-
(1) Les Indiens , disent MU. Clark et Gass dans leur rapport au congrès , page 15, tiennent à leur pays par le même sentiment d'affection qui nous lie au nôtre ; et de plus , Us attadient à Tidée d'aliéner les terres que le gran^d Esprit a données à leurs ancêtres , certaines idées superstitieuses qui exercent une grande puissance sur les tribus qui n'ont encore rien cédé ou qui n'ont cédé qu'une petite portion de leur territoire aux Européens . a Nous ne Tendons pas le lieu où reposent les cendres de nos pères , » telle est ht première réponse qu'ils font toujours à celui qui leur pro^ pose d'acheter leurs champs. - . - o -
Tages le soin de leur choisir une nouvelle pairie. Ce ne sont donc pas, à proprement parler, les Européens qui chassent les indigènes de TAmérîque 9 c'est la famine : heureuse distinction qui avait échappé aux anciens casuites, et que les docteurs modernes ont découverte.
On ne saurait se figurer les maux affreux qui accompagnent ces émigrations forcées. Au moment où les Indiens ont quitté leurs champs paternels, déjà ils étaient épuisés et réduits. La contrée où ils vont fixer leur séjour est occupée par des peuplades qui ne voient qu'avec jalousie lea nouveaux arrivants. Derrière eux est la faim , devant eux la guerre, partout la misère. Afin d'échapper à tant d'ennemis ils se divisent. Chacun d'eux cherche à s'isoler pour trouver furtivement les moyens de soutenir son existence ; il vit dans l'immensité des déserts comme le proscrit dans le sein des sociétés civilisées. Le lien social , depuis longtemps affaibli, se brise alors. IL n'y avait déjà plus pour eux de patrie , bientôt il n'y aura plus de peuple; à peine s'il restera des familles; le nom commun se perd, la langue s'oublie, les traces de l'origine disparaissent. La nation a cessé d'exister. Elle vit à peine dans le souvenir des , antiquaires américains , et n'est connue que de quelques érudits d'Europe.
Je ne voudrais pas que le lecteur pût croire que je charge ici mes tableaux. J'ai vu de mes propres yeux plusieurs des misères que Reviens
de décrire ; j'ai contemplé des maux qu'il me serait impossible de retracer.
A la fin de Tannée 1881, je me trouvais sur la rive gauche du Mississipi , à un lieu nommé par les Européens Memphis. Pendant que j'étais en cet endroit, il y yint une troupe nombreuse de Ghootaws ( les Français de la Louisiane les nomment Chactas) ; ces sauvages quittaient leur pays et cherchaient à passer sur la rive droite du Mississipi 9 où ils se flattaient de trouver un asile que le gouvernement américain leur pro:<iettait. On était alors au cœur de l'hiver, et le froid sévissait cette année-là avec une violence inaccoutumée ; la neige avait durci sur la terre, et le fleuve charriait d'énormes glaçons. Les Indiens menaient avec eux leur famille; ils traînaient à leur suite des blessés, des malades, des enfants qui venaient de naître , et des vieillards qui allaient mourir. Ils n'avaient ni tentes ni chariots, mais seulement quelques provisions et des armes. Je les vis s'embarquer pour traverser le grand fleuve, et ce spectacle solennel ne sortira jamais de ma mémoire. On n'entendait parmi cette foule assemblée ni sanglots ni plaintes ; et ils se taisaient. Leurs malheurs étaient anciens, et ils les sentaient irrémédiables. Les Indiens étaient déjà tous entrés dans le vaisseau qui devait les porter ; leurs chiens restaient encore sur le rivage ; lorsque ^ animaux virent enfin qu'on allait s'éloigner pour toujours , ils poussèrent ensemble d'affreux^hur-
lements, et s'élançant à la fois dans les eaux £^1acëes du Mississipi , ils suivirent leurs maîtres à la nage.
La dépossession des Indiens s'opère souvent de nosjours d'une manière régulière, et, pour ainsi dire , toute légale.
Lorsque la population européenne ccMAmencse a s'approcher du désert occupé par une nation sauvage , le gouvernement des États-Unis envoie communément à cette dernière une ambassade solennelle ; les blancs assemblent les Indiens dans une grande plaine , et , après avoir mangé et ha avec eux , ils leurs disent : « Que faites-vous dans » le pays de vos pères? bientôt il vous faudra dé- » terrer leurs os pour y vivre. En quoi la contrée n que vous habitez vaut-elle mieux qu'une autre ? n N'y a-t-il des bois, des marais et des prairies }» que là où vous êtes? Et ne sauriez vous vivre » que sous votre soleil? Au-delà de ces monta- » que vous voyez à l'horizon , par-delà de ce lac n qui borde à l'ouest votre territoire, on rencon- 1» tre de vastes contrées où les bêtes sauvages se » trouvent encore en abondance; vendez-nous » vos terres, étaliez vivre heureux dans ces lieux-* » là. )» Après avoir tenu ce discours, on étale aux yeux des Indiens des armes à feu, des vêtements de laine , des barriques d'eau-de-vie, des colliers de YQXf», des bracelets d'étain , des pendants d'oreilles et des miroirs (1). Si, à la vue de toutes ces
(1) Voye» dans les Document» législatifs du congrès ,
richesses, ils hésitent encore, on le«r iiisinue qa'ils ne sauraient refuser le consentement qu'on leur demande, et que bientôt le gouyemement lui-même sera impuissant pour leur garantir la jouissance de leurs droits. Que faire? A demi convaincus , à moitié contraints , les Indiens s'éloignent ; ils Yont habiter de nouveaux déserts où les blancs ne les laisseront pas dix ans en paix. C'est ainsi que les Américains acquièrent à vil prix
doc. 1 17, le récit de ce qui se passe dans ces cireonstances. Ce morceau curieux se trouve dans le rapport déjà cité , fait par MM. Clark et Lewis Cass , au congrès , le 4 février 18â9. M. Cass est aujourd'hui secrétaire d'État de la guerre. « Quand les Indiens arrivent dans Tendroit où le traité » doit avoir lieu , disent MM. Clark et Cass, ils sont pauvres n et presque nus. Là , ils voient et examinent u^ très-grand » nombre d'objets précieux pour eux , que les marchands » américains ont eu soin d'y apporter. Les f^ommes et les » enfants qui désirent qu'on pourvoie à leurs besoins corn- » mencent alors à tourmenter les hommes de mille de- » mandes importunes, et emploient toute influence sur ces » derniers pour que la vente des terres ait lieu. L'unpré- ' » voyance des Indiens est habituelle et invincible. Pourvoir » à ses besoins immédiats , et gratifier ses désirs présents , » est la passion irrésistible d'un sauvage : l'attente d'avan- » tages futurs n'agit que faiblement sur lui ; il oublie faci- » lement le passé, et ne s'occupe point de l'avenir. On de- B manderait eu vain aux Indiens la cession d'une partie de n leur territoire, si l'on n'était en état de satisfaire sur-le- » champ leurs besoins. Quand on considère avec impar- » tialité la situation dans laquelle ces malheureux se trou-. » vent, un ne s'étonne pas de l'ardeur qu'ils mettent à. » obtenir quelques soulstgements à leurs maux, j»
des provinces entières, que les plus riches souîrexains de l'Europe ne sauraient payer (1).
Je viens de retracer de grands maux , j'ajoute qu'ils me paraissent irrémédiables. Je crois que la race indienne de l'Amérique du Nord est con-
(1) Le 19 mai 1830 , M. Ed. Éverett affirmait devant la chambre des représentants que les Américains avaient déjà acquis par traité, à Test et à i^ouest du Mississipi, 230,000,000 d*ncres«
En 1808, les Osages cédèrent 48,000,000 d'acres pour une rente de 1 ,000 dollars.
En 1818, les Quapaws cédèrent 29,000,000 d*acres pour 4,000 dollars. Hs s'étaient réservé un territoire de 1 ,000,000 d'acres, afin d'y chasser. Il avait été solennellement juré qu'on le respecterait ; mais il n'a pas tardé à être envahi Rummtï h ictili:.
M Afin de nous approprier les terres désertes dont les In- > dteuB récktîieitt la propriété , disait H. Bell, rapporteur n du uomiLé deà affaires indiennes au congrès , le 23 février ïi 3830, nous Vivons adopté l'usage de payer aux tribus in- >' dîunnHi ce que vaut leur pays de chasse (Aun^tn^roMitd) >' après qyek f;ibier a fui ou a été détruit. Il est plus avan- ' » tageux et certainement plus conforme aux règles de la » justice et plus humain d'en agir ainsi , que de s'emparer n à main armée du territoire des sauvages.
« L'usage d'acheter aux Indiens leur litre de propriété n n'est donc autre chosejqu'un nouveau mode d'acquisition » que l'humanité et l'intérêt (humanity and expediency) ont » substitué à la violence, et qui doit également nous rendre » maîtres des terres que nous réclamons en vertu de la dén couverte , et que nous assure d'ailleurs le droit qu'ont les » nations civilisées de s'établir sur le territoire occupé par » les tribus sauvages.
» Jusqu'à ce jour , plusieurs causes n'oj^tjîessé de dirai-
damnée à périr , et je ne puis m*enipêeher de penser qae le jour où les Européens se seront établis sur les bords de FOcéan pacifique , elle aura cessé d*exister (1).
Les Indiens de rAniérique du Nord n'avaient qae deux voies de salut : la guerre ou lia civilisation ; en d'autres termes, il leur fallait détruire les Européens ou devenir leurs égaux.
A-la naissance des colonies , il leur eût été possible , en unissant leurs forces , de se délivrer du petit nombre d'étrangers qui venaient d'aborder sur les rivages du continent (2). Plus d'une fois ils
» nupr aux yeux des Indiens le prix du sol qu^ils occupent ; » et ensuite les mêmes causes les ont portés à nous les vèn- Y> dre sans peine. L*usage d'acheter aux sauvai^es leur droit » d'occupant {right of occupancy) n'a donc jamais pu relar- » der , dans un degré perceptible, la prospérité des £tatsn Unis. v> {Documents législafifê , 21 « congrès , n» 227 , page 6 ).
(1 ) Cette opinion nous a , du reste, pai*u celle de presque tons les hommes d'État américains.
a Si l'on juge de l'ayenir par le passé , disait M , Cass au « congrès,on doiipréroir une diminution progressive dans le « nombre des Indiens , et s'attendre à l'extinction finale de « leur race. Pour que cet événement n'eût pas lieu , il faua drait que nos frontières cessassent de s'étendre , et que tt les sauvages se fixassent au-delà, ou bien qu'il s*opérài un a changement complet dans nos rapports avec eux : ce qu'il tt serait peu raisonnable d'attendre. »
(3) FoyeM entre autres la guerre entreprise|par les Wampanoags , et les autres tribus confédérées, sous la conduite de fflétaconi, en 1675, contre les colons de la Nouvelle-An-
ont tenté de le faire et se sont vas sur le point d'y réussir. Aujourd'hui la disproportion des ressoiir* ces est trop grande pour qu'ils puissent songer é une pareille entreprise. Il s'élève encore cependant parmi les nations indiennes des hommes de génie qui prévoient le sort final réservé aux populations sauvages, et cherchent à réunir toutes les trihus dans la haine commune des Européens ; mais leurs efforts sont impuissants. Les peuplades qui avoisinent les blancs sont déjà trop affaiblies pour offrir une résistance efficace ; les autres , se livrant à cette insouciance puérile du lendemain qui caractérise la nature sauvage , attendent que le danger se présente pour s'en occuper; les uns ne peuvent , les autres ne veulent point agir.
Il est Î8ioi\e de prévoir que les Indiens ne voudront jamais se civiliser, ou qu'ils l'essaieront trop tard , quand ils viendront à le vouloir.
La civilisation est le résultat d'un long travail social qui s'opère dans un même lieu , et que les différentes générations se lèguent les unes aux autres en se succédant. Les peuples chez lesquels la civilisation parvient le plus difficilement à fonder son empire sont les peuples chasseurs. Les tribus de pasteurs changent de lieux , mais elles suivent toujours dans leurs migrations un ordre régulier, et reviennent sans cesse sur leurs pas;
la demeure des chasseurs varie comme celle des animaux mêmes qu'ils poursuivent.
Plusieurs fois ou a tenté de faire pénétrer les lumières parmi les Indiens en leur laissant leurs mœurs vagabondes ; les jésuites l'avaient entrepris dans le Canada , les puritains dans la Nouvelle-Angleterre (1). Les uns et les autres n'ont rien fait de durable. La civilisation naissait sous la butte et allait mourir dans les bois^ La grande faute de ces législateurs des Indiens était de ne pas comprendre que, pour parvenir à civiliser un peuple, il faut avant tout obtenir qu'il se fixe, et il ne saurait le faire qu'en cultivant le sol ; il s'agissait donc d'abord de rendre les Indiens cultivateurs.
Non-seulement les Indiens ne possèdent pas ce préliminaire indispensable de la civilisation, mais il leur est très-diffîc& de l'acquérir.
Les hommes qui M sont une fois livrés à la vie oisive et aventureuse* des chasseurs sentent un dégoût presque insurmontable pour les travaux constants et réguliers qu'exige la culture. On peut s'en apercevoir au sein même de nos sociétés ; mais cela est bien plus visible encore chez les peuples pour lesquels les habitudes de chasse sont devenues dçs coutumes nationales.
(1) Voyez les différents historiens de la Nouvelle-Angleterre. Voyez aussi VHistoirede la Nouvelle- Angleterre, par Charlevoix, et les Lettres édifiantes,
Indépendamment de cette cause générale , il en est une non moins puissante et qui ne se rencontre que chez les Indiens. Je l'ai déjà indiquée : je crois devoir y revenir.
Les indigènes de l'Amérique du Nord ne considèrent pas seulement le travail comme un mal , mais comme un déshonneur; et leur orgueil lutte contre la civilisation presque aussi obstinément que leur paresse (1).
Il n'y a point d'Indien si misérable , qui , sous la hutte d'écorce, n'entretienne une superbe idée de sa valeur individuelle ; il considère les soins àe l'industrie comme des occupations avilissantes; il compare le cultivateur au bœuf qui trace un sillon, et dans chacun de nos arts il n'aperçoit ^ue des travaux d'esclave. Ce n'est pas qu'il n'ait conçu une très-haute idée dçi pouvoir des blancs et de la grandeur de leur intelligence ; mais s'il admire le résultat de nos efforts , il méprise les moyens qui nous l'ont fait obtenir; et, tout en subissant notre ascendant , il se croit supérieur à nous. La chasse et la guerre lui semblent les seuls
(1) «Bans toutes les tribas, dit Volney dans son TabUau » de8 États-Unis, page 424, il existe encore une génération » do yieux guerriers qui , en voyant manier la houe , ne » cessent de crier à la dégradation des mœurs antiques , et » qui prétendent que les sauvages ne doivent leur déca- » dence qu'à ces innovations, et que, pour recouvrer leur o gloire et leur puissance, il leur suffirait de revenir à leqrs i> mœurs primitives. » - ^OOgie
soins dignes d'un homme (l). L'Indien , au fond de la misère de ses bois , nourrit donc les mêmes idées, les mêmes opinions que le noble du moyen-^ âge dans son château-fort , et il ne lui manque , pour achever de lui ressembler, que de devenir conquérant. Ainsi , chose singulière ! c'est dans les forêts du Nouveau-Monde , et non parmi les Européens qui peuplent ses rivages , que se retrouvent aujourd'hui les anciens préjugés de l'Europe.
J'ai cherché plus d'une fois, dans le cours de
(1) On trottYe dans un document officiel la peinture suivante :
a Jusqu^à ce qu*un jeune homme ait été aux prises avec » Tennemi , et puisse se vanter de quelques prouesses , on » n*a pour lui aucune considération, on le regarde à peu » près comme une femme.
ûetoavrage, a faire comprendre l'influence prodigieuse que me ps^raissait exercer l'état social sur les lois et les mœurs des hommes. Qu'on me permette d'ajouter à ce sujet un seul mot.
Lorsque j'aperçois la ressemblance qui existe entre les institutions politiques de nos pères , les Germains , et celle des tribus errantes de l'Amérique du Nord, entre les coutumes retracées par Tacite , et celles dont j'ai pu quelquefois être le témoin , je ne saurais m'empêcher de penser que la même cause a produit , dans les deux hémisphères, les mêmes effets^ et qu'au milieu de la diversité apparente des choses humaines , il n'est pas impossible de retrouver un petit nombre de faits générateurs dont tous les autres découlent. Dans ce que nous nommons les institutions germaines, je suis donc tenté de ne voir que des habitudes de barbares , et des opinions de sauvages dans ce que nous appelons les idées féodales.
Quels que soient les vices et les préjugés qui empêchent les Indiens de l'Amérique du Nord de devenir cultivateurs et civilisés, quelquefois la nécessité les y oblige.
Plusieurs nations considérables du Sud , entre autres celles des Cherokéeset les Creeks (1), se
(1) Ces nations se tronvent aujourd'hui englobées dans les États de Géorgie , de Tennessee , d'Alabama et du Mississipi.
Il y avait jadis au Sud (on en voit les restesJL^atre grsn-
sont trouvées copine enveloppées par les Euro-' péens qui, débanjuant sur les rivages de FOcéan, descendant TOhio et remontant le Mississipi, arri'' vaient à la fois autour d'elles. On ne les a point chassées de place en place , ainsi que les (ribus du Nord ; mais on les a resserrées peu à peu dans des limites trop étroites, comme des chasseurs font d'abord l'enceinte d'un taillis , avant de pénétrer simultanément dans l'intérieur. Les Indiens, placés alors entre la civilisation et la mort, se sont vus réduits à vivre honteusement de leur travail comme les blancs ; ils sont donc devenus cultivateurs; et, sans quitter entièrement ni leurs habitudes , ni leurs mœurs , en ont sacrifié ce qui était absolument nécessaire à leur existence.
Les Cherokées allèrent plus loin ; ils créèrent une langue écrite, établirent une forme assez stable de gouvernement : et , comme tout mar-
des liations : les Ghoctaws, les Ghikasaws , les Greeks et les Cherokées.
Les restesde ces quatre nations formaient encore, en 1850, environ 75,000 individus. On compte quUI se trouve à présent, sur le territoire occupé ou réclf^é par Tunion angloaméricaine, environ 500,000 Indiens. (Soyez Proceedingaof ihe Indian boardin the city of New-York). Les documents officielsTournis au congrès portent ce nombre à 515,150. Le lecteur qui serait curieux de connaître le nom et la force de toutes les tribus qui habitent le territoire anglA-américain, devra consulter les documents que je viens d'indiquer (Documents légùhtife, 28« congrès, n» 117, pag«
che d'an pas précipité dans le. JHoa veau-Monde ^ ils eurent un journal (1) ayant d'avoir tous des habits.
Ce qui a singulièrement favorisé le développement rapide des habitudes européennes chei ces Indiens , a été la présence des métis (2). Participant aux lumières de son père , sans abandonner entièrement les coutumes sauvages de sa race maternelle , le métis forme le lien naturel entre la civilisation et la barbarie. Partout où les métis se sont multipliés, on a vu les sauvages modifier peu à peu leur état social et changer leurs mœurs. (8)
(1) J*ai rapporté en France un ou deux exemplaires de cette singulière publication.
(2) Voyez dans le rapport du comité des affaires indiennes, Sle congrès^ n» 227, page 25, ce qui fait que les métis se sont multipliés chez les Gherok^es ; la cause principale remonte à la guerre de l^indépendance. Beaucoup d'Anglo- Américains de la Géorgie , ayant pris parti pour TAngleterre , furent contraints de se retirer chez les Indiens et s^y marièrent.
(3) Malheureusement les métis ont été en plus petit nombre, et ont exercé une moindre influence dans TAmérique du Nord que partout ailleurs.
Deux grandes nations d^Europe ont peuplé cette portion du continent américain , les Français et les Anglais.
Les premiers n'ont pas tardé à contracter des unions ayec les filles des indigènes , mais le malheur Toulut quHl se trouvât une»secrète affinité entre le caractère indien et le leur. Au lieu de donner aux barbares le goût et les habitudes de la vie civilisée, ce sont eux qui souvent se sont attachés avec passion à la vie sauVage. Us sont devenus les hôtes les plus
Le succès des Cherokëes prouve donc que les Indiens ont la faculté de se civiliser, mais il ne prouve nullement qu'ils puissent y réussir.
Cette difficulté que trouvent les Indiens à se soumettre à la civilisation , nait d'une cause générale à laquelle il leur est presque impossible de se soustraire.
Si l'on jette un regard attentif sur l'histoire, on découvre qu'en général les peuples barbares se sont élevés peu à peu d'eux-mêmes, et par leurs propres efforts, jusqu'à la civilisation.
Lorsqu'il leur est arrivé d'aller puiser la lumière chez une nation étrangère , ils occupaient
dangerenx des déserU, et ont conquis Tamitié de Tlndien en exagérant ses vices et sesyertus. M. de Sénonvilie, gouver* neiir du Canada, écrÎTàit à Louis XIY en 1685 : u On a crti D longtemps qu^ii fallait rapprocher les sauvages de nous » pour les franciser. On a tout lieu de reconnaitre qu*on se o trompait. Ceux qui se sont approchés de nous ne se sont » pas rendus Français , et les Français qui les ont hantés » sont devenus sauvages. Ils affectent de se mettre comme ^ eux, de vivre comme eux t> ( Histoire de la Nouvelle-^ France, par Gharlevoix, vol. ii, pag. 345).
yAnglais, au contraire, demeurant obstinément attaché aux opinions, aux usages et aux moindres habitudes de ses pères , est resté , au milieu des solitudes américaines , ce quUl était au sein des villes de TEurope ; il n*a donc voulu établir aucun contact avec des sauvages quUl méprisait , et a évité avec soin de mêler son sang à celui des barbares.
Ainsi, tandis que le Français n^exerçait aucune influence salutaire sur les Indiens, ^Anglais leur était toujours étran-
ftlors vis-à-vis d'elle le rarig^de vainqueurs, et non la position de vaincus.
Lorsque le peuple conquis est éclairé et le peuple conquérant à demii sauvage , comme dans l'invasion de l'empire romain par les nations da Nord , ou dans celle de la Chine par les Mongols , la puissance que la victoire assure au barbare suffit pour le tenir au niveau de l'homme civilisé et lui permettre de marcher son égal, jusqu'à ce qu'il devienne son émule ; l'un a pour lui la force, l'autre l'intelligence ; le premier admire les sciences et les arts des vaincus , le second envie le pouvoir des vainqueurs*. Les barbares finissent par introduire l'homme policé dans leurs palais , et l'homme policé leur ouvre à son tour ses écoles. Mais quand celui qui possède la force matérielle jouit en même temps de la prépondérance intellectuelle, il est rare que le vaincu se civilise; Use retire ou est détruit.
C'est ainsi qu'on peut dire d'une manière générale que les sauvages vont chercher la lumière les armes à la main , mais qu'ils ne la reçoivent pas.
Si les tribus indiennes qui habitent maintenant le centre du continent pouvaient trouver en elles-mêmes assez d'énergie pour entreprendre de se civiliser, elles y réussiraient peut-être. Supérieurs alors aux nations barbares qui les environnent, elles prendraient peu à peu des forces et de l'expérience, et, quand les Européens paraîtraient
enfin sur leurs frontières elles seraient en état , sinon de maintenir leur indépendance, du moins de faire reconnaître leurs droits au sol et de 8*incorporèUlux vainqueurs. Mais le malheur des Indiens est d'entrer en contact avec le peuple le plus civilisé , et , j'ajouterai , le plus avide du globe , alors qu'ils sont encore eux-mêmes à moitié barbares ; de trouver dans leurs instituteurs des maîtres , et de recevoir à la fois l'oppression et la lumière.
Vivant au sein de la liberté des bois , l'Indien de l'Amérique du Nord était misérable, mais il ne Se sentait inférieur à personne ; du moment où il veut pénétrer dans la hiérarchie sociale des blancs , il ne saurait y occuper que le dernier rang : car il entre ignorant et pauvre dans une société où régnent la science et la richesse. Âpt'ès avoir mené une vie agitée , pleine de maux et de dangers, mais en même temps remplie d'émotions et de grandeur (l) , il lui faut se soumettre
(1) Il y a dans la vie aventureuse des peuples chasseurs je ne sais quel attrait irrésistible qui saisit le cœur del*honinie et l*entraîne en dépit de sa raison et de Texpérience. Oc peut se convaincre de cette vérité en lisant les Mémoires de Tanner.
Tanner est un Européen qui a été enlevé à Tâge de six ans par les Indiens, et qui est resté trente ans dans les bois avec eux. Il est impossible de rien voir de plus affreux que les misères qu^il décrit. Il nous montre des tribus sans chefs, des familles sans nations ^ des hommes isolés , débris mutilés de tribus puissantdsV erpant au hasard au milieu de
à une existence monotone, obscure etdégtadëe. Gagner par de pénibles travaux et an milieu de rignominie le pain qui doit le nourrir ; tel est à ses yeux Tunique résultat de cette dMlisaiion qu*(m lui vante.
glaces et parmi les solitudes désolées du Canada. La faim et et le froid les poursuivent ; chaque jour la yie semble prête à leur échapper. Chez eux les mœurs ont perdu leur empire , les traditions sont sans pouvoir. Les hommes deviennent de plus en plus barbares, tanner partage tous ces maux ; Il connaît son origine européenne ; il n^est point retenu de force loin des blancs ; il vient, au contraire, chaque année, trafiquer avec eux , parcourt leurs demeures , voit leur aisance ; il sait que du jour où il voudra rentrer au sein de la vie civilisée , il pourra facilement y parvenir , et il reste trente ans dans les déserts. LorsquUl retourne enfin au milieu d*une société civilisée , il confesse que Texistence dont il a décrit les misères a pour lui des charmes secrets qu'il ne saurait définir ; il y revient sans cesse après Pavoir quittée ; il ne s*arrache à tant de maux qu'avec mille regrets, et lorsqu'il est enfin fixé au milieu des blancs, plusieurs de ses enfants refusent de venir partager avec lui sa tranquillité et son aisance.
J'ai moi-même rencontré Tanner à l'entrée] du lac Sa* périeur. Il m'a paru ressembler bien plus encore à un sauvage qu'à un homme civilisé.
On ne trouve dans l'ouvrage de Tanner ni ordre, ni goût, mais l'auteur y fait, à son insu même, une peinture vivante des préjugés , des passions , des vices, et surtout des misères de ceux au milieu desquels il a vécu.
M. le vicomte Ernest de Blesse ville, auteur d'un excellent ouvra^sur les colonies pénales d'Angleterre, a traduit les Mémoiresde Tanner, et les publiera bientôt. Jf^deBlosieifille
Et ge rësulUit même, il n'est pas tonjoars sûr de l'obtenir.
Lorsque les Indiens entreprennent d^imiter les Européens leurs voisins , et de cultiver comme ceux-ci la terre , ils se trouvent aussitôt exposés aux efiPets d'une concurrence très-funeste. Le blanc est maître des secrets de l'agriculture. L'Indien débute grossièrement dans un art qu'il ignore. L'un fait croître sans peine de grandes moissons , l'autre n'arrache des fruits à la terre qu'avec mille efforts.
L'Européen est placé au milieu d'une population dont il connaît et partage les besoins.
Le sauvage est isolé au milieu d'un peuple ennemi, dont il connaît incomplètement les mœurs, la langue et les lois, et dont pourtant il ne saurait se passer. Ce n'est qu'en échangeant ses produits contre ceux des blancs qu'il peut trouver l'aisance , car ses compatriotes ne lui sont plus que d'un faible secours.
Ainsi donc, quand l'Indien veut vendre les
a joint à sa traduction des notes d*un grand intérêt, qui permettront aux lecteurs de comparer les faits racontés par Tanner avec ceux déjà relatés par un grand nombre d^obser" Tateurs jinciens et modernes.
Tous ceux qui désirent connaître l'état actuel et prévoir la destinée future des races indiennes de rAmérique du Nord doivent désirer que M. de Blosseville hftte la publication de son ouvrage, gtized by Goo
fruits de ses travaux , il ne trouvis pas togjoars l'acheteur que le cultivateur européen découvre sans peine , et il ne saurait produire qu*à grands frais ce que lautre livre à bas prix.
L'Indien ne s'est donc soustrait aux maux auxquels sont exposés les nations barbares, que pour se soumettre aux plus grandes misères des peuples policés , et il rencontre presque autant de difficultés à vivre au sein de notre abondance qu'au milieu de ses forêts.
Chez lui, cependant , les habitudes de la vie errante ne sont pas encore détruites ; les traditions n'ont pas perdu leur empire ; le goût de la chasse n'est pas éteint. Les joies sauvages qu'il a éprouvées jadis , au fond des bois , se peignent alors avec de plus vives couleurs à son imagination troublée ; les privations qu'il a'Bndurées lui semblent au contraire moins affreuses , les périls qu'il y rencontrait moins grands. L'indépendance dont il jouissait chez ses égaux , contraste avec la position servile qu'il occupe dans une société civilisée.
D'un autre côté , la solitude dans laquelle il a si longtemps vécu libre est encore près de lui ; quelques heures de marche peuvent la lui rendre. Du champ à moitié défriché dont il tire a peine de quoi se nourrir , les blancs ses voisins lui offrent un prix qui lui semble élevé. Peutêtre cet argent que lui présentent les Européens, lui permettrait -il de vivre heureux et. tranquille
jigitized by VjOO-
loin d'eax. Il quitte la charme, reprend ses ar* mes, et rentre pour toujours au 'désert (1).
On peut juger de la vérité de ce triste tableau, par ce qui se passe chez les Greeks et les Gherokées que j'ai cités. '
Ges Indiens, dans le peu qu'ils outrait, ont
(1) Cette inflatfâee destructive qu^exercent les peuples ^rès-civilisés sur ceux qui le sont moins se fait remarquer chez les Européens eux-mêmes.
Des Français avaient fondé, il y a près d^un siècle, au milieu du désert, la ville de Yincennes sur le Wabash. Ils y vécurent dans une grande abondance jusqu*à Tarrivée des émigri^nts américains. Ceux-ci commencèrent aussitôt à ruii^ los anciens habitants par la concurrence : ils leur a^yanm ensuite leurs terres à vil prix. Au moment où M. dei^olney , auquel j^emprunte ce détail , traversa Yincennes, le nombre des Français était réduit à une centaine d*individus, dont la plupart se disposaient à passer à la Louisiane et au Canada. Ces Français étaient des hommes honnêtes, mais sans lumières et sans industrie ; ils avaient contracté%ne partie des habitudes sauvages. Les Américains, qui leur étaient peut-être inférieurs sous le point de vue moral , avaient sur eux une immense supériorité intellectuelle : ils étaient industrieux, instruits, riches, et habitués à se gouverner eux-mêmes. ^
Tai moi-même vu au Gntadft ^aù la différence intellectuelle entre les deux races est biwHioins prononcée , T Anglais, maître du commerce et de Tindustrie dans le pays du Canadien , s^étendro de tous côtés , et resserrer le Français dans des limites trop étroites.
De mên|k à la Louisiane , presque toute Tactivité com-
fnerciale 7 industrielle se concentre |^^ les mains des Anglo-Américains. * ^f^
Quelque chose de \>lus frappant encore se passe dans la III. • 1S
assurément montré autant de génie naturel que les peuples de l'Europe dans leurs plus vastes entreprises ; mais les nations , comme les hommes « ont besoin de temps pour apprendre, quels que % soient leur intelligence et leurs efforts.
Pendant que ces sauvages travaillaient à se civiliser, les Européens continu at^lffit à les envelopper de toutes parts et à les ressetrer de plus en plus. Aujourd'hui , les deux races se sont enfîil venflontrées; elles se touchent. L'Indien est dé|À devenu supérieur à son père le sauvage , mais il est encore fort inférieur au blanc son voisin. A l'aide de leurs ressojarces et de leur^ lumières, les Européens n'ont pas tardé à s'approprieirla Impart des avantages que la possession du sol phi» vait fournir aux indigènes ; ils se sont établis au milieu d'eux ^ se sont emparés de Ja terre ou l'ont achetée à vil prix , et les ont ruinés par une con-»
province dû Texas ; TÉtat du Texas fait partie ] comme oh sait, du Mexique, et lui sert de frontière du côté* des États- Unis. Depuis quelques anné«t, les Anglo-Américains pénètrent individuellement dans cette province enoore mal peu* plée , achètent les terigtnll, ^emparent de l'industrie , et se substituent rapidement à la population originaire. On peut prévoir que si le Mexique ne se hâte d'arrêter cemou veroent, le Texas ne tardera pas à lui échapper.
Si quelques différences , comparativement peu sensibles dans la civilisation européenne, amènent de par^yi^yrésultats. il est facile de col^lrendre ce qui doit arriver quand la civi- Ifsation la plus peiCectionnée de TEur^e entre en contact avec la barbarie indienne.
currence que cesdernîers ne pouvAent en aucune façon soutenir. Isolés dans leur propre pays, les Indiens n*ont plus formé qu'une petite colonie d'étrangers incoinniodes au milieu d'un peuple nombreux et dominateur (1). ^
Washington avait dit, dans un de ses messages au congrès : « Nous sommes plus éclairés et plus )> puissants que les nations indiennes ; il est de n notre honneur de les traiter avec bonté et même « avec générosité. »
Cette noble et vertueuse politique n'a point été suivie. "
(1) yoyBi dans les documents législatifs , 21 ^ congrès ^ no 89 , les excès de tous genres commis par la population blanche sur le territoire des Indiens. Tantôt les Anglo-Âmé- Ticains s^établissent sur une partie du territoire , comme si )a terre manquait ailleurs, et il faut que les l^oupes du con- |;rès viennent les en expulser; tantôt ils enlèvent les bestiaux, brûlent les maisons , coupent les fruits des indigènes , ou exercent des violences sur leurs personnes.
Il résulte de toutes ces pièces la preuve que les indi^ gènes sont chaque jour victime de Tabus de la force. L*Union entretient habituellement parmi les Indiens un agent chargé de lareprésenter : le rapport de Tarent des Cherokées se trouve parmi les pièces que je cite; le langage de ce fonctionnaire est presque toujours lavorable auxsauvages. «L^'n- « trusion des blancs sur le t^ritoire des Cherokées , dit-il » pag. 13, causera la ruine do ceux qui y habitent et qui y » mènent une existence pauvre et inoffensive. t> Plus loin on voit que TÉtat de l^orgie , voulant resserrer les limites des Cherokées, procède k un bornage ; Tagent fédéral fait remarquer que lebblUBge n^ayant été fait que par les blancs et non ooQtradictoireraent, n*a aucoot valeur.
A Tavidittlides colons se joint d'ordinaire la ty« ranniedu gouvernement. Quoique les Gherokéea et les Greeks soient établis sur le sol qu'ils habitaient avant l'arrivée des Européens , bien que les Amétfbains aient souvent traité avec eux comme avec des nations étrangères , les États aa milieu desquels ils se trouvent n'ont point Youla les reconnaître pour des peuples indépendants , et ils ont entrepris de soumettre ces hommes , a peine sortis des forêts, à leurs magistrats , à lears coutumes et à leurs lois (1). La misère avait poussé ces indiens infortunés vers la civilisation ; l'oppression les repousse aujourd'hui vers la barbarie* Beaucoup d'entre eux , quittant leurs champs à moitié défrichés , reprennent l'habitude de la vie sauvage.
Si l'on faU attention aux mesures tyranniques
(1) tn 1829, rÉtat d^Âlabama divise le territoire des Greeks eu comtés , et soumet la population indieune à des magistrats européens.
En 1850, PÉtat de Mississipi assimile les Choctaws et les Chiekasas aux blancs, et déclare que ceux d*entre eux qui prendront le titre de chef, seront punis de 1 ,000 dollars d'amende et d*un an de prison.
Lorsque TÉtat de Mississipi étendit ainsi ses lois sur les^ Indiens Chactas qui habitaient dans ses limites, ceux-ci s'as-* semblèrent ; leur chef leur fit connaître quelle était la pré« tention des blancs , et leur lut quelques-unes des lois auxquelles on Toulait les soumettre : les sauvages déclarèrent d'une eommune voix qu*il valait mieux s'enfoncer de nou* veau dans le» déserts. (MiêêUaipi papera),
adoptées par les législateurs des États du Sud, ^ la conduite de leurs gouverneurs et aux actes de leurs tribunaux , on se convaincra aisément que Teipulsion complète des Indiens est le but final où tendent simultanément tous leurs efforts. Les Américains de cette partie de l'Union voient avec jalousie les terres que possèdent les indigènes (1); ils sentent que ces "derniers n'ont point encore complètement perdu les traditions de la vie sauvage, et, avant que la civilisation les ait solidement attachés au sol , ils veulent les réduire au désespoir et les forcer à s'éloigner.
Opprimés par les Etats particuliers , les Creeks et les Cherokées se sont adressés au gouvernement central. Celui-ci n'est point insensible à leurs maux; il voudrait sincèrement sauver les restes des indigènes , et leur assurer la libre possession du territoire que lui-même leur a garantie (2) ; mais , quand il cherche à exécuter ce dessein, les États particuliers lui opposent une résis-
(1) Les Géorgiens, qui se trouvent si incommodés du voisinage des Indiens , occupent un territoire qui no compte pas encore plus de sept habitants par mille carré. En France, il y a cent soizante-deux individus dans le même espace.
(2) En 1818, le congrès ordonna que le territoire d^Arkansasserait visité pai*des commissaires américains, accompagnés d*une députation de.Creeks , de Choctaws et de Chiekasas« Cette expédition était commandée par MM. Kenuerly , M« Coy, Wash Hood et John Bell. F oyez les différents rapports des commissaires et leur journal, dans les papiers du congrès , n® 87. House of Représentatives, GooqIc
tance formidable j et alors il se résout sans peine à laisser périr quelques tribus sauvages déjà à moitié détruites , pour ne pas mettre l'Union américaine en danger.
Impuissant à protéger les Indiens , le gouvernement fédéral voudrait au moins adoucir leur sort ; dans ce bat, il a entrepris de les transporter à ses frais dans d'autres lient.
Entre les 3$« el 37*' degré de latitude nord, s Retend une vaste contrée qui a pris le nom d'Arkansas, du fleuve principal qui l'arrose. Elle borde d'un côté les frontières du Mexique , d^ l'autre les rives du Mississîpi. Une multitude de ruisseaux et de rivières la sillonnent de tous cotés ; le climat en est doux, et le sol fertile. On n*y rencontre que quelques hordes errantes de sauvages. C'est dans la portion de ce pays , qui avoisine le plus le Mexique , et à une grande distance des établissements américains , que le gouvernement de rUnion veut transporter les débris des, populations indigènes du sud.
A la fin de l'année 18S1, on nous a assuré que 10,000 Indiens avaient déjà été descendus sur les rivages de FArkansas; d'autres arrivaient chaque jour. Mais le congrès n'a pu créer encore une vo"lonté unanime parmi ceux dont iKveut régler lo sort : les uns consentent avec joîe à s'éîoigner do foyer de la tyrannie; les plus éclairés refusent d'abandonner leurs moissons naissantes et leur» nouvelles demeures; ils pensent que sj l'œuvre de.
ia ciTilmtion vient à s'intft^rompre , on ne la re« prendra pins; ils craignent qne les habitudes irëdentaires , à peine contractées, ne se perdent sans retour au milieu de pays encore saurages , et où rien n'est préparé pour la subsistance d'un peuple cultivateur ; ils savent qu'ils trouveront dans ces nouveaux déserts des hordes ennemies ^ et, pour leur résister, ils n'ont plus l'énergie de ]a,barbarîe , sans avoir encore acquis les forces de V civilisation. Les Indiens découvrent d'ail- Iteàr» sans peine tout ce qu'il y a de provisoire dans rétablissement qu'on leur propose. Qui leur assurera qu'ils pourront enfin reposer en paix dans leur nouvel asile? Les États-Unis s'engagent • à les y maintenir; mais le territoire qu'ils occupent maintenant leur avait été garanti jadis par les serments les plus solennels (1). Aujourd'hui le
(1) T)n trouve, dans le traité fait avec lesGreeks en 1790, cette clause : « Les États-Unis garantissent solennellement V a la nation des Creeks toutes les terres qu^elle possède D dans le territoire de TUnion. i> ^
Le traité conclu en juillet 1791 avec les Cherokées contient ce qui suit : u Les États-Unis garantissent solennellen ment à la nation des Cherokées toutes les terres qu^cUe n*a «> point précédemment cédées.
« S^ilarrivai^qu^cm citoyen des États-Unis, ou toutindi- » Tidu autre qu^nn Indien vînt s^établir sur le territoire n des Cherokées, les États-Unis déclarent qu^ils retirent à » oê citoyen leur protectiffn , et qu^ils le livrent à la nation ^ des Cherokées pour le punir comme bon lui semblera, d
Art. O., . JigitizedbyCjOO
goQTemeinent américwn ne leur 6te pas, il est vrai , leurs terres, mais il les laisse envahir. Dans peu d'années sans doute la même population blanche qui .se presse maintenant autour d'eux sera de nouveau sur leurs pas dans les solitudes d'Ârkansas ; ils retrouveront alors les mêmes maux sans les mêmes remèdes ; et la terre venant tôt ou tard à leur manquer, il leur faudra toujours se résigner à mourir*
I! y a moins de cupidité et de violence danala manière d'agir de l'Union envers les Indiens que dans la politique suivie par les États ; mais lei» deux gouvernements manquent également de bonne foi.
Les États , en étendant ce qu'ils appellent le * bienfait de leurs lois sur les Indiens, comptent que ces derniers aimeront mieux s'éloigner que de s'y soumettre; et le gouvernement central, en promettant à ces infortunés un asile permanent dans l'ouest , n'ignore pas qu'il ne peut le leur garantir (1)*
(1) Ce qui ne Tempêche pas de le leur promettre de la manière la plus formelle, f^oyezla. lettre du président adressée auxCreeks , le 23 mars 1829 ( Proceedinga of ihe indt'an board in ihe city of New-York, pag. 5.)^a Au delà du » grand fleuve (le Mississipi), votre père, dit-il, a préparé, » pour vous y recevoir, un vaste pays.Là,vosfrères les blancs » ne viendront pas tous troubler jMls n*auront aucuns droits » sur vos terres. Vous pourrez y vivre, vous et vos enfants; » au milieu de k paix et de rabondance^ aussi longtemps
Ainsi, les États, par leur tyrannie, forcent les sauvages à fuir; FUnion, par ses promesses et à J'aide de ses ressources, rend cette fuite aisée. Ce sont des mesures différentes qui tendent au même but (1).
« Par la volonté de notre Père céleste qui gou^ » verne l'univers, disaient les Cherokées dans leur « pétition au congrès (2) , la race des hommes M rouges d'Amérique est devenue petite ; la race M blanche est devenue grande et renommée.
» que riierbe croîtra et que les ruisseaux couleront , elles » TOUS appartiendront à toujours. »
Bans une lettre écrite aux Cherokées par le secrétaire du département de la guerre, le 18 avril 1829, ce fonctionnaire leur déclare qu^ils ne doivent pas se flatter de conserver la jouissance du territoire qu^ils occupent eu ce moment, mais il leur donne cette même assurance positive pour le temps pà ils seront de Pautre côté du Mississipi {Même ouvrage, pag, 6) comme si le pouvoir qui lui manque maintenant ne devait pas lui manquer de même alors ! ,
(1) Pour se faire une idée exacte de la politique suivie par les États particuliers et par TUnion vis-à-vis des Indiens, il faut consulter : l» les lois des États particuliers relatives aux Indiens (ce recueil se trouve dans les documents législatifs , âl« congrès, n» 319) ; 2o les lois de TUnion relatives au même objet, et en particulier celle du 30 mars 1802 (ces lois se trouvent dans Touvrage de 91. Stoi^, intitulé : Lawa efthe. United-States) ^ Z<* enfin , pour connaître quel est rÉtat actuel des relations de TUnion avec toutes les tribus indiennes. f^oye;sle rapport fait par M. Cass, secrétaire d*État de la guerre, le 29 novembre 1823.
(2) Le 19 novembre 1829. Ce morceau est traduit textuellement»
» Lorsque vos andêtres arrivèrent sur nos rin vages , rhorame rouge était fort ; et quoiqa^il » fnt ignorant et sauvage ^ il les reçut avec bonté n et leur permit de reposer leurs pieds engoardis » sur la terre sèche. Nos pères et les vôtres se M donnèrent la main en signe d'amitié , et véca- » rent en paix.
n Tout ce que demanda Fhomme blanc pour » satisfaire ses besoins , l'Indien s'empressa de le » lui accorder. L'Indien était alors le maître , et » l'homme blanc le suppliant. Aujourd'hui , la » scène est changée : la force de l'homme rouge » est devenue faiblesse. A mesure que ses voisins » croissaient en nombre , son pouvoir diminuait » de plus en plus ; et maintenant, de tant de tri-^ » bus puissantes qui couvraient la surface de ce }i que vous nommez les État-Unis , a peine en n reste-t-il quelques-unes que le désastre univer- » sel ait épargnées. Les tribus du Nord, si re- » nommées jadis parmi nous pour leur puissance, » ont déjà à peu près disparu. Telle a été la des- » tinée de l'homme rouge d'Amérique. Nous voici » les derniers de notre race , nous faut-il aussi î> mourir?
}* Depuis un temps immémorial , notre Père » commmn , qui est au ciel , a donné a nos an* » cétres la terre que nous occupons ; nos ancêtres n nous l'ont transmise comme leur héritage. Nous » l'avons conservée avec respect, car elle contient >» leur cendre. Cet héritage , l'avons-nous jamais
» cëdé oo perda? Perinettez-noas de vous de- » mander humblement quel meilleur droit un » peuple peut avoir à un pays quelle droit d'hé- » ritagb et la possession immémoriale? Nous sa- » vous que FÉtat de Géorgie et le président des » États-Unis prétendent aujourd'hui que nous » avons perdu ce droit. Mais ceci nous semble y* une allégation, gratuite. A quelle époque Tau- V rions-nous perdu? Quel crime avons-nous com- 4> diis qui puisse nous priver de notre patrie ? » Nous reproohe-t-on devoir combattu sous les » drapeaux du roi de la Grande-Bretagne lors de » isk guerre de Tindépendance? Si c'est là le crime » dont on parle, pourquoi, dans le premier traité n qui a suivi cette guerre, n'y déclarâtes-vous )i pas que» nous avions perdu la propriété de nos » terres ? pourquoi n'insérâtes-vous pas alors dans » x:è traité un article ainsi conçu : Les États-Unis » veulent bien accorder la paix à la nation des )» Chôrokées , mais , pour les punir d'avoir pris » part à la guerre, il est déclaré qu'on ne les cour »' sidérera plus que comme fermiers du sol , et )) qu'ils sueront assujettis à s'éloigner quand les » États qui les avoisinent demanderont qu'ils le » fassent? C'était le moment de parler ainsi, mais )» nul ne ^'a^^s* alors d'y penser, et jamais nos " » pères n'eussent consenti à un traité dont le ré- )i^sultat eût été de les priver de leurs droits ISI » p^us sacrés et de lenr ravir leur pays. »
Tel est le langage des Indiens^ ce qu'ils disent
est vrai; ce qa'ils prévoien t me semble inëTitable-.
De quelque côté qu'on envisage la destinée desr indigènes de ^Amérique du Nord^ on ne yoit que maux irrémédiables; s'ils restent sauvages, on le» pousse devant soi en marchant ; s'ils veulent se civiliser, le contact d'hommes plus civilisés qu'eux les livra à l'oppressi^ïn et à la misère. S'ils continuent à errer de déserts en déserts, ils périssent ; s'ils entreprennent de se fixer, ils périssent encore ; ils ne peuvent s'étsldirer qu'à l'aide der Européens, et l'approche des Européens les dépr^ivc^ et les repousse vers la barbarie ; tant qn'oa les laisse dana leurs solitudes , ils refusent de changer leurs mœurs , et il n'est plus temps de le faire quand ils sont enfin contraints de le vouloir.
Les Espagnols lâchent leurs chiens sur les In« diens comme sur des bétea<farouches ; ils pillent le Nouveau-Monde ainsi qu'une ville prise d'assaut , sans discernement et sans pitié ; mais on ne peut tout détruire , la fureur a un terme ; le reste des populations indiennes échappées an massacre finit par se mêler à ses vainqueurs et par adopter leur religion et leurs mœurs (1).
La conduite des Américains des Etats-Unis en-
(1 )Il ne faut pas, du reste, faire honneur de ce résultat aux JDfypagnolfy Si les tribus indiennes n^aTâient pas déjà été fixées- au sol par Tagriculture au moment de l'arrivée des Européens, elles auraient sans doute été détruites dantrAmérique du sud comme dans l'Amérique du nord.
vers les indigènes respire au contraire le plus pur amour des formes et de la légalité.
Pourvu que les Indiens demeurent dans l'état sauvage , les Américains ne se mêlent, nullement de leurs affaires et les traitent en peuples indépendants ; ils ne se permettent point d'occuper leurs terres sans les avoir duement acquises au moyen d'un contrat; et si, par hasard, une nation indienne ne peut plus vivre sur son territoire , ils la prennent fraternellement par la main et la conduisent eux-mêmes mourir hors du pays de ses pères.
Les Espagnols, à l'aide de -monstruosités sans exemples , en se couvrant d'une honte ineffaçable, n'ont pu parvenir à exterminer la race indienne , ni même à i^empêcher de partager leurs droits; les Américains des États-Unis ont atteint ce double résultat avec une merveilleuse facilité; tranquillement, légalement, philanthropiquement , sans répandre le sang, sans violer un seul des grands principes de la morale (1) aux yeux
(1) P^oyes entre autres le rapport fait par m. Bell, au nom du comité des affaires indienne? , 24 février 1850 , dans lequel on établit , a par des raisons très-logiques , et oùi^on » prouve fort doctement que : The fundamental prinçiple, » that the Indians had no riglit by virtue of their ancient » possession either of soil or sovereignty , bas never been 1) abandonned either expressly orby implication. » Cest-àdire que les Indiens, en vertu de leur ancienne possession, n'onf acquis aucuns droits de propriété ni de souveraineté,
du. monde* On ne saurait détruire les hommes en respectant mieux les lois de l'humaaité.
POSITION QD^OCCnPB LA RACE NOIBB AUX BTATS-VNIS (1). PANGERS QUE SA PRESENCE FAIT COURIR AUX BLANCS.
Pourquoi il est plus difficile d*abolir Tesclavage et d*en faire disparaître la trace chez les modernes que chez |e$ aociens. — Aux Étatç-Uuis , le préjugé des noirs contre les blancs semble devenir plus fort à mesure qu^on détruit Vesclavage. — Situation des nègres dans les États du UQrd et du sud. — Pourquoi les Amjéricains abolissent Tesc lavage^ — La servitude, qui abrutit Tesclave , appauvrit le maître. — Différences qu'on remarque entre la rive droite et la riye gauche de TOhio. — A quoi il faut les attribuer. — La race noire rétrograde vers le sud , comme le fait Tesclave. — Comment ceci s'explique. — Difficulté que rencontrent le$ États du sud à abolir l'esclavage. — Dangers de l'avenir. — Préoccupation des esprits. — Fonda?tion d'une colonie noire en Afrique. — Pourquoi les Amé* ricains du sud , en même temps qu'ils se dégoûtent de l'esclavage, accroissent ses rigueurs.
Les Indiens mourront dans Tisolement comme ils ont vécu ; mais la destinée des nègres est en
principe fondamental qui n'a jamais été abandonné y ni expressément , ni tacitement.
En lisant ce rapport, rédigé d'ailleurs par une main habile, on est étonné de la facilité et de l'aisance avec laquelle, dès les premiers mots, l'apteur se débarrasse des arguments fondés sur le droit naturel et sur la raison, qu'il nomme des principes abstraits et théoriques. Plus j'y songe, et plus je pense que la seule différence qui existe entre l'homme civilisé et celui qui ne Test pas , par rapport à la justice , est celle-ci : l'un conteste a la justice des droits que l'autre se .cpntente de violer.
(I) Avant de traiter potlcRiatière, je dois unavertissemen^
quelqaô sorte C^nlàcëe dans celle des Européens^ Les d0tx races sont liées l'une à l'aatre , sans pour cela se confoncire; il leur est aussi difficile de se séparer complètement que de s'unir.
Le plus redoutable de tous les maux quimenacent Fatenir des États-Unis nait de la présence des Hoirs suf leur soL Lorsqu'on cherche la cause des embarras présents et des dangers futurs de TUliion, on arrive presqtfe toujours à ce premier fait, de quelque point qu'on parte.
Les bttnmes ont en général besoin de grands et constants efforts pour créer des maus durables} mais il est un mal qui pénètre dans le moncUï furtivement; d'abord on l'aperçoit à peine au milieu des abus ordinaires du pouvoir ; il commence avec tfn individu dont l'histoire ne Gon-<
serve pas le nom ; on le dépose comme un gernn^ maudit sur quelque point du sol; il se aoari:-ie ensuite de lui-même > s'étend sans efforts , et crox^ naturellement avec la société qui Ta reçu : ce iqî^I est Uesclavage.
Le christianisme avait détruit la servitude; les chrétiens du xvi*' siècle l'ont rétablie ; iJb ne l'ont jamais admise , cependant , que comme une exception dans leur système social , et ils ont pris soin de la restr^iindre à une seule des races hu- IjEiaines. Ils ont ainsi fait à l'humanité une blessure moin* large , mais infiniment plus difficile à ^érir.
Il faut discerner deux choses avec soin : Tesclavage en lui-même et ses suites.
Les maux immédiats produits |mr l'esclavage étaient à peu près les mêmes chez les anciens qu'ils le sont chez les modernes ; mais les suites de ces maux étaient différentes. Chez les anciens, l'esclave appartenait à la même race que son maître , et souvent il lui était supérieur en éducaiton et en lumières (1). La liberté seule les séparait f la liberté étant donnée , ils se confondaient aisément*
Les anciens avaient donc un moyen bien sîm-
pie de se délivrer de l'esclavage et de ses suites; ce moyen était l'affranchissement ; et, dès qu'ils l'ont employé d'une manière générale, ils ont réussi.
Ce n'est pas que , dans l'antiquité , les traces de la servitude ne subsistassent encore quelque temps après que la servitude était détruite.
Il y a un préjugé naturel qui porte l'homme à mépriser celui qui a été son inférieur, longtemps encore après qu'il est devenu son égal ; à l'inégalité réelle que produit la fortune ou la loi , succède toujours une inégalité imaginairç qui a ses racines dans les mœurs ; mais chez les anciens , cet effet secondaire de l'esclavage avait un terme. L'affranchi ressemblait si fort aux hommes d'origine libre , qu'il devenait bientôt impossible de le distinguer au milieu d'eux.
Ce qu'il y avait de plus difllcîïe chez les anciens était de modifier la loi j chez les modernes , c'est de changer les mœurs , et , pour nous , Ja difficulté réellecommeiiCGoù Tantiquîtc la voyait finir.
Ceci vient de ce qtie , chez les modernes , le fait immatériel et fugitif de Tesclavage iso cotnbine de la manière la plus funeste avec le fait loatL^riel et permanent de la différence de race. Le souvenir de l'esclavage déshonore la race , et la race perpétue le souvenir de l'esclavage.
Il n'y a pas d'Africain qui soit venu librement sur les rivages du Nouveau-Monde; d^où il suit
^ue tous ceux qui s'y trouvent de nos jours sont esclaves ou affranchis. Ainsi, le nègre, avec Texistence, transmet à tous ses descendants le sig^ne extérieur de son ignominie. La loi peut détruire la set^^vitude ; mais il n'y a que Dieu seul qui peat en faire disparaiti<e la trace.
L'esclave moderne ne diffère pas seulement du maître par la liberté , mais encore par l'origine. Vous pouvez rendre le nègre libre ; mais vous ne sauriez faire qu'il ne soit pas , vis-à-vis de l'Européen , dans la position d'un étranger.
Ce n'est pas tout encore : cet homme qui est né dans la bassesse , Cet étranger que la servitude a introduit parmi nous , â peine lui reconnaissons* nous les traits généraux de l'humanité. Son visage iious parait hideux , son intelligence nous semble bornée, ses goûts sont bas; peu s'en faut que nous ne le prenions pour un ètt6 intermédiaire entre la brute et l'homme (1).
Les modernes , après avoir aboli l'esclavage , ont donc encore à détruire trois préjugés bien plus insaisissables et plus tenaces que lui. Le préjugé du maître, le pi*éjugé de race, et enfin le préjugé du blanc.
II nous est â>rl difficile , à nous qui avons eu
(1) Pour que les blancs quittassent l*opinion quMls ont bonçue de rinfériorité intellectuelle et morale de leurs antiens esclaves, il faudrait que les nègres changeassent, et ils he peuvent changer tant que subsiste cette opinion.
lé iionhenr de naître au milieu d^temmes que la naturo avait faits nos semblables et la loi nos égaux ; il nous est fort difficile, dis-je, deveoiq^r prendre quel espace infrancbissable sépare le nègre d'Amérique de l'Européen. Mais nous pou-< Yons en avoir une idée éloignée en^^sonnant par analogie.
Nous avons vu jadis, parmi nous* de grandes inégalités qui n'avaient leurs racines que dans la législation. Quoi de plus fictif qu'une infériorité purement légale ! Quoi de plas contraire à l'instinct de l'homme que des difierences permanentes établies enti'e des gens évidemment semblables! Ces différences ont cependant sabùsté pendant des siècles; elles subsisteront encore en mille endroits ; partout elles ont laissé des traces imaginaires, mais qae le temps peut à peine effacer. Si l'inégalité créée seulement par la loi est si difficile à déraciner, comment détruire celle qui semble , en outre , avoir ses fondements immuables dans la nature elle-même ?
Pour moi, quand je considère avec quelle peine les corps aristocratiques, de quelque nature qu'ils soient , arrivent à se fondre dans la masse du peuple , et le soin extrême qu'ils prennent de conserver, pendant des siècles, les barrières idéales qui les en séparent , je désespère de Voir disparaître une aristocratie fondée sur des signes visibles et impérissables.
Ceux qui espèrent que les Européens .se confon-
dront un jour avec les nègres me paraissent donc caresser une chimère. Ma raison ne me porte pointa le croire, et je ne vois rien qui me Tindique dans les faits.
/^Jusqu'ici , partout où les blancs ont été les plus ^'puissants, ils ont tenu les nègres dans Favilisse- ; ment ou dans Tesclavage. Partout où les nègres ont été les plus forts , ils ont détruit les blancs ; c'est le seul compte qui se soit jamais ouvert entre les deux races.
Si je considère les Etats-Unis de nos jours, je Yois bien que dans certaine partie du pays , la ï barrière légale qui sépare les deux races tend à i «^abaisser, non celle des mœurs ; j'aperçois l'es- \ clavage qui recule; le préjugé qu'il a ^it naître 1 est immobile.
1 Dans la portion de l'Union où les nègres ne sont . plus esclaves, se sont-ils rapprochés des blancs? . Tout homme qui a habité les États-Unis aura re- ^j marqué qu'un effet contraire s'était produit. j Le préjugé de race me parait plus fort dans les f Etats qui ont aboli l'esclavage que dans ceux où i l'esclavage existe encore, et nulle part il ne se I montre aussi intolérant que dans^les Etats où la y^jprvitude a toujours été inconnue^
Il est vrai qu'au nord de ITÎnion , la loi permet aux nègres et aux blancs de contracter des alliances légitimes ; mais l'opinion déclare infime le blanc qui s'unirait S une négresse, et il serait très-difficile de citer l'exemple d'un pareil fait.
Dans-apresqne tous les États où Fesclayage est aboli, on a donné au nègre des droits électoraux; mais s'il se présente pour voter , il court risque de la vie. Opprimé , il peut se plaindre , mais il ne trouve que des blancs parmi ses juges. La loi cependant lui ouvre le banc des jurés , mais le préjugé l'en repousse. Son fils est exclus de l'école où vient s'instruire le descendant des Européens» Dans les théàlres, il ne saurait, au prix de l'or, acheter le droit de se placer à côté de celui qui fut son maître; dans les hôpitaux, il gît à part. On permet au noir d'implorer le même Dieu que les blancs, mais non de le prier au même au-^ tel. II a ses prêtres et ses temples. On ne lui ferme point les portes du ciel, à peine cependant si l'inégalité s'arrête au bord de l'autre monde. Quand le nègre n'est plus , on jette ses os à l'écart, et la différence des conditions se trouve jusque dans l'égalité de la mort.
' Ainsi le nègre est libre , mais il ne peut partager ni les droits , ni les plaisirs , ni les travaux , ni les douleurs, ni même le tombeau de celui dont il a été déclaré l'égal ; il ne saurait se rencontrer nulle part avec lui , ni dans la vie ni dans la mort.
Au Sud, où l'esclavage existe encore, on fient moins soigneusement les nègres à l'écart : ils partagent quelquefois les travaux des blancs et leurs plaisirs; on consent jusqu'à un certain jpoint à se mêler avec eux ; la législation est plus dure à leur
égard , les habitudes sont plas tolërantei et plas douces.
. ^^ Au Sud , le maître ne craint pais d*ëleyer jus-
': qu'à lui son esclave , parce qu'il sait qu'il pourra ^ toujours, s'il le veut, le Rejeter dans la poos- . ^ siète. Au Nord , le bldnc n'aperçoit plus distincte- ^^ ment la barrière qui doit le séparer d'une race ^^'^ avilie , et il s'éloigne du nèg[re avec d'autant plus de soin , qu'il craint d'arriTer un jour à se confondi'e avec lui.
Chez l'Américain du Sud la nature , rentrant quelquefois dans ses droits, vient pour un moment rétablir entre les blancs et les noirs l'égalité. Au Nord, l'orgueil fait taire jusqu'à la passion la plus impérieuse de l'homme. L'Américain du Nord consentirait peut-être à faire de la négresse la compagne passagère de ses plaisirs , si les législateuî^ avaient déclaré qu'elle ne doit pas aspirer à partagea sa couche ; mais elle peut devenir son épouse , et il s'éloigne d'elle avec une sorte d'horreur.
C'est itinsi qu'aux Etats-Unis le préjugé qui repousse les nègres semble croître à proportion que les nègres cessent d'être esclaves , et que l'inégalité se grave dans les mœurs à mesure qu'elle s'efiace dans les lois.
Mais , si la position relative des deux racles qui habitent les Etats-Unis est telle que je viens de la montrer, pourquoi les Américains ont-'ils aboli iWlavage au nord de l'Union, pourquoile con-
8errent-i]$ au Midi , et d'où vient qifU« aggravent ses riguears?
Il est facile de répondre. Ce n'est pas dans Tintérét des nègres, mais dans celui des blancs, qu'on détruit resclavage aux États-Unis.
Les premiers nègres ont été importés dans la Virginie, vers Tannée 1621 (1). En Amérique^ comme dans tout le reste de la terre, la servitude est donc née au Sud. De là elle a gagné dej^ro= che en proche ; mais à mesure que Tesclavage remontait vers le Nord , le nombre des esclaves allait décroissant (S); on a toujours vu tjrès-pev de nègres dans la Nouvelle-Angleterre.
(1) Voyeï VHiêtoire de /^ Virginie, par Beyerley, Voyez aussi , dans les IHémoires de Jeffer^on , de curieux détails sur lUntroduction des nègres en Virginie , et sur le |)rem;er.acte qui en a prohibé Timportation en 1778.
(2) Le nombre des esclaves était moins grand dans la Nord, mais les avantages résultant de Tesclayage n'y étaient pas plus contestés qu'au Sud. En 1740, la législa? ture de TÉtat de Nevr-Torck déclare qu'on doit encourager le plus possible Timportation directe des esclaves , et que la contrebande doit être sévèrement punie , comme tendant à décourager le commerçant honnête ( Kent'a commentariea, vol. 2, pag. 206).
On trouve dans la collection historique du Massachusetts, vol. 4, p. 103, des recherches curieuses de Belknap sur l'esclavage dans la Nouvelle- Angleterre. Il en résulte que , dés 1630 , les nègres furent introduits , mais dès lors la législation et les mœurs se mo^t^èrent opposés à l'esclavage.
f>yes également dans cet endroit 1« jn»«>l*'^* ^'^P^
Les colonies étaient fondées; un siècle s'était déjà écoulé, et un fait extraordinaire commençait à frapper tous les regards. Les provinces , qui ne possédaient pour ainsi dire point d'esclaves , croissaient en population , en richesses et en bienêtre 9 plus rapidement que celles qui en avaient.
Dans les premières, cependant, l'habitant était obligé de cultiver lui-même le sol , ou de louer les servions d'un autre ; dans les secondes, il tcoavait à sa disposition des ouvriers dont il ne rétribuait pas les efforts. Il y avait donc travail et frais d'un côté, loisirs et économie de l'autre : cependant l'avantage restait aux premiers.
Ce résultat paraissait d'autant plus difficile à expliquer, que les éraigrants, appartenant tous à la même race européenne, avaient les mêmes habitudes, la même civilisation , les mêmes lois, et ne différaient que par des nuances peu sensibles.
Le temps continuait à marcher ; quittant les bords de l'Océan Atlantique , les Anglo- Américains s'enfonçaient tous les jours davantage dans les solitudes de l'Ouest ; ils y rencontraient des terrains et des climats nouveaux; ils avaient à y vaincre des obstacles de diverse nature; leurs races se mêlaient ; des hommes du Sud montaient au Nord , des hommes du Nord descendaient au
Sud. Au milieu de toutes ces causes, le même fait se reproduisait à cliaque pas ; et , en général , la colonie où ne se trouvaient point d'esclaves deve-» nait plus peuplée et plus jHrospère que celle où l'esclavage était en vigueur.
 mesure qu'on avançait, on commençait donc à entrevoir que la servitude , si cruelle à l'esclave , était funeste au maître.
Mais cette vérité reçut sa demière>'démonstration lorsqu'on fut parvenu sur les bords de ï'Ohio.
Le fleuve que les Indiens avaient nommé par excellence l'Ohio , ou la Belle Rivière , arrose de ses eaux l'une des plus magnifiques vallées dont l'homme ait jamais fait son séjour. Sur les deux rives de l'Ohio s'étendent des terrains ondulés , où le sol offre chaque jour au laboureur d'inépuisables trésors : sur les deux rives, l'air est égale-* ment sain et le climat tempéré; chacune délies forme l'extrême frontière d'un vaste État : celui qui suit à gauche les mille sinuosités que décrit l'Ohio dans son cours, se nomme le Kentucky; l'autre a emprunté son nom au fleuve lui-même. Les deux États ne diffèrent que dans un seul point : le Kentucky a admis des esclaves, l'État de l'Ohio les a tous rejetés de son sein (1).
Le voyageur qui , placé aa milieu de TOhiio , se laisse entraîner parle courant jusqu'à Femboachure du fleuve dans le Mississipi^ navigue donc, pour ainsi dire , entre la liberté et la servitude , et il n'a qu'à jeter autour de lui ses regards pour juger en un instant laquelle est la plus favorable à rhumanité*
Sur la rive gauche, du fleuve la population est clair-semée ; de temps en temps on aperçoit une troupe d'esclaves parcourant d'un air insoaciniit des champs à moitié déserts ; la forêt primitive reparait sans cesse ; on dirait que la société est endormie; l'homme semble oisif; la nature seule offre l'image de l'activité et de la vie.
De la rive droite s'élève au contraire une rameur confuse qui proclame au loin la présence de Hndustrie; de riches moissons couvrent les champs; d*élégantes demeures annoncent le goût et les soins du laboureur ; de toutes parts l'aisance se révèle, l'homme paraît riche et content : il travaille (1).
L'État du Kentucky a été fondé en 1775 , l'État
(1) Ce n*est pas seulement Thomme individu qui est actif dans rohio ; TÉtat fait lui-même d'immenses entreprises ; PÉtat d'Ohio a établi , entre le lac Érié et TObio , un canal , au nnïyen duquel la vallée du Mississipi communique avec la rivière du Nord. Grâce a ce canal, les marchandises d*£urope qui arrivent à New-York peuvent descendre par eau jusqu'à la Nouvelle-Orléans, à travers de plus de cinq cents lieues de continent. gt.ed byGoogle
de rOhio wt Ta été que douze ans plus tard : douze ans en Amérique , c'est plus d'un demisiècle en Eurc^e. Aujourd'hui la population de rOhio excède déjà de 250,ÛOt) habitants celle du Kentucky(l).
Cet effets divers de Tesclavage et de la liberté sat comprennent aisément ; ils suffisent pour expliquer bien des différefices qui se rencontrent entre la civilisation antique et celle de nos jours^
Sur la rive gauche de TOhio , le travail se confond avec ridée de l'esclavage ; sur la rive droite, avec celle dii bien-être et des progrès ; là il est dégradé , ici on Thonore ; sur la rive gauchi» du fleuve, on ne peut trouver d'ouvriers appartenant à la race blanche, ils craindraient de ressembler a des esclaves, il fautsTen rapporter aux soins des nègres ; sur la rive droite , on chercheraii es vain un oisif , le blanc étend à tous les travaux ion activité et soii iatelliigence.
Ainsi done lefi hommes qni« dans le Kentucky , sont chargés d'exploiter les richesses naturelles du sol, n'ont ni cèle ni lumière | tandis que ceux qui pourraient avoir ces deo^x choses ne font rien, ou passent dans l'Ohio afin d'ntiliser leur industrie et de pouvoir l'exercer sans honte.
Il est vrai que dans le Kèntucky les maîtres font
(1 ) Chiffre exact diaprés le recensement de 1 80 0. Keutucky , 088,844.
.Q],ip, 957,679. ,, ,,, ,,GoogIe
travailler les esclaves sans être oUigés de les payer; mais ils tirent peu de friiits de leur» e^ forts , tandis que l'argent qu'ils <k>nnéraient aux ouvriers libres se retrouverait avec usure dans le prix de leurs travaux.
L'ouvrier libre est paye , mais il fait plus vite que l'esclave , et la rapidité d'eiëcution est «n des grands éléments de l'économie* Le blane vend «es secours , mais on ne les achète que quand ils sont utiles ; le noir n'a rien à réclamer pour prix de ses services , mais on est obligé de le nourrir en tout temps ; il faut le soutenir dans sa vieil* )ess6 comme dans son âge mûr , dans sa stérile enfance comme durant les années fécondes de sa jeunesse , pendant la maladie comme en santé. Ainsi ce n'est qu'en payant que l'on obtient le travail de ces deux hommes : Touvrier libre reçoit un salaire; l'esclave, une éducation, des aliments, des soins, des vêtements ; l'argent que dépense le maître pour TeiitreMen de l'esclave, s'écoule peu à peu et en détail ; on Taperçoit à peine. Le salaire que l'on donne à l'ouvrier se livre d'un seul t;oup , et il semble n'enrichir que celui quiie reçoîA ; mais , en réalité , l'esclave a plus coûté que l'homme libre, et ses travaux ont été moins productifs (1).
(1) Indépendamment de ces causes qui, partout où les oiiTriers libres abondent, rendent leur travail plus productif et plus économique que celui des esclaves, il en faut signaler une autre qui est particulière aux États-Unis : dans toute
L'influence de resclavage s'étend encore plus loinj elle pénètre jusque dans l'âme même du naître , et imprime une direction particalière à ses idées et à ses goûts.
Sur les deux rives de TOhio la nature a donné à l'homme un caractère entreprenant et énergi* que; mais de chaque côté do fleuve il fait de cette qualité commune un emploi difierent.
Le blanc de la rive droite, obligé de YiwWb par ses propres effoti»^ a ptacé dans le biei^àtre matériel le but principal de son existence : et coraBtt le pays qu'il habite présente •è«on industrie d'mépuisables ressources et ofire à son activité des appâts toujours renaissants, son ardeur d'acquérir a dépassé les bornes oi^naires de la cupidité humaine : tourmenté du désir des richesses , on
la surface de rUnion on n*a encore trou?é le moyen de culti?Qf avec succès la canne à sucre que sur les bords du Mississipi , près de Tembouchure de ce fleuve dans le golfe du Mexique. A la Louisiane, la cullure de la canne est exfrémement avantageuse; nulle part le laboureur ne retire un aussi grand prix de ses travaux ; et , comme il s^établit toujours un certain rapport entre les frais de la production et les produits, le prix des esclaves est fort élevé à la Louisiane. Or , la Louisiane étant du nombre des Etats confédérés , on pQut y transporter des esclaves de toutes les parties de rUnion ; le prix qu^on donne d^un esclave à la Nouvelle -Orléans élève donc le prix des esclaves sur tous les autres marchés. Il en résulte que , dans les pays où la terre rapporte peu, les frais de culture parles esclaves continuent à être très-considérables, ce qui donne un grand avantage à la concurrence des ouvrieri libres. gtized by GooqIc
le voit entrer avec audace dai» toules les voies que la fortune Jui ouvre; il devient indifféremment marin, pionnier, manufacturier, cultivateur^ supportant avec une égale constance les travaux bu les dangers attachés à ces diffîrentes profes- «ions; il y a quelque chose de merveilleux dans Jes ressources de soft génie et une sorte dlië* roïsme daiis son avidité pour le gafai*
L!^œéric^iQ de la rive gauche ne inéprise pas seu^eneiU le toavail, laab to«tes les entreprises ^e le travail fait réu!&sir ; vivant dans une oitive aisance , il a les glAts àps hommes oisifs $4'ar||^nt a perdu une partie de sa valeur à ses yeux ; il poursuit moins la fortune que l'agitation et le plaisir, et il porte de ce côté l'én^gie que son voisin* déploie ailleurs ; il aime passionnément la chasse et la guerre ; il se plait dans les exercices les plus violents du corps ; Tusage des armes lui est familier, et dès son enfance il a appris à jouer sa vie dans des combats singuliers. L'esclavage n'empêche donc pas seulement les blancs de faire fortune , il les détourne de le vouloir.
Les mêmes causes opérant continuellement, depuis deux siècles, en sens contraires dans les colonies anglaises de TÂmérique septentrionale , ont fini par mettre une différence prodigieuse entre la capacité commerciale de Thomme du Sud et celle de Thomme du Nord. Aujourd'hui, il n'y a que le Nord qui ait des vaisseaux , des manufactures, des routes de fer et des canaux.
Cette diffîrence se remarqae , non-seolemeiit en comparant le Nord et le Sud , mais en compa* rant entre eux les habitants du Sud. Presque tous les hommes qui , dans les États les plus méridionaux de rUnion, se livrent à des entreprises oommerciales et cherchent à utiliser Fesclavage , sont Venus du Nord; chaque jour, les gens du Nord se répandent dans cette partie du territoire améri<^ cain où la concurrence est moins à craindre pour eux; ils y découvrent des ressources que n'y apercevraient point les habitants , et , se pliant à un système qu'ils désapprouvent , ils parviennent à en tirer un meilleur parti que ceux qui le soutiennent encore après l'avoir fondé.
Si je voulais pousser plus loin le parallèle , je prouverais aisément que presque toutes les différences qui se rexBarquent entre le caractère des Américaiits au Sud et au Nord ont pris naissance dans l'esclavage; mais ce serait sortir de mon sujet : je cherche en ce moment , non pas quels sont tous les effets de la servitude. , mais quels effets elle produit sur la prospérité matérielle de ceux qui l'ont admise.
Cette influence de l'esclavage sur la production*^ des richesses ne pouvait être que très*imparfaite- l ment connue de l'antiquité. La servitude existait j alors dans tout Funivers policé ; et les peuples qui \ ne la connaissaient point étaient des barbares. -^
Aussi, le christianisme n'a-t-il détruit l'escla- | vage qu'en faisant valoir les droits de L'esclave ; '
de nos jours on peut Fattaquer au nom du maître : sur ce point l'intérêt et la morale sont d'ac» cord*
A mesure que ces vërités se manifestaient aax États-Unis, on voyait l'escIaTage reculer peu à peu devant les lumières de l'expérience.
La servitude avait commencé au Sud et s'était ensuite étendue vers le Nord ; aujourd'hui elle se retire*
La liberté, partie du Nord , descend sans s'arrêter vers le Sud. Parmi les grands Etats , la Peasylvanie forme aujourd'hui l'extrême limite de l'esclavage vers le Nord ; mais dans ces limites mêmes il est ébranlé ; le Maryland, qui est immé^ diatement au-dessous de la Pensylvanie, se prépare chaque jour à s'en passer , et déjà la Virginie , qui suit Ib Maryland , discute son utilité et ses dangers (1). ^
(1) Il y a une raison particulière qui achève de détacher de la cause de Pesclayag^e les deux derniers États que je viens de nommer.
Il ne se fait pas un grand changement dans les institutions humaines sans qu'an milieu des causes de ce changement on ne découvre la loi des successions.
Lorsque Tinégalité des partages régnait au Sud, chaque famille était représentée par un homme rjiche qui ne sentait pas plus le hesoin fue le goût du travail; autour de lui vivaient de la même manière , comme autant de plantes parasites , les membres de sa famille que la loi' avait exclus de Théritage commun ; on voyait alors dans toutes les familles du Sud ce qu^on voit encore de nos jours dans les familles nobles de certains pays de l'Europe, où les cadets, sans avoir la même richesse que l'aîné, restent aussi oisifs que lui. Cet effet semblable était produit en Amérique et en Europe par des causes entièrement analogues. Dans le Sud des États-Unis , la race entière des blancs formait un corps aristocratique à la tête duquel se tenait un certain nombre d'indiviclus privilégiés dont la richesse était permanente et les loisirs héréditaires. Ces chefs de la noblesse américaine perpétuaient dans le corps dont ils étaient les représentants , les préjuges traditionnels de la race blanche , et maintenaient l'oisiveté en honneur. Dans le sein de cette aristocratie , on pouvait rencontrer des pauvres , mais non des travailleurs ; la misère y paraissait préférable à l'industrie ; les ouvriers nègres et esclaves ne trouvaient donc point de concurrents; et^^uel-
que opinion qu'on pût avoir sur l'utilité de lears efforts, il fallait bien les employer, puisqu'ils étaient seuls.
Du moment où la loi des successions a été abolie, toutes les fortunes ont commencé à diminuer simultanément; toutes les familles se sont rapprochées, par un même mouyement , de l'État où le travail devient nécessaire à l'existence ; beaucoup d'entre elles ont entièrement disparu ; toutes ont entrevu le moment où il faudrait que chacun pourvût soi-même à ses besoins. Aujourd'hui on voit encore des riq^es , mais ils ne forment plus un corps compacte héréditaire , ils n'ont pu adopter un esprit , y persévérer et le faire pénétrer dans tous les rangs. On a donc commencé à abandonner d'u«i commun accçrd le préjugé qui flétrissait le travail ; il y a eu plus de pauvres; et les pauvres ont pu sans rougir s'occuper des moyens de gagner leur vie. Ainsi l'un des effets les plus prochains de l'égalité des partages a été de créer une classe d'ouvriers libres. Du moment où l'ouvrier libre est entré en concurrence avec l'esclave , l'infériorité de ce dernier s'est fait sentir, et l'esclavage a été attaqué dans son principe même, qiii est l'intérêt du maître.
A mesure que l'esclavage recule, la race noire le suit dans sa marche rétrograde et retourne avec lui vers les Tropiques, d'où elle est originairement venue. ^
Ceci petit paraître extraordînaife àa premier* abord , on va bientôt le concevoir.
£n abolissant le principe de servitude, les Américains ne mettent point les esclaves en liberté.
Peut-être comprendrait-on avec peine ce qui f« suivre, si je ne citais ^n exemple : je choisirai celui de l'État de New* York. En 1788, l'État de New -York prohibe dans son sein la tente des esclaves. C'était d'une manière détournée en prohiber rîmportati«n. Dès lors le nombre des nègfes Jie ^accrc^t plus que suivant l'accroisâtaent na*> turel d« la fK)pul«lion, noir#. Ikiit ans après on prend une mesure plus décisive , et l'on déclare qu'à partir du A juillet 1799, tous les énfantjf» qoè naîtront de parents esclaves seront libres. Tcusle voie d'accroissement est alors fermée, il y a encore des esclaves , mais on peut dire que la servitude n'existe plus.
A partir de l'époque où un État du Nord prohibe ainsi l'importation des esclaves, on ne retire plus de noirs du Sud pour les transporter dans son sein.
Du moment où un État du Nord défend la vente des nègres , l'esclave , ne pouvant plus sortir des mains de celui qui le possède , devient une propriété incommode , et on a intérêt à le transporter au Sud.
Le jour où un État du Nord déclare que le fils de l'esclave naîtra libre, ce dernier perd une grande partie de sa valeur vénale , car sa posté-
— iSi —
tïié ne peut plas entrer dans le marché , et on a encore un grand intérêt à le transporter au Sud.
Ainsi la même loi empêche qae les esclaves da Sud ne viennent au Nord, et pousse ceux du Nord vers le Sud.
Mais voici une autre cause plus puissante que toutes celles dont je viens de parler*
A mesure que le nombre des esclaves diminue dans un Etat , le besoin de travailleurs libres 5*7 fait sentir. A mesure que les travailleurs libres s'emparent de Findustrie , le travail de l'esclave étant moins prododif , ce)ui<ifii devient une [propriété médiocre ou inutile , et on a Picore grand iptéiét à l'exporter au Sud , où la concurrence n'|»t pas à craindre*
L'abolition de l'esclavage ne fait donc pas arri* ver l'esclave à la liberté ; elle le fait seulement changer de maître ; du septentrion , il passe an midi.
Quand aux nègres affranchis et à ceux qui naissent après que l'esclavage a été aboli, ils ne quittent point le Nord pour passer au Sud ; mais ils se trouvent vis-à-vis des Européens dans une position analogue à celle des indigènes : ils restent à moitié civilisés et privés de droits au milieu d*une population qui leur est infiniment supérieure en richesse et en lumières; ils sont en butte à la tyrannie des lois (1) et à l'intolérance
(1) Les Étafs où l'esclavage est aboli s'a [»pliquent ordi-
des mœars. Plus malheareux sousiui certain rapport que les Indiens, ils ont contre eux les sou« Tenîrs de TesclaTage , et ils ne peuvent réclamer la possession d'un seul endroit du sol ; beaucoup succombent à leur misère (1), les antres se concentrent dans les villes ^ où, se chargeant des plus grossiers travaux , ils mènent une existence précaire et misérable*
Quand, d'ailleurs , le nombre des nègres eonU^ ,* Buerait a s'accroître de la même manière qu'àl'é-. poque où ils ne possédaient pa# encore la liberté, le nombre des bkncs augmentant livec une double vitesse après l'abolitioii' de FesQlavage,'Iés noirs seraient biei^tôt comme engloutis au milieu i^m flots d'une population étrangère.
Un pays cultivé par des eftclaVes est en général fBoins peuplé qu'un piys cultivé par des hommes '^ libry ; de plus » rAméric[ue est une contr^i^ non • velle i ail moment donc où un État abolit Tesda-
nairement à rendre fâcheux aux nègres libres le séjour de leur territoire ; et comme il s^établit sur ce point une sorte d*émulation entre les différents États, les malheureux nègres ne peuvent que choisir entre des maux.
(1) Il existe une grande différence entre la mortalité des blancs et celle des noirs dans les États où Tesclayage est aboli : de 1820 à 1831 , il n^est mort à Philadelphie qu^un blanc sur quarante-deux individus appartenant à la race blanche : tandis quMl y est mort un nègre sur vingt-un individus appartenant à la race noire. La mortalité n^est pas si grande à beaucoup près parmi les nègres esclaves. Voyez EmmersorCs médical Statistics, pag. 28. ^ t
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vage, il n'est encore qu'à moitié pleih. A peine la servitude y est-elle détruite , et le besoin des travailleurs libres s'y fait-il sentir, qu'on voit accourir dans son sein de toutes les parties du pays uiie foule de bardis aventuriers ; ils viennent pour profiter des ressources nouvelles qui vont s'ou*^ vrir à l'industrie. Le sol se div^ entre eux; sur chaque portion s'établit une famille de blancs qui s'en empare. C'est aussi vers Jes États libres ■ que l'émigration européenne se dirige. Que ferait le pauvre d'Europe qui vient «diercher l'aisance et ' le bonheur dans le Nouveau-Monde, s'il allait habiter un pays où le triyrail est entaché d'ignominie? Ainsi, la population blaache, croit par son mouvement naturel et en miême temps par ujae im*mense émigration, tandis que- la population noire ' ne reçoit point d'émigranl^ et s'affaiblit. Bientôt la proportion qui existait entre les deux races est renversée. Les nègres ne forment plus qa'un malheureux débris , une petite tribu pauvre et nomade , perdue au milieu d'un peuple immense et maître du sol ; et l'on ne s'aperçoit plus jde leur présence que par les^i^ustices et les rigueurs dont ils sont l'objet.
Dans beaucoup d'Etats de l'Ouest, la race nègre n'a jamais paru ; dans tous les Etats du Nord , elle disparaît. La grande question de l'avenir se resserre donc dans un cercle étroit; elle devient ainsi moins redoutable , mais non plus facile à résoudre. ^ t
JigitizedbyCjOOgle
A mesure qa*on descend vers le Midi , il est plus difficile d'abolir ntilenient Fesclavage. Ceci résulte de plusieurs causes matérielles (piHl est nécessaire de déTèlopper.
La première est le climat ; il est certain qu'à proportion que les Européens s'approchent des Tropiques , le travailleur devient plus difficile. Beaucoup d'Américains prétendent même que, sous une certaine latitude , il finit par leur être mortel , tandis que le nègre s^ soumet sans dan<^ gers (1); mais je ne pense pas que cette idée, si favorable à la paresse de l'horame du Midi , soit fondée sur l'expérience. 11 ne fait pas plus chaud dans le Sud de l'Union que dans le Sud de l'Espagne et de l'Italie (2). Pourquoi FEuropéen n'y pourrait-il exécuter les mêmes travaux? Et si l'esclavage a été aboli en Italie et en Espagne sans que les maîtres périssent , pourquoi n'en arriverait-il pas de même dans l'Union? Je ne crois donc pas que la nature ait interdit, sous peine de mort,
(1) Ceci est vrai dans les endroits où Ton cultive le rix. Les rizières, qai sont malsaines en tous pays, sont particulièrement dangereuses dans ceux que le soleil brûlant des Tropiques vient frapper. Les Européens auraient bien de la peine a cultiver la terre dans cette partie du Nouveau- Monde , s*il voulaient s*obstiner à lui faire produire du riz. Mais ne peut-on pas se passer de rizières ?
(3) Ces États sont plus près de Tëquateur que ritalie et rSspagne ; mais le continent de TAmériqHe est infiniment plus froid que celai de TEurope. ^ - ^ ^^-
aux Earopéens de la Géorgie on des Florides , de tirer eux-mêmes leur subsistance du sol ; mais ce travail leur serait assurément plus pénible et moins productif (1) qu'aux habitants de la Noii<» velle - Angleterre. Le travailleur libre perdant ainsi au Sud une partie de sa supériorité sur l'esclave , il est moins utile d'abolir l'esclavage*
Tontes les plantes de l'Europe croissent dans le Nord de l'Union ; le Sud a des produits spéciaux«
On a remarqué que l'esclavage est un moyen dispendieux de cultiver les céréales. Celui qui récolte le blé dans un pays où la servitude est inconnue ne retient habituellement à son service qu'un petit nombre d'ouvriers ; à l'époque de la moisson, et pendant les semailles , il en réunit, il est vrai , beaucoup d'autres; mais ceux-là n'habitent que momentanément sa demeure.
Pour emplir ses greniers ou ensemencer se» champs , l'agriculteur qui vit dans un Etat à esclaves est obligé d'entretenir, durant toute l'année, un grand nombre de serviteurs qui, pendant quelques jours seulement , lui sont nécessaires : car, différents des ouvriers libres, les escfaves ne
(1 ) L^spagne fit jadis transporter dans un district de la Louisiane, appelé Attakapas, un certain nombre de paysans des Açores.L*esclavagene fut point introduit parmi eux; o*était un essai. Aujourd'hui, ces hommes cultivent encore la terre sans esclaves ; mais leur industrie est si languissante qu^elle fournit à peine à leurs besoins. - ^ ^ ^-
sauraient attendre, en travaillant pour eux-mê» mes 9 le moment où l'on doit venir louer leur industrie. Il faut les acheter pour s'en servir.
L'eiiclavage , indépendamment de ses inconvénients généraux, est donc naturellement moins applicable aux pays où les céréales sont cultivées , qu'à ceux où on réoolte d'autres produits.
La culture du tabac , du coton , et surtout de la canne à sucre, exife au contraire, des soins continuels. On peutr^y e«ijiloyer des jCemmes et des enfants qu^ifr ne poiuriyit poéAt utilise^ dtni la culture du blé. Ainsi , Itesctovage est naturellement plus approprié au ^aj^ d*oà l'on tire les produits que je viens de nommer.
Lç tabac, le coton, la canne, ne Croissent qu'au Snd; ils y forment les sources principales da la richesse du pays. En détruisant l'esclavage, les hommes du Sud se trouveraient dans V^ne d^es deux alternatives : ou ils seraient obligés de (manger leur système de culture, et alors ils entreraient en concurrence avec les hommes du Nord, plus actifs et plus expérimentés qu'eux; ou ils cultiveraient les mêmes produits sans esclaves, et alors ils auraient à supporter la concurrence des autres États du Sud qui les auraient conservés.
Ainsi le Sud a des raisons particulières de garder l'esclavage , que n'a point le Nord.
Mais voici un autre motif plus puissant que tous les antres. Le Sud pourrait bien, à la rigueur,
abolir la servitude; mais comment se délivreraitiil des noirs? An nord, on chasse en même temps l'esdaTage et les escIaTes. Au Sud, on ne peut espé*rer, d'atteindre en même temps ce double résultat.
En prouvant que la servitude était plus natu^ relie et plus avantageuse au Sud qu'au Nord , j'ai suffisamment indiqué que le nombre des esclaves devait y être beaucoup plus grand. C'est dans le Sud qu'oni été amenés les premiers Africayis; c'est là qu'ils sont toujours arrivés en plus grand nombre. A mesure q^'pn s'avance vers k Sud, le jn;^ugé qui maintieniroisiveté en honneur prend de la puissaéoe* Dans les États qui avoisin«it le plus les Tropiques, il n'y a pas un blanc qui travaille. Les ndgres sont donc naturellement plus nombreut au Sud qu'an Nord. Chaque jour, comme je l'ai dit plus haut, ils le deviennent davantage ; car, à proportion qu'on détruit l'esclavage à l'une des extrémités de l'Union , les nègres s'accumulent à l'autre» Ainsi, le nombre des noirs augmente au Sud , non-seulement par le mouvement naturel de la population , mais encore par l'émigration forcée des nègres du Nord. La race africaine a , pour croître dans cette partie de l'Union , des caus^ analogues à celle qui font gran-^ dir si vile la race européenne au Nord.
Dans l'État du Maine , on compte un nègre sur 300 habitants; dans le Massachusetts, un sur 100; dans l'État de New-York, deux sur 100; en Pen^ sylvanie, trois; au Marylnnd, trente-quatre; qua-
raiite-deux dans la Virginie; et cinquante-cinq, enfin , dans la Caroline du Sad (1). Telle était la proportion des noirs par rapport à celle des blancs dans l'année 18S0. Mais cette propo^ion change sans cesse ; chaque jour elle devient plus petite m Nord ^ plus grande au Sud.
11 est évident^i^ dans l«s États les plus méridionaux de rUoion , on ne sauniî^ ahiiir Tefola*- Tage comme on l'a ^it dans les ijji^%a du Nord , tans courir de^ très-gr|Apd6 fittigers* q«e eeux-^i n'ont point eu à jsedouter*
Nous avons vu comment les Etats du Nord ménageaient la transition^entre l'esclavage et la 11^ Inerte. Ils giardent la génération présente dans les fers et émancipent les races^futures ; de cette ma» nière, on n'introduit lea nègres que peu à peu
(1 ) On lit, dans Touvrage américain intitulé : îéetters on the colonisation Society, par Garey , 18ô5 , oe qui suit: « Dans la Caroline dt^Sud, depuis quarante ans, la race noire I) croît plut vite que celle des btalics. En faisant un eiMemble » de la populati^des cinq États du Sud*qui ont d*abordea » des esclaTes, dit encore M. Carey, leMaryland, la Virginie^ «> la Caroline du Nord, la Caroline du sud et la Géorgie, oii » découvre que de 1790 à 1830 les blancs ont augmenté dans fi le rapport de 80 par lOO dans ces État^s et les noirs dans » celui de 1 12 pai' 160 ,. »
Aux États-Unis^^ en 1830, les hommes appartHiant aux deux races étaient distribués de la manière suivante; États où resclavage est aboli : 6,565,454 blancs, 120,520 liègres. Éfats où Pesclavage existe encore, 3,900,81 4 blancs, 2,208,182 nègres. . o -
dans la société, et , tandis qu*on retient dans la «çnritude l'homme qui pourrait faire un mauTais usage de son indépendance, on affranchît celui qui, ayant de devenir maître de lai-même, peut encore apprendre Fart d'être libre.
Il serait difficile de faire l'application de cette méthode an Sud. Lonqu'i^n d^lare qu'à partir de certaine époque^ le fils du nègie sera libre, fit introduit le nrineipe et l-id^e de la liberté dans \d aein même de la ser^tude : les noirs, que le législateur garde dans Tesclavage et qui roîent leurs fik en sortir, s'étonnent de ce partage inégal que fait entre eux la destinée ; ils s'inquiètent et s'irritent. Dès lors, l'esclavage a perdu, à leurs yeux , l'espèce de puissance morale que lui donnaient le temps et la coutume ; il en est réduit à n'être plus qu'un abus visible de la force. Le Nord n'avait rien à craindre de ce contraste , parce qu'au Nord les noirs étaient en petit nombre et les blancs très-nombreux. Mais si cette première aurore de la- liberté venait à éclairer en même temps deux mfllions d'hommes , les oppresseurs devraient trembler.
Après avoir affranchi les fils de leurs esclaves , les Européens du Sud seraient bientôt contraints d'étendre à toute la race noire le même bienfait.
Bans le Nord, comme je l'ai dit plus haut, du moment où l'esclavage est aboli, et même du moment où il devient probable que le t^nps de son abolition approche , il se fait un double mouve*
xuent : les esclayes quittent le pays pour être transportés plus au Sud ; les blancs des Etats du Nord et les émigrants d'Europe affluent à leur place.
Ces deux causes ne peuvent opérer de la même manière dans les derniers Etats du Sud. D'une part, la masse des esclaves y est trop grande pour qu'on puisse espérer de leur faire quitter le pays ; d'autre part, les Européens et les Ânglo-Améri* cains du Nord redoutent de venir habiter une contrée où Ton n'a point encore réhabilité le travail. D'ailleurs, ils regardent avec raison les Etats où la proportion des nègres surpasse ou «gale celle des blancs, comme menacés de grands malheurs , et ils s'abstiennent de porter leur industrie de ce côté.
Ainsi, en abolissant l'esclavage, les hommes du Sud ne parviendraient pas , comme leurs frères du Nord , à faire arriver graduellement les nègres à la liberté ; ils ne diminueraient pas sensiblement le nombre des noirs , et ils resteraient seuls pour les contenir. Dans le cours de peu d'années , on verrait donc un grand peuple de nègres libres , placé au milieu d'une nation à peu près égale de blancs.
Les mêmes abus de pouvoir, qui maintiennent aujourd'hui resclavage,deviendraient alors dans le Sud la source des plus grands dangers qu'auraient à redouter les blancs. Aujourd'hui le descendant des Européens possède seul la terre; il est maî|re ab-
solu de l'indastrie; seul il est riche, éclairé, armé. Le noir ne possède aucuns de ces avantages ; mais il peut s'en passer, il est esclaye. Devenu libre , chargé de veiller lui-même sur son sort , peut-il rester privé de toutes ces choses sans mourir? Ce qui faisait la force du blanc, quand Fesclavage existait , l'expose donc à mille périls après que l'esclavage est aboli.
Laissant le nègre en servitude, on peut le tenir dans un état voisin de la brute ; libre , on ne peut l'empêcher de s'instruire assez pour apprécier retendue de ses maux et on entrevoir le remède. Il y a d'ailleurs un singulier principe de justice relative qu'on trouve très^profondément enfoncé dans le cœur humain. Les hommes sont beaucoup plus frappés de l'inégalité qui existe dans Tintérieur d'une même classe, que des inégalités qu'on remarque entre les différentes classes. On comprend l'esclavage ; mais comment concevoir l'existence de plusieurs millions de citoyens éternellement plies sous l'infamie et livrés à des misères héréditaires? Dans le Nord, une population de nègres affranchis éprouve ces maux et ressent ces injustices; mais elle est faible et réduite; dans le Sud elle serait nombreuse et forte.
Du moment où l'on admet que les blancs et les nègres émancipés sont placés sur le même sol comme des peuples étrangers l'un à l'antre , on comprendra sans peine qu'il n'y a plus que deux chances dans l'avenir; il faut que les nègres et
les blancs se confondent entièrement ou se séparent»
J'ai déjà exprimé plus haut quelle était ma conviction sur le premier moyen (l). Je ne pense pas que la race blanche et la race noire en viennenl nulle part à vivre sur un pied d'égalité.
Mais je crois que la difficulté sera bien plus grande encore aux États-Unis que partout ailleurs. 11 arrive qu'un homme se place en dehoit des préjugés de religion, de pays, de race, et si cet homme es^ roi , il peut opérer de surprenantes révolutions dani la société x un peuple toirt entier ne saurait se mettre ainsi en quelque sorte aa*dessus de lui-même.
' Un despote , v^ant à Gonfondià^ les Américains et leurs anciens esclaves sous le lâên^sj^ug, parviendrait peut-^tre à les mêler : tant que la démocratie américaine restera à la tête des affaires, nul n'osera tenter une ^pareille ent|reprtse, et l'on peut prévoir que plus les blancs des États-Unis seront libres, et plus ils chercheront à s'isoler (â).
(1] Cette opinion , du reste , est appuyée sur des autorités bien autrement graTes que la mienne. On lit entre autres dans les Mémoires de Jefferson : « Rien nVst plus claire- » ment écrit, dans le liTre des destinées, que ra£franchisse- » ment des noirs, et il est tout aussi certain que les deux » races également libres ne pourront vivre sous le même gou- » vernement. La nature , Thabitude et Topinion ont établi » entre elles des barrîères insurmontables r> (Voyez Extrait de» Mémoires de Jefferson, par M. Conseil).
(2) Si les Anglais des Antilles s'étaient goçrg'g^^ux-
J*ai dit aillenn que le yéritable lien entre TEaropëen et l'Indien était le métis : de même la yéritable transition entre le blanc et le nègre, c'est le mnlâtre ; partout où il se trouve un très-grand nombre de mulâtres, la fusion entre les deux races n'est pas impossible.
Il y a des parties de l'Amërique où l'Européen et le nègre se sont tellement croisés qu'il est difficile de rencontrer un homme qui soit tout-à-fail blanc ni tout'è-ftit noir : arrrtTé à ce point , on piBut réellement dire que les deiu races se sont mêlées^ ou plutôt, a leur place, il en est surrenii une troisième qui tient des deux , sans être pré- ^cisément ni l'une ni l'autre.
De tous les l^vopëens , les anglais sont cei£fe qui ont le^'iyioins mêlé leur sang a celui des nègres. On voit au Sud de l'Union plus de mulâtres qu'au Nord , mais infiniment moins que dans aucune autre col(^nie européenne ;* les mulâtres sont très-peu nombreuit aux Etats-Unis ; ils n'ont aucune force par eux-mêmes , et , dans les querelles de race , ils font d'ordinaire cause commune avec les blancs. C'est ainsi qu'en Europe on voit souvent les laquais des grands seigneurs trancher du noble avec le peuple.
Cet orgueil d'origine , naturel à l'Angluis , est encore singulièrement accru chez rAmëricain par
mêmes , on peut compter quUls n'eusent pas accordé fade d^éraancipation que la mère-patrie vieut d*imposer.
rorgueif^ndivîdael que la liberté démocratique fait naître. L'homme blanc des États-Unis est fier de sa race 9 et fier de lui-même.
D'ailleurs , les blancs et les nègres ne venant pas à «e mêler dans le Nord de l'Union , comment se mêleraient-ib dans le Sud ? Peut-on supposer , un instant que rAméricain du Sud, placé, comme il le sera toujours, entre Thomuie blaiy;, dans toute sa supériorité physique et morale , eft te nègre, puisse jamais songer à se confondre atee ce dernier? L'Aoïérîcain du Sud a deux payions énergiques qui le posteront toujours à s'isoler; il craindra de ressembler au nègre aon ancien esclave, et de descendre au^essous^du bluic^son voisin.
S'il fallait absolument prévoir l'avenir, je dirais que , suivant le cours probable des choses, l'abolition de l'esclavage au Sud fera croître la répugnance que la population blanche y éprouve pour les noirs. Je fonde cette opinion sur ce que j'ai déjà remarqué d'analogue au Nord. J'ai dit que les hommes blancs du Nord s'éloignent des nègres avec d'autant plus de soin que le législateur marque moins la séparation légale qui doit exister entre eux : pourquoi n'en serait-il pas de xaèiae au Sud ? Dans le Nord , quand les blancs craignent d'arriver à se confondre avec les noirs, ils redoutent un danger imaginaire. Au Sud, où le danger serait réel , je ne puis croire que la crainte fût moindre. r- t
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Si , d*ane part , on reconnait (et le fait n*est pas douteux) que dans l'extrëmitë sud, les noirs s'accumulent sans cesse et croissent plus Tite que les blancs ; si, d'une autre, on concède qu'il est îm^ possible de prévoir Tépoque où le« noirs et les blancs arriveront à se mêler et à retirer de l'ëtat de société les mêmes avantages, ae doit- on pas en conclure qu#f dans les États du Sud , les noirs •t les blancs finiront tôt ou taiid par entrer en lutte?
Q»^I sera le résultat final de œlte lutte?
Qn comprendra sans peine quQ^ sur ce points il faut se renfermer dans le vague des conjecla^ res^L'i^sprit humain parviei^ avec peine à tracer, en quelque sorte , un grand cercle autour de Tavpnijr; mais, en dedans de.ce cercle, s'agite le hasard qui échappe à tous les efforts. Dans le tableau de l'avenir , le hasard forme toujours comme le point obscur où l'œil de l'intelligence ne saurait pénétrer. Ce qu'on peut dire est ceci : dans les Antilles, c'est la race blanche qui semble destinée à succomber; sur le continent la race noire.
Dans les Antilles, les blancs sont isolés au milieu d'une immense population de noirs ; sur le continent les noirs sont placés entre la mer et un peuple innombrable qui, déjà , s'étend au-dessus d*eux, comme une masse compacte , depuis les glaces du Canada jusqu'aux frontières de la Virginie; depuis les rivages du Missouri jusqu'aux bords de l'Océan allantiqne. Si les blancs de
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FAmérî^ue du Nord restent anis, il est difficile de croire que les nègres paissent échapper à la destruction qui les menace ; ils succomberont sous^lo fer ou ]a misère. Mais les populations noires, accumulées le long du golfe du Jifexique, ont des chances de salut , si la lutte entre les deux raees Tient à s'établir, alors que la confédération américaine sera dissoute. Une fois l'anneau fédéral brisé, les hommes du Sud auraient tort de comp. ter sur un apptfi durable de la part de leurs frères du Nord. Ceui^ci savent que le danger ne peut jamais les atteindre ; si un devoir positif ne les contraint de marcher au secours du Sud , on peut prévoir que les sympathies de race seront impuissantes.
Quelle que soit, du reste, l'époque de la lutte , les blancs du Sud, fussent-ils abandonnés à euxmêmes, se présenteront dans la lice avec une immense supériorité de lumières et de moyens ; mais les noirs auront pour eux le nombre et l'énergie du désespoir. Ce sont là de grandes ressources quand on a les armes à la main. Peut-être arrivera-t-il alors à la race blanche du Sud ce qui est arrivé aux Maures d'Espagne. Après avoir occupé le pays pendant des siècles , elle se retirera enfin peu à peu vers la contrée d'où ses aïeux sont autrefois venus , abandonnant aux nègres la possession d'un pays que la Providence semble destiner à ceux-ci , puisqu'ils y vivent sans peine, et y travaillent plus facilement que les blancs.
Le danger plus oa moins éloigné, mais iaëvitable , d'nne latte entre les noirs et les blancs qui peuplent le Sud de l'Union, se présente sans cesse eomme un rêve pénible à Vimagination des Américains. Les habitants du Nord s'entretiennent chaque jour de ces périls , quoique , directement , ils n'aient rien à en craindre. Ils cherchent vainement à trouver un moyen de conjurer les malheurs qu'ils prévoient.
Dans les États du Sud , on se tait; on ne parle point de l'avenir aux étrangers ; on évite de s'en expliquer avec ses amis; chacun se le cache, pour ainsi dire , à soi-même. Le silence du Sud a quelque chose de plus effrayant que les craintes bruyantes du Nord.
Cette préoccupation générale des esprits a donne naissance à une entreprise presque ignorée , qui peut changer le sort d'une partie de la raee humaine.
Redoutant les dangers que je viens de décrire, un certain nombre de citoyens américains se réunirent en société dans le but d'importer, à leurs frais, sur les côtes de la Guinée, les nègres libres qui voudraient échapper à la tyrannie qui pèse sur eux (1).
(1) Cette société prit le nom de Société de la Colonisation des Noirs. Foyes ses rapports annaels, notamment le quinzième, yoye* aussi la brochure déjà indiquée , intitulée : Lettera on the colonisation Society and ont is probable reiultê, par ai. Carey. Philadelphie, awil 1 833^ ^ ^
£a 18â0, la société dont je parle parvint à fonder en Afrique , parle 7** degré de latitude nord, un élabiissenient auquel elle donna le nom de Libéria. Les dernières nouvelles annonçaient que deux mille cinq cents nègres se trouvaient déjà réunis sur ce point. Transportés dans leur ancienne patrie , les noirs y ont introduit les institutions américaines. Libéria a un système repré* sentatif , des jurés nègres, des magistrats nègres» des prêtres nègres ; on y voit des temples et des journaux , et , par un retour singulier des vicissi<tudes de ce monde, il est défendu aux blancs de se fixer dans ses murs (1).
Voilà, à coup sûr, un étrange jeu de la fortune! Deux siècles se sont écoulés depuis le jour où l'habitant de l'Europe. entreprit d'enlever les nègres à leur famille et à leur pays pour les transporter sur les rivages de l'Amérique du Nord. Aujourd'hui on rencontre l'Européen occupé à charrier de nouveau à travers l'Océan atlantique les descendants de ces mêmes nègres, afin de les reporter sur le sol d'où il avait jadis arraché leurs pères. Des barbares ont été puiser les lumières de la ci^
(1 ) Cette dernière règle a été tracée par les fondateurs eui-mêmes de rétablissement. Ils ont craint qu'il n'arrivât en Afrique quelque chose d'analogue à ce qui se passe sur les frontières des Étals-Unis , et que les nègres comme les Indiens, entrant en contact avec une race plus éclairée que la leur, ne fussent détruits avant de pouvoir se civiliser.
TÎlkation au sein de la serritude et apprendre dans l'esclavage Tart d'être libres.
Jusqu'à nos jours , l'Afrique était fermée aax arts et aux sciences des blancs. Les lumières de l'Europe , importées par des Africains, y pénétreront peut-être. Il y a donc une belle et grande idée dans la fondation de Libéria; mais cette idée, qui peut devenir si féconde pour l'Ancien-^Monde, est stérile pdior le Nouveau.
En douze ans , la Société de colonisation des Noirs a transporté en Afrique deux mille cinq cents nègres. Pendailt le même espace de temps , il en naissait environ sept cent mille dans les États-Unis.
La colonie de Libéria fût^elle en position de recevoir chaque année des milliers de nouveaux habitants et ceux-ci en état d'y être conduits utilement ; rUnion se mit^elle à la place de la société et employât'-elle annuellement ses trésors (!)
(1 ) Il dé rencontrerait bien d'autres difficultés encore dans une pareille entreprise. Si l'Union, pour transporter les nègres d'Amérique en Afrique, entreprenait d'acheter les noirs à ceux dont ils sont les esclaves , le prix des nègres , croissant en proportion de leur rareté, s'élèverait bientôt à des sommes énormes , et il n'est pas croyable que les États du Nord consentissent à faire une semblable dépense dont ils ne devraient point recueillir les fruits. Si l'Union s'emparait de force ou acquérait à un bas prix fixé par elle les esclaves du Sud , elle créerait une résistance insurmontable parmi les États situés dans cette par tiède l'Union. Desdeu^ cMés on aboutit à l'impossible.
et ses Taîsseaux à exporter des nègres en Afinqtte, elle ne pourrait point encore balancer le seat progrès natarel de la population parmi les noirs ; n'enlevant pas chaqne année autant d'hommes qu'il en Tient au monde , elle ne parviendradt-pas même a suspendre les déyelop^ments du mal qui grandit chaque jour dans son sein (!)•
La race aègve ne quittera plus les limages du continent américain , où les passions et Tes wk^ de l'Europe l'on Mt '^toKcendre ; éHi jm disparaîtra du Nouveau-MoAde qu'en ^ssa^t d'exister. Les hob^nts des Etals-Utiis peu¥*Mit éloigner les malheurs qu'ils redoutent ^ mak ils ne sauvaient aujonrd'bui en détruire la cause.
Je suis obligé d'avouer que je ne considère pas l'abolition de la servitude comme un moyen de retarder, dans les États du Sud, la lutte des deux races.
Les nègres peuvent rester longtemps esclaves sans se plaindre ; m||k entrés au nombre des hommes libres , ils slndigneront bientôt d'être privés de presque tous les droits des citoyens ; ^^ » llb^lp^v4iMemni» les égaux des blancs , ils ne tarderont paMl se montrer leurs ennemis.
ka Nord, on avait touft^ofit à afiranchir les
(1) 11 y avait en 1850 dans les États-Un m , 2,010,427 esclaves et 319,459 affranchis : en tout 2,329,766 nègres, ce qui formait un peu plus du cinquième de la population totale des Étals-Unis à la même époque. „^ ^
eseJaves ; on se délivrait aÎDsi de l'esclavage, sans ayoir rien à redouter des nègres libres. Ceux-ci étaient trop peu nombreux pour réclamer jamais l«urs droits. 11 n'en est pas de même au Sud.
La question de l'esclavage était pour les maîtres au Nord , «ne question commerciale et mamifacturière ; au Sud , c'est une question de vie ou dfl roorlb II ne frut donc pas confondre l'esclavaj^ au Nord et au Sud.
Dieu m». g|iBie d» chevAei^ comme certains auteurs améncUns, à justifier le prinoipe de la servitude des x^res. Je dis seulement que tous ceux qui ont adniis cet ^reux principe autrefois ne sont pas également libres aujourd'btii de s'en départir.
Je confesse que , quand je considère l'état du Sud , je ne découvre , pour la race blanche qui habite ces contrées , que deux manières d'agir : affranchir les nègres et les fondre avec elle; rester isolés d'eux et les tei^ir le plus longtemps possible dans l'esclavage. Les moyens termes me paraissent aboutir prochainement à la plus horrible de toutes les guerres oirilei, f t p«^ls-être à la ruine de l'une des deux racesi»
Les Américains du'Vud envisagent la question sous ce point de vue , et ils agissent en conséquence. Ne voulant pas se fondre avec les nègres, ils ne veulent point les mettre en liberté.
Ce n'est pas que tous les habitants du Sud regardent l'esclavage comme nécessaire à la richesse
du maître; sur ce point, beaucoup d'entre eux sont d*accord avec les hommes du Nord , et admettent Tolontiers avec ceux-ci que la servitude est un mal ; mais ils pensent qu'il faut conserver ce mal pour vivre.
Les lumières, en s'accroissant au Sud, on fait apercevoir aux habitants de cette partie du territoire que l'esclavage est nuisible au maître , et ces mêmes lumières leur montrent , plus clairement qu'ils ne Favaient vu jusqu'alors, la presque iuipossibité de le détruire. De là un singulier contraste; l'esclavage s'établit de plus en plus dans les lois, à mesure que son utilité est plus contestée; et, tandis que son principe est graduellement aboli dans le Nord , on tire au Midi , de ce même principe , des conséquences de plus en plus rigoureuses.
La législation des États du Sud , relative aux esclaves , présente de nos jours une sorte d'atrocité inouïe , et qui seule vient révéler quelque perturbation profonde dans les lois de l'humanité. Il suffit de lire la législation des États du Sud pour juger la position désespérée des deux races qui les habitent.
Ce n'est pas que les Américains de cette partie de l'Union aient précisément accru les rigueurs de la servitude; ils ont, au contraire , adouci le sort matériel des esclaves. Les anciens ne connaissaient que les fers et la mort pour maintenir l'esclavage; les Américains du Sud de TUniou
ont trouve des garanties plus intellectuelles ponr la durée de leur pouvoir. Ils ont, si? je puis m'exprimer ainsi , spiritualisë le despotisme et la Tiolence. Dans Fantiquité ^ on cherchait à empêcher Fesclave de hriser ses fers f de nos jours , on a entrepris de lui en 6ter le dësir*
Les anciens enchaînaient le corps de resclave; mais ils laissaient son esprit libre et lui permet* taient de s*éclairer. En cela ils étaient consé* quentsavec eux-mêmes ; il y avait alors une issue naturelle à la servitude. D^un jour à l'autre Tes* elave pouvait devenir libre et égal à son maître.
Les Américains du Sud , qui ne pensent point qu'à aucune époque les nègres puissent se confondre avec eux , ont défendu , sous des peines sévères , de leur apprendre à lire et à écrire. Ne Youlant pas les élever à leur niveau , ils les tiennent aussi près que possible de la brute.
De tous temps Fespérance de la liberté avait été placée an sein de l'esclavage pour en adoucir les rigueurs.
Les Américains du Sud ont compris que l'affiranehissement offrait toujours des dangers, quand l'affranchi ne pouvait arriver un jour a s'assimiler au tnaitre. Donner à un homme la liberté et le laisser dans la misère et l'ignominie, qu'est-ce faire, sinon fournir un chef futur à la révolte des esclaves ? On avait d'ailleurs remarqué, depuis longtemps , que la présence du nègre libre jetait une inquiétude rague au fond de l'àme de
ceux quine Tétaient pas, et 7 faisait pëaétrer , comme une lueur douteuse, Fidée de leurs droits^ Les Américains du Sud ont enlevé aux maîtres , dans la plupart des oas , la faculté d*affranchir^(l).
J'ai rencontrié , au Sud de TUnion , un vieillard qui jadis avait vécu dans un commerce illél^itime avec une de ses négresses* Il en avait eu plusieurs enfants qui, en venant au monde , étaient devenus les esclaves de leur père. Plusieurs fois celui-ci avait songé a leur léguer au moins la liberté; mais des années s'étaient écoulées avaitft qu'il pût lever les obstacles mis i l'affranchissement par le législateur. Pendant ce temps, la vieillesse était venue, et il allait mourir. U se représentait alors ses fils traînés de marché en marché , et passant de Tautorita paternelle sous la vierge d'un étranger. Ces horribles images jetaient dans le délire son imagination expirante. Je le vis en proie aux angoisses du désespoir, et je compris alors comment la nature savait se venger des blessures que lui faisaient les lois.
Ces maux sont affreux , sans doute ; mais ne sont-ils pas la conséquence prévue et nécessaire du principe même de la servitude parmi les mo*dernes ?
(1) Uaffrancfaissement n*est point interdit, mais soumis à des formalité qui le rendent difficile. GoOQÏe
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Du moment où les Européens ont pris leurs esclaves dans le sein d'une race d'hommes diffërente de la leur, que beaucoup d'entre eux considéraient comme inférieure aux autres i^ces humaines , et à laquelle tous envisagent avec horreur l'idée de s'assimiler jamais , ils ont sup> posé l'esclavage éternel 9 car, entre l'extrême inégalité que crée la servitude , et la complète égalité que produit naturellement parmi les hommes l'indépendance , il n'y a point d'état intermédiaire qui soit durable. Les Européens ont senti vaguement cette vérité, mais sans se l'avouer. Toutes les fois qu'il s'est agi des nègres , on les a vus obéir tantôt à leur intérêt ou à leur orgueil, tantôt à leur pitié. Ils ont violé envers le noir tous les droits de l'humanité , et puis ils l'ont instruit de la valeur et de l'inviolabilité de ces droits. Ils ont ouvert leurs rangs à leurs escla* ves, et quand ces derniers tentaient d'y pénétrer, ils les ont chassés avec ignominie. Voulant la servitude ,' ils se sont laissé entraîner, malgré eux ou à leur insu , vers la liberté , sans avoir le courage d'être ni complètement iniques , ni en* tièrement justes.
S'il est impossible de prévoir une époque où les Américains du Sud mêleront leur sang à celui des nègres , peuvent-ils , sans s'exposer eux-mêmes à périr, permettre que ces derniers arrivent à la liberté? Et s'ils sont obligés, pour sauver leur propre race, de vouloir les maintenir dans les
fbrs , ne doit-on pas les excuser de prendre les moyens les pins efficaces pour y parvenir ?
Ce qui se passe dans le sud de l'Union me semble tout à la fois la conséquence la plus horrible et la plus naturelle de l'esclavage. Lorsque je vois l'ordre de la nature renversé , quand j'entends l'humanité qui crie et se débat en vain sous les lois, j'avoue que je ne trouve point d'indignation pour flétrir les hommes de nos jours , auteurs de ces outrages; mais je rassemble toute ma haine contre ceux qui , après plus de mille ans d'égalité , ont introduit de nouveau la servitude dans le monde.
Quels que soient , du reste, les efforts des Amé-^ ricains du Sud pour conserver l'esclavage , ils n'y U réussiront pas toujours. L'esclavage , resserré sur un seul point du globe, attaqué par le ehristianisme comme injuste , par l'économie politique comme funeste ; l'esclavage au milieu de la U« berté démocratique et des lumières de notre âge, n'est point une institution qui puisse durer. Il cessera par le fait de l'esclave ou par celui du maître. Dans les deux cas , il faut s'attendre à de grands malheurs.
Si on refuse la liberté aux nègres du Sud , ils finiront par la saisir violemment eux-mêmes; si on la leur accorde, ils ne tarderont pas à en abuser.
QUELLES SONT LES GHAHCBS DE DUREE DE L ONIOIT AMÉRICAINE. — QUELS DANGERS LA MENACENT.
Ce qui faitque la force prépondérante réside dans lesÉtats pi iitôt que dansrUnion.— La confédération ne durera qu*autant que tous lesÉtats qui la composent Toudront en faire partie. — Causes qui doivent les porter à rester unis. — Utilité d^étre unis ponrrésister aux étrangers et pour n^avoir pas d^étrangers en Amérique. — La Providence n^a pas élevé de barrières naturelles entre les différents États. — Il n^existe pas d*intérêts matériels qui les divisent.^lntérét qu*a leNord à la prospérité et à Tunion du Sud et de TOuest; le Sud à celles du Nord et de l'Ouest; TOuestàcelles des deux autres.— Intérêts immatériels quiunissent les Américains. — Uniformité dos opinions. — Les dangers de la confédéral tioD naissent de la différence des caractères dans les faomra<9 qui la composent et de leurs passions. — Caractères des hommes du Sud et du Nord. — La croissance rapide de rUnion est un de ses plus grands périls. — Marche de la population Ters le Nord-Ouest. — Gravitation de la puissance de ce côté.^-Passions que ces mouvements rapides ^e la fortune font naître. — L'Union subsistant , son gouvernement tend-il à prendre de la force ou à s'affaiblir ? — Divers signes d'affaiblissement. Internai improve^ menta. — Terres désertes. — Indiens. — Affaire de la banque. — Affaire du tarif. — Le général Jackson.
De l'existence de rUnion dépend en partie lo maintien de ce qui existe dans chacun des Etats qui la composent. IL faut donc examiner d'abord quel est le sort probable de l'Union . Mais, avant tout, il est bon de se fixer sur un point : si la confédération actuelle venait à se briser, il me parait incontestable que les États qui en font partie ne retourneraient pas à leur individualité première. A la place d'une Union , il s'en formerait plu-
sieurs. Je n'entends point rechercher sur quelles bases ces nouvelles Unions viendraient à s'établir. Ce que je veux montrer, ce sont les causes qui peuvent amener le démembrement delà confédération actuelle.
Pour y parvenir , je vais être obligé de parcourir de nouveau quelques-unes des routes dans lesquelles j'étais précédemment entré. Je devrai exposer aux regards plusieurs objets qui sont déjà connus. Je sais qu'en agissant ainsi , je m'expose aux reproches du lecteur ; mais l'importance de la maiière qui me reste à traiter est mon excuse^ Je préfère me répéter quelquefois que de n'être pas compris, et j'aime mieux nuire à Fauteur qu'au sujet.
Les législateurs qui ont formé la constitution de 1789, se sont efforcés de donner au pouvoir fédéral une existence à part et une force prépondérante.
Qfais ils étaient bornés par les conditions mêmes du problème qu'ils avaient à résoudre. On ne les avait point chargés de constituer le gouvernement d'un peuple unique , mais de régler l'association de plusieurs peuples; et, quels que fussent leurs désirs , il fallait toujoiirs qu'ils arrivassent à partager l'exercice de la souveraineté.
Il y a des objets qui sont nationaux par leur nature, c'est-à-dire qui ne se rapportent qu'à )a nation prise en corps , et ne peuvent être confiés qu'a l'homme ou à l'assemblée qui représente le plus complètement la nation entière. Je mettrai de ce nombre la guerre et la diplomatie.
Il en est d'autres qui sont provinciaux de leur nature, c'est-à-dire qui ne se rapportent qu'à certaines localités , et ne peuvent être convenablement traités que dans la localité même. Tel est le budget des communes.
On rencontre enfin des objets qui ont une nature mixte : ils sont nationaux, en ce qu'ils intéressent tous les individus qui composent la nation ; ils sont provinciaux , en ce qu'il n'y a pas nécessité que la nation elle-même y pourvoie. Ce sont , par exemple , les droits qui règlent l'état civil et politique des citoyens. Il n'existe pas d'état social sans droits civils et politiques. Ces droits intéressent donc également tous les citoyens; mais il n'est pas toujours nécessaire à l'existenoe et à la prospérité de la nation que ces droits soient uniformes, et par conséquent qu'ils soient réglés par le pouvoir central.
Parmi les objets dont s'occupe la souveraineté, il y a donc deux catégories nécessaires; on les retrouve dans toutes les sociétés bien constituées, quelle que soit du reste la base sur laquelle le pacte social ait été établi.
Entre ces deux points extrêmes , sont placés ,
comroe une masse flottante , les objets généraux mais non nationaux , que j'ai appelés mfxte». Ces olijets n'étant ni exclusivement nationaux*, ni entièrement provinciaux , le soin d'y poarvqir peut être attribué au gouvernement national ou au gouvernement provincial, suivant les conventions de ceux qui s'associent , sans que le but de l'association cesse d'être atteint.
Le plus souvent, de simples individus s'unissent pour former le souverain , et leur réunion compose un peuple. Au-dessous du gouvernement général quils se sont donné, on ne rencontre alors que des forces individuelles ou des pouvoirs collectifs dont chacun représente une fraction très-minime du souverain. Alors aussi c'est le gouvernement général qui est le plus naturellement appelé à régler , non-seulement les objets nationaux par leur essence , mais la plus grande partie des objets mixtes dont j'ai déjà parlé. Les localités en sont réduites à la portion de souveraineté qui est indispensable à leur bien-être.
Quelquefois , par un fait antérieur à l'association , le souverain se trouve composé de corps politiques déjà organisés; il arrive alors que le gouvernement provincial se charge de pourvoir, non-seulement aux objets exclusivement provinciaux de leur nature , mais encore à tout ou partie des objets mixtes dont il vient d'être question ; car les nations confédérées qui formaient elles-mêmes des souverains avant leur union,
ot qui continuent à reprëâenter «ne fraction trèsconsidérable du sonveraîa , quoiqu'elles se soient unies , n*ont entendu céder au gouYememeni gë» néral que l'exercice des droits indispensables à rUnion*
Quand le gouvernement national, indépendamment des prérogatives inhérentes à sa nature , se trouve revêtu du droit de régler les objets mixtes de la souveraineté, il possède une force prépondérante. Non-seulement il a beaucoup de droits , mais tous les droits qu'il n'a pas sont à sa merci , et il est à craindre qu'il n'en vienne jusqu'à enlever aux gouvernements provinciaux leurs prérogatives naturelles et nécessaires.
Lorsque c'est , au contraire , le gouvernement provincial qui se trouve revêtu du droit de régler les objets mixtes , il règne dans la société une tendance opposée. La force prépondérante réside alors dans la Province , non dans la nation ; et on doit redouter que le gouvernement national ne finisse par être dépouillé des privilèges nécessaires à son existence.
Les peuples uniques sont donc naturellement portés vers la centralisation, et les confédérations vers le démembrement.
Il ne reste plus qu'à appliquer ces idées gêné-raies à l'Union américaine.
Aux Etats particuliers revenait forcément' le droit de régler les objets purement proFÎn--
De plus, ces mêmes États retinrent celui de fixer lacapapité civile et politique des citoyens ,^ de régler les rapports des hommes entre eux, et de leur rendre la justice ; droits qui sont généraux de leur nature , mais qui n'appartiennent pas nécessairement au gouTcrnement nationa|[f
Nous avons vu qu'au gouvernement de l'Union fut délégué le pouvoir d'ordonner au nom de toute la nation, dans les cas où la nation avait à agir comme un seul et même individu. 11 la représenta vis-à-vis des étrangers; il dirigea eontre l'ennemi commun des forces communes. En un root , il s'occupa des objets que j'ai appelés exclusivement nationaux.
Dans ce partage des droits de la souveraineté, la part de l'Union semble encore au premier abord plus grande que celle des Etats ; un examen un peu approfondi démontre que , par le fait , elle est moindre.
Le gouvernement de l'Union exécute des entreprises plus vastes ; mais on le- sent rarement agir. Le gouvernement provincial fait de plus petites choses ; mais il ne se repose jamais, ^t révèle son existence à chaque instant.
Le gouvernement de l'Union veille sur les in« térêts généraux du pays; mais les intérêts généraux d'un peuple n'ont qu'une influence contestable.sur le bonheur individuel •
Les affaires de la province influent au contraire visiblement sur le bien-être de ceux qui l'habitent..
L'Union assure rindépeDclance et la grandeur de la nation , choses qui ne touchent pas immédiatement les particuliers. L'Etat maintient la liberté , règle les droits , garantit la fortune , assure la YÎe, Tayenir tout entier de chaque citoyen.
Le gouvernement fédéral est placé à une grande distance de ses sujets ; le gouvernement provincial est à la portée de tous. Il suffît d'élever la voix pour être entendu de lui. Le gouvernement central a pour lui les passions de quelques hommes supérieurs qui aspirent à le diriger : du côté du gouvernement provincial se trouve l'intérêt des hommes du second ordre , qui n'espèrent obtenir de puissance que dans leur Etat ; et ce sont ceux-là qui , placéa près du peuple , exercent sur lui le plus de pouvoir.
Les Américains ont donc bien plus à attendre et à craindre de l'État que de l'Union ; et , suivant la marche naturelle du cœur humain, ils doivent s'attacher bien plus vivement au premier qu'à la seconde.
En ceci les habitudes et les sentiments sont d'accord avec les intérêts.
Quand une nation compacte fractionne sa souveraineté et arrive à l'état de confédération , les souvenirs , les usages , les habitudes luttent longtemps contre les lois et donnent au gouvernement central une force que celles-ci lui refusent. Lorsque des peuples confédérés se réunis-
sent dans une seule souveraineté , les mêjiies causes agfcsent en sens contraire. Je ne doute point que si la France devenait une république confédérée comme celle des États-Unis , le gouvernement ne s^y montrât d'abord plus énergique que celui de FUnion ; et si l'Union se constituail en monarchie comme la France , je pense que le gouvernement américain resterait pendant quelque tfsmps plus débile que le nôtre. Au moment uù4a vie nationale a été créée chez les Ângip- Américains , l'existence provinciale était déjà 'A^ oienne; dés rapports nécessaires s'étaient établis entre les communes et les individus des mêmés^ Etats ; on s'y était habitué à considérer certaioS objets sous un point de vue commun , et à s'occuper exclusivement de certaines entreprises coftime représentant un intérêt spécial.
L'union est un corps immense qui offre au patriotisme un objet vague à embrasser. L'Ëtal^a des formes arrêtées et des bornes circonscrites ; il représente un certain nombre de choses connues et chères à ceux qui l'habitent. Il se confond avec Hmage même du sol , s'identifie à la propriété , à laCmille, aux souvenirs du passé, aux travamx du présent, aux rêves de l'avenir. Le patriotisme, qui le plus souvent n'est qu'une extension de l'égofsme individuel, est donc resté dans l'État, et n'a, pour kiwà 4û»9 point passé à l'Union.
Ainsi les intérâlb, fcs habitudes, les setitiments , se réunissent pour concentrer la véritable
- am -
▼i# politique dans VÉtat, et non dans FUnion.
On peut facilement jager la dîffëreâee des forqps des deux gouyernements , en voyant se Dieuvoir chacun d'eux dans le cercle de sa puissance*
Toutes les fois qu'un gouvernement d*£tât s'adosse à un homme ou à une association d'hommes , son langage est clair et impératif; il en est die même du gouvernement fédéral, quand il paiid à des individus; mais dès qu'il se trouve en face d'un État , il commence à parlementer ; il explique iies motifs et justifie sa conduite ; il argumeole, il conseille , il n'ordonne guère. S'élève-t-îl des chutes sur les limites des pouvoirs constitution- ^d^s de chaque gouvernement, le gouvernement provincial réclame son droit avec hardiesse , et premi des mesures promptes et énergiques pour ib soutenir. Pendant ce temps , le gouvernement (te l'Union raisonne ; il en appelle au hon sens dé la tt$itio«i, à ses intérêts, à sa gloire; il temporise, il iHigocie ; ce n'est que réduit à la dernière exnr# mité qu'il se détermine enfin a agir. Au premier ahôtà , on pourrait croire que c'est le gouvernement ^ovincial qui est armé des forces de toute lOt nation , et que le congrès représente un État.
Le gouvernement fédéral, en dépit dese%rte de ceux qui Font constitué , est donc, eomme je Tai 4éjà dit ailleurs , par sa nature mém% un gou^ vernement faible qui, plus que ipiit mitre , a be* sc^n du libre concouts âêe fgfgamméa pour sob-
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II est arté de voir qœ son objet est de réaliser avec facilité la volonté qu'ont les Etats de rester unis. Celte première condition remplie, ilesta|g;e, fort et agile. On l'a organisé de manière à ne rencontrer habituellement devant lui que des individus, et à vaincre aisément les résistances qm*ma voudrait opposer à la volonté commune ; mais le gouverneraient fédéral n'a pus été étiibli dans la prévision que les Etats ou plusieurs d'entre eux cesseraient de vouloir être unis.
Si la souveraineté de l'Union entrait aujourd'hui en lutte avec celle des Etats , on peut aisémentprévoir qu'elle succomberait; je doute même que le combat s'engageât jamais d'une manière sérieuse. Toutes les fois qu'on opposera une résistance opiniâtre au gouvernement fédéral ^on le verra céder.
L'expérience a prouvé jusqu'à présent que, quand un Etat voulait obstinément une chose et la demandait résolument , il ne manquait jamais de l'obtenir ; et que , quand il refusait nettement d'agir (1) , on le laissait libre de le faire.
Le gouvernement de l'Union eût-il une force
(1) Voyez la conduite des États du Nord dans la guerre de 1812. a Durant cette guerre, dit Jefferson dans une lettre » du 17 mars 1817, au général tafayette, quatre des États » de rSst n*étaient plus liés au reste de TUnion que comme » des cadavres à des hommes vivants. » {Correspondance de Jefferson, publiée par M. Conseil ).
qui lai fût propre , la situation raat^ieHe da pays lui en rendrait l'usage fort difficile (1).
l#8 États-Unis courrent un immense territoire; de longues distances les séparent ; la population y est éparpillée au milieu de pays encore à moitié df sorts. Si rUnion entreprenait de maintenir par les armes les confédérés dans le devoir, sa position se trçuverait imlogi^ à celle qu'occupait l'Angleterre lors de la guerre de l'indépendance*
D'ailleurs un gouvernement, fût*il fort, ne saurait échapper qu'avec peine aux conséquences d'un principe , quand une fois il a admis ce principe lui-même comme fondement du droit public qui doit le régir. La confédération a été formée par la libre volonté des Etats; ceux-ci, en s'unissant, n'ont point perdu leur nationalité , et ne se sont point fondus dans un seul et même peuple. Si aujourd'hui un de ces mêmes États voulait retirer son nom du contrat , il serait assez difficile de lui prouver qu'il ne peut le faire. Le gouvernement fédéral , pour le combattre , ne s'appuierait d'une manière évidente , ni sur la force, ni sur le droit.
Pour que le gouvernement fédéral triomphât aisément de la résistance que lui apposeraient
(1) L^État de paix où se trouve TUnion ne lui donne aucun prétexte pour avoir une armée permanente. Sans armée permanente, un gouvernement n*a rien de préparé d^ayance pour profiter du moment favorable, vaincre la résistance et enlever par surprise le «ouTcrain pouroir. ^ ^ ,,GoogIe
qnelques-uns de ses sujets , il faudrait que l'intérêt particulier d'un on de plusieurs d'entre eux fut intimement lié à l'existence de l'Union, comme cela s'est vu. souvent dans l'histoire des confédérations.
. Je suppose que , parmi les États que le lien fédéral rassemble, il en soit quelques-uns qui jouis* sent à eux seuls des principaux avantages de l'union, ou dont la prospérité dépende entièrement du fait de l'union , il est clair que le pouvoir central trouvera dans ceux-là un très-grand appui pour maintenir les autres dans l'obéissance. Mais alors il ne tirera plus sa force de lui-même, il la puisera dans un- principe qui est contraire à sa nature. Les peuples ne se confédèrent que pour retirer des avantages égaux de l'union , et dans le cas cité plus haut , c'est parce que l'inégalité règne entre les nations unies que 4e gouvernement fédéral est puissant.
Je suppose encore que l'un des États confédérés ait acquis une assez grande prépondérance pour s'emparer à lui seul du pouvoir central , il considérera les autres États comme ses sujets, et fera respecter, dans la prétendue souveraineté de l'Union, sa propre souveraineté. On fera alors de grandes choses au nom du gouvernement fédéral ; mais, à vrai dire, ce gouvernement n'existera pliis(l).
(I) C'est ainsi que la province de Hollande, danslarépum. 19 ^
Dans ces deux cas le poavoir, qui agit au nom de la confédération, devient d'autant plus fort qu'on s'écarte davantage de l'état naturel et da principe reconnu des confédérations.
En Amérique, l'union actuelle est utile a ton» les Etats, mais elle n'est essentielle à aucun d'eux. Plusieurs Etats briseraient le lien fédéral, que le sort des autres ne serait pas compromis, bien que la somme de leur bonbeur fût moindre. Comme il n'y a point d'Etat dont l'existence ou la prospérité* soit entièrement liée à la conff^dération actuelle, il n'y en a pas non plus qui soit disposé à faire de très-grands sacrifices personnels pour la con-^ server.
D'un autre côté , on n'aperçoit pas d'Etat qui ait^ quant à présent, un grand intérêt d'ambition à maintenir la confédération telle que nous la voyons de nos jours. Tous n'exercent point sans doute la même influence dans les conseils fédéraux, mais on n'en voit aucun, qui doive se flatter d'y dominer, et qui puisse traiter ses confédérés en inférieurs ou en sujets.
11 me parait donc certain que, si une portion de l'Union voulait sérieusement se séparer de l'autre, non-seulement on ne pourrait pas l'en
bliqae des Pays-Bas , et l'Empereur, dans la confédéralion germanique, se sont quelquefois mis à la place de l'Union , et ont exploité dans leur intérêt participer la puissance fédérale. ^ T
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empêcher, mais on ne tenterait même pas de le faire. L'Union actuelle ne durera donc qu'autani que tous les États qui la composent continueront à vouloir en faire partie.
Ce point fixé, nous voici plus à Taise : il ne s'agit plus de rechercher si les Etats actuellement confédérés pourront se séparer, mais s'ils voudront rester unis.
Parmi toutes les raisons qui rendent l'Union actuelle utile aux Américains, on en rencontre deux principales, dont l'évidence frappe aisément tous les yeux.
Quoique les Américains soient, pour ainsi dire, seuls sur le continent , le commerce leur donne pour voisins tous les peuples avec lesquels ils trafiquent. Malgré leur isolement apparent, les Améh ricains ont donc besoin d'être forts ; et ils ne peu* vent être forts qu'en restant tous unis.
Les Etats , en se désunissant, ne diminueraient pas seulement leur force vis-à-vis des étrangais , ils créeraient des étrangers sur leur propre sot. Dès lors ils entreraient dans un système de douanes intérieures; ils diviseraient les vallées par des lignes imaginaires; ils emprisonneraient le coûts des fleuves, et gêneraient de toutes les manières l'exploitation de l'immense continent que Dieu leur a accordé pour domaine.
Aujourd'hui ils n'ont pas d'iàvasion à «idouter, conséquemment pas d'armées à entretenir, pas d'impôts a lever. Si l'Union venait à se briser, le
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besoin de toutes ces choses ne tarderait peut*étre pas à se faire sentir.
Les Américains ont donc un immense intérêt à rester unis.
D'un autre côté, il est presque impossible de découvrir quelle espèce d'intérêt matériel une portion de l'union aurait , quant à présent , a se séparer des autres.
Lorsqu'on jette les yeux sur une carte des Etats* Unis , et qu*on aperçoit la chaîne des monts Al> léghanys, courant du nord-est au sud-ouest, et parcourant le pays sur une étendue de 400 lieues, on est tenté de croire que le but de la Providence a été d'élever, entre le bassin du Mîssissipi et les côtes de l'Océan Atlantique, une de ces barrières naturelles qui , s'opposant aux rapports permanents des hommes entre eux , forment comme les limites nécessaires des différents peuples.
Mais la hauteur moyenne des Alléghanys ne dépasse pas«600 mètres (1). Leurs sommets arrondis, et les spacieuses vallées qu'ils renferment dans leurs contours, présentent en mille endroits un accès facile. Il y a plus : les principaux fleuves ^i viennent verser leurs eaux dans l'Océan Atlantique, l'Hudson, la Susquehanna, le Poto*
(1) Hauteurs moyennes des Âlléghanys ; suÎTaot Volney (Tableau dfiê État8'Uni8,^gig. 33), 700 à 800 mdtres; 5,000 à 6,000 pieds, suivant Darby. La plus grande hauteur des Vosges est de 1 ,400 mètres au- dessus du niveau de la mer. - ^ ^
mac (1), ont leurs soarces au-delà des Alléghanys, sur un plateau ouvert qui borde le bassin du Mis* sissipi* Partis de cette région (â) , ils se font jour à travers le rempart qui semblait devoir les rejeter à roccident, et tracent , au sein des montagnes , des routes naturelles toujours ouvertes à l'homme.
Aucune barrière ne s'ëlève donc entre les différentes parties du pays occupé de nos jours par les Anglo- Américains. Loin que les Alléghanys servent de limites à des peuples , ils ne bornent même point des Etats. Le New- York», la Pensylvanie et la Virginie les renferment dans leur enceinte , et s'étendent autant à Foccident qu'à l'orient de ces montagnes (8).
Le territoire occupé de nos jours par les vingtquatre États de l'Union, et les trois grands districts qui ne sont pas encore placés au nombre des États, quoiqu'ils aient déjà des habitants, couvre une superficie de 181,144 lieues carrées (4), c'est^
(1) Foyet la carte.
(2) Voyez Fiew ofthe United S tatea , parDarby , pag. 64
(3) La chaîne des Alléghanys n^est pas plus haute que «elle des Vosges et n*o£fre pas autant d'obstacles que cette dernière aux efforts de Tindustrie humaine. Les pays situés sur le yersant oriental des Alléghanys sont donc aussi naturellement liés à la yallée du Mississipi que la Franche- Comté, la Haute-Bourgogne et TAlsace le sont à la France.
(4) 1,002,600 milles carrés. Voyez P'iow ofthe United States, by Derby, pag, 455. 9*^^^ byGoogle
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à-dire qu'il présente déjà uae surface presque égale à cinq fois celle de la France* Dans ces limites se rencontrent un sol varié, des températures différentes et des produits très-divers.
Cette grande étendue de territoire occupé par les républiques anglo-américaines , a fait naître des doutes sur le maintien de leur union. Ici, il faut distinguer : des intérêts contraires se créent quelquefois dans les différentes provinces d'un vaste empire, et finissent par entrer en lutte; il arrive alors que la grandeur de TEtat est ce qui compromet le plus sa durée. Mais si les hommes qui couvrent ce vaste territoire n'ont pas entre eux d'intérêts contraires, son étendue même doit servir à leur prospérité ; car l'unité du gouvernement favorise singulièrement l'échange qui peut se faire des différents produits du sol, et, en rendant leur écoulement plus facile, il en augmente la valeur.
Or, je vois bien, dans les différentes parties de l'Union, des intérêts différents; mais je n'en découvre pas qui soient contraires les uns aux autres.
Les États du Sud sont presque exclusivement cultivateurs. Les Etats du Nord sont particulièrement manufacturiers et commerçants. Les Etats de l'ouest sont en même temps manufacturiers et cultivateurs. Au Sud, on récolte du tabac, du riz, du coton et du sucre ; au Nord et à l'Ouest , du maïs et du blé. Voilà des sources diverses de ri-
chessG ; mais, pour puiser dans ces sources, il y a un moyen commun et également favorable pour tous : c'est l'union.
Le Nord , qui charrie les richesses des Ânglo- Américains dans toutes les parties du monde , et les richesses de l'univers dans le sein de FUnion, a un intérêt évident à ce que la confédération subsiste telle qu'elle. est de nos jours, afin que le nombre des producteurs et des consommateurs américains qu'il est appelé à servir reste le plus grand possible. Le Nord est l'entremetteur le plus naturel entre le Sud et l'Ouest de l'Union , d'une part, et de l'autre le reste du monde ; le Nord doit donc désirer que le Sud et l'Ouest restent unis et prospèrent, afin qu'ils fournissent à ses manufactures des matières premières et du fret à ses vaisseaux.
Le Sud et l'Ouest ont, de leur côté , un intérêt plus direct encore a la conservation de l'Union et à la prospérité du Nord. Les produits du Sud s'ex^ portent , en grande partie , au-delà deâ mers ; le Sud et l'Ouest ont donc besoin des ressources commerciales du Nord. Ils doivent vouloir que l'Union ait une grande puissance maritime pour pouvoir les protéger efficacement. Le Sud et l'Ouest doivent contribuer volontiers aux frais d'une marine, quoiqu'ils n'aient pas de vaisseaux; car si les flottes de l'Europe venaient bloquer les ports du Sud et le Delta du Mississipi , que deviendraient les riz des Carolines, le tabac dj| la V'?8^"*^> ^^
sucre et ie coton qni croissent dans les vallées du Mississipi? Il n'y a donc pas une portion du budget fédéral , qui ne s'applique à la conservation d'un intérêt matériel commun à tous les confédérés.
Indépendamment de cette utilité commerciale, le Sud et l'Ouest de l'Union trouvent un grand avantage politique à rester unis entre eux et avec le Nord.
Le Sud renferme dans son sein une immense population d'esclaves ; population menaçante dans le présent , plus menaçante encore dans l'avenir.
Les Etats de l'Ouest occupent le fond d'une seule vallée. Les fleuves qui arrosent le territoire de ces Etats, partant des montagnes Rocheuses ou des Alléghanys, viennent tous mêler leur eaux à celies du Mississipi et roulent avec lui vers le golfe du Mexique. Les Etats de FOuest sont entièrement isolés , par leur position , des traditions de l'Europe et de la civilisation de l'Ancien-Monde.
Les habitants du Sud doivent donc désirer de conserver l'Union , pour ne pas demeurer seuls en face des noirs, et les habitants de l'Ouest, afin de ne pas se trouver enfermés an sein de l'Amérique centrale san» communication libre* avec l'univers.
Le Nord, de son côté, doit vouloir que l'Unioni^ ne se divise point, afin de rester comme l'anneai» qui joint ee grand corps au reste du monde.
Il existe donc un lien étroit entre led intérêts matériels de toutes les parties de l'Union.
J'en dirai autant pour les opinions et les sentiments qu'on pourrait appeler les intérêts immatériels de l'homme.
Les habitants des États-Unis parlent beaucoup de leur amour pour la patrie ; j'avoue que je ne me fie point à ce patriotisme réfléchi qui se fonde sur l'intérêt, et que l'intérêt, en changeant d'ob* jet, peut détruire.
Je n'attache pas non plus une très*grande importance au langage des Américains, lorsqn*ihl^ manifestent chaque jour l'intention de con^rvei le système fédéral qu'ont adopté leurs pères.
Ce qui mamtient un grand nombre de citoyen^ sous le même goiivernemrat, c'est bien moinikla Tolonté raisonnée de demeurer unis, q«e l'accordT instinctif, et, en quelque sorte, vdontaire qui résulte de la similitude des sentiments et de hi ressemblance des opinion».
Je ne conviendrai jamais que des hommes forment une société par cela seul qu'ils itconnaissent le même chef et obéistfdnt aux mêmes lois; il n''y a société que quand les homflies considèrent un grand nombre d'objets tous le même^spéet; loirsqae, sur un grand nombre de sujets, ils ont lès mêmes opinions ; quand enfin les laêmlb faits font naitre en eux les mêmes impressioAs et les mêmes pensées.
Celui qui, envisageant la question sots ce point
de vue, étudierait ce qui se passe aux Etats Unis, découvrmit sans peine que leurs habitants, divi* ses, comme ib le sont , en vingt-quatre souverainetés distinctes, constituent cependant un peuple unique ; et peut-être même arriverait-il à penser que Pélat de société existe plus réellement au sein de l'Union anglo-américaine, que parmi certaines nations de l'Europe qui n'ont pourtant Qu'une seule législation et se soumettent à un seul homme.
Quoique les Anglo-Américaine aient plusieurs Religions, ils ont tous la même manière d'envisa-^ ger la religion.
Ils ne s'entendent pas toujours sur les moyens a prendre pour bien gouverner, et varient sur quelques-unes des formes qu'il convient de don-* ner au gouvernement; mais ils sont d'accord sur les principes généraux qui doivent régir les so-» cîétés huitiaines. Du Maine aux Florides, du Missouri jusqu'à l'Océan Atlantique , on croit que l'origine de tons les pouvoirs légitimes est dans le peuple. On conçoit les mêmes idées sur la liberté et l'égalité; on professe les mêmes opinions sur la presse, le dtoit d'association, le jury, la responsabilité des agents du pouvoir.
Si nous passons des idées politiques et religieuses aux ofRnidfis philosophiques et morales qui règlent les actions journalières de la vie et dirigent Fensemble de la conduite , nous remarquons le même acoèrd. ^ ^
Les Anglo-Américains (1) placent dans la raison universelle Fautorito morale , comme le pouvoir politique dans FuniversaLité des citoyens , et ils estiment que c'est au sens de tous qu'il faut s'^n rapporter pour discerner ce qui est permis ou défendu, ce qui est vrai ou faux. La plupart d'entre eux pensent que la connaissance de son intérêt bien entendu suffit pour conduire Fhomme vers le juste et l'honnête. Ils croient que chacun en naissant a reçu la faculté de se gouverner luimême, et que nul n'a le droit de forcer son sem^ blahle à être heureux. Tous ont une foi vive dans la perfectibilité humaine; ils jugent que la diffa^ BÎon des lumières doit nécessairement produire des résultats utiles» l'ignorance amener des e£fets fimestes; tous considèrent la société comme un corps en progrès, l'humanité comme un tableau changeant, où rien n'est et ne doit être fixe a toujours, et ils admettent que ce qui leur semble bien aujourd'hui peut demain être remplacé par le mieux qui se cache encore.
Je ne dis point que toutes ces opinions soient justes, mais elles sont américaines.
En même temps que les Anglo-Américains sont ainsi unis entre eux par des idées communes , ils
(1) Je n^aipas besoin, je pense, de dire que, par cesexpressionsles j4nglo -Américains, y enienôs seulensent parler de la grande majorité d^entre eux. En dehors de cette majorité se tiennent toujours quelqi4l8 individus isolés. . ^ ^^.-
«ont sépares de tons les autres peuples par un sentiiuent, l'orgueil.
Depuis cinquante ans on ne cesse de répéter aux habitants des États-Unis qu'ils forment le seul peuple religieux , éclairé et libre. Ils voient que chez eux, jusqu'à présent, les institutions démocratiques prospèrent, tandis qu'elles échouent dans le reste du monde ; ils ont donc une opinion immense d'eux-mêmes, et ils ne sont pas éloignés de croire qu'ils forment une espèce a part dans le genre humain.
Ainsi donc les dangers dont l'Union américaine est menacée ne naissent pas plus de la diversité des opinions que de celle des intérêts. Il faut les chercher dans la variété des caractères et dans les passions des Américains.
Les hommes qui habitent l'immense territoire des Etats-Unis sont presque tous issus d'une souche commune ; mais , à la longue , le climat , et surtout l'esclavage, ont introduit des différenoes marquées entre le caractère des Anglais du Sud des Etats-Unis et le caractère des Anglais du JNord.
On croit généralement parmi nous que l'esda* vage donne à une portion de l'Union des intérêts contraires à ceux de l'autre. Je n'ai point remarqué qu'il en fût ainsi. L'esclavage n'a pas créé au Sud des intérêts contraires à ceux du Nord ; mais il a modifié le caractère des habitants du Sud, et leur a donné des habitudes différentes.
J'ai fait coonaitre ailleon quelle infloencê avait exercée la servitode sur la capacité coin* inerciale des Américains du Sud ; cette mètne inflaence détend également à leurs mœurs.
L'esclave est un serviteur qui ne discute pokit et se soumet à tout sans murmurer. Quelquefois il assassine son maître , mais il ne lui résiste j^ mais. Dans le Sud il n'y a pas de familles si panh» vres qui n'aient des esclaves. L'Américain du Sud, dès sa naissance , se trouve investi d'une sorte de dictature domestique ; les premières notions qu'il reçoit de la rie lui font connahre qu'il est né pour commander, et la première liabitude qu'il contracte est celle de dominer sans peine. L'édu- •cation tend donc puissamment à feire de l'Américain du Sud un homme altier, prompt, irascible, violent, ardent dans ses déMrs, impatient des obstacles , mais facile à décourager s'il ne peut triompher du premier coup.
L'Américain du Nord ne voit pas d'esclaves ac-* courir autour de son berceau. Il n'y rencontre même pas de serviteurs libres ; car le plus sou- » vent il en est réduit à pourvoir lui-même à ses besoins. A peine est-il au monde que l'idée de la nécessité vient de toutes parts se présenter à son esprit ; il apprend donc de bonne heure à connaître exactement par lui-même la limite naturelle^de son pouvoir; il ne s'attend point à plier par la force les volontés qui s'opposeront à la sienne , et il sait que , pour obtenir l'appui de
ses semblables , il fàat avaat tout gagner leurs faTears. Il est donc patient, réfléchi, tolérant , lent à agir et persévérant dans ses desseins.
Dans les lÊtats méridionaux, les plus pressants besoins de Thomme sont toujours satisfaits. Ainsi l'Américain du Sud n'est point préoccapé par tes soins matériels de la vie ; un autre se dharge d'y songer pour lui. Libre sur ce {)oin(, son imagination se dirige vers d'autres olljets pins grands et moins exactement définis. L'Américain du Sud aime la grandeur, le luxe , la gloire , le bmit , les plaisirs, l'oisiveté surtout ; rien ne le contraint à faire des efforts pour vivre , et comme il n'a pas de travaux nécessaires , il s'endort et n'en entreprend môme pas d'utiles.
L'égalité des fortunes régnant au Nord , et Tesclavage n'y existant plus , l'homme s'y trouve comme absorbé par ces mêmes soins matériels que le blanc dédaigne au Sud. Depuis son enfance , il s'occupe à combattre la misère , et il apprend à placer l'aisance au-dessus de toutes les jouissances de l'esprit et du cœur. Concentrée dans les petits détails de la vie , son imagination s'éteint, ses idées sont moins nombreuses et moins générales , mais elles deviennent plus pratiques, plus claires et plus précises. Comme il dirige vers l'unique étude du bien-être tous les efforts de son intelligence, il ne tarde pas à y exceller; il sait admirablement tirer parti de la nature et des hommes pour produire la richesse; il comprend
merveillensement Fart de faire concourir la société a la prospérité de chacun de ses membres, et à extraire de Tégoïsme individuel le bonheur de tous.
Lliomme ^du Nord n'a pas seulement de rerpérience,teais du savoir ; cependant il ne prise point la science comme un plaisir, il l'estime comme un moyen, et il n'en saisit avec avidité que les appli» cations utiles*
L'Américain du Sud est plus spontané, plus spîritael, plus ouvert, plus généreux, plus intellectuel et plus brillant.
L'Américain du Nord est plus actif, plus raîsonivible, plus éclairé et plus habile.
L'un a les goûts ^ les préjugés, les faiblesses et la grandeur de toutes les aristocraties ;
L'antre, les qualités et les défauts qui caractérisent la classe moyenne.
Réunissez deux homifies en société , donnez à ces deux hommes les mêmes intérêts et en partie les mêmes opinions, si leur caractère, leurs lumières et leur civilisation diffèrent, il y a beaucoup de chances pour qu'ils ne s'accordent pas. La même remarque est applicable a une société de nations.
L'esclavage- n'attaque donc pas directement la confédération américaine par les intérêts , mais indirectement p|r les mœurs.
Les États qui adhérèrent au pacte fédéral en 1790 étaient au nombre de ireize ; la confédération en compté vingt-quatre auj^ur^'^ui. La
poptilation, qai se montait à près de quatre raillions en 1790, avait triplé dans Fespace de -quarante ans; elle s'élevait en 1880 à près de treise millions (1).
'De pareils changements ne peuvent s'opéra sans danger.
Ponr tme société de nations oonmie pour «ne société d'individus, il y a trois chances principales de durée : la sagesse des sociétaires, leur faiblesse individuelle et leur petit noml^e.
Les Américains qui s'éloignent des bonds de rOcéan Atlantique pour s'enfoncer dans FOneSt sont des aventuriers impatients de touU» espèce de joag, avides de riehesses, souvent rejetés par les Etats qui les ont tus naître. Ils arrivent au milieu du désert sans se connaître les uns les autres. Ils n'y trouvent pour les contenir ni traditions , ni esprit de famille , nî exemples. Parmi eux, l'empire des lois 'est faible, et celui des mœurs plus faible encox^* Les hommes qui peuplent chaque jour les vallées du Mississipi soAt donc inférieurs, à tous égards, aux Américains qui habitent dans les anciennes limites de l'Union • Cependant ils exercent déjà une grande influence dans ses conseils, et ils arrivent au gouvernement des affaires communes avant d'avoir appris à su diriger eux-mêmes (1).
(1) Kecensemeut dfl 1790 : 5,029,138.
— de 1830 : 12,850,164.
(2) Cecin^est, ileatvTai, qu^un péril passager. Je ne doute
PIqs les sociétaires sont individaelkment fai« blés, et plas la société a de chances de dorée; car ils n'ont alors de sécante qu'en restant unis* Quand, en 1790, la plus peuplée des républiques américaines n'avait pas ëOO,000 habitants (1), chacune d'elles sentait son insignifiance comme peuple indépendant, et cette pensée lui rendait plus aisée l'obéîssance à l'autorité fédérale* Mais, lorsque l'un des^tats confédérés compte S mil* lions d'habitants comme l'État de New-York, et coovre un territoire dont la superficie est égale au quart de celle de la France (2) , il se sent fort par lui-même, et, s'il continue à désirer l'union comme utile à son bien-être, il ne la regarde plus comme nécessaire à son existence ; il peut se passer é'elle, et, consentant à y rester, il ne tarde pas à vouloir y être prépondérant.
La multiplication seule des membres de l'Union tendrait déjà puissamment à briser le lien fédéral. Tous les hommes placés dans le même point de vue n'envisagent pas de la même manière les mêmes objets. Il en est ainsi à plus forte raison quand le point de vue est différent. A mesure
pa« qu^avec le temps la fociéié ne tienne à s'asseoir et à se régler,clans TOuest comme elle Ta déjà fait surles bords de TOcéan Atlantique.
(1) La Pensylyanie avait 451,573 habitants en 1790.
(9) Superficie de Tétat de Kew-York, 6,213 lieues carrées (500 milles carrés). Voyea View of fhe Uniîed Staie» ^ hy fl«mi„p.g.455. „,.,..,C^ogIe
donc que le nombre des républiqucfi amërieaines augmente, on voit diminuer la chance de réunir Fassentiment de toutes sur les mêmes lois.
Aujourd'hui les intérêts des différentes parties de rUnion ne sont pas contraires entre eux; mais qui pourrait prévoir les changements divers qu'un avenir prochain fera naître dans un pays où chaque jour crée des villes et c&aque lustre des nations?
Depuis que les colonies anglaises sont fondées, le nombre des habitants y double tous les vingtdeux ans à peu près ; je n'aperçois pas de causes qui doivent d'ici à un siècle arrêter ce mouve^ ment progressif de la population anglo-américaine; avant que cent ans se soient écoulés, je pense que le territoire occupé ou réclamé par les États-Unis sera couvert par plus de cent millions d'habitants et divisé en quarante États (1).
(1) Si la population continue à doubler en Tingt-deux ans, pendant un siècle enccre^ comme elle a fait depuis deux cents ans, en 1852 on comptera dans les États-Unis Ting^ quatre millions d'habitants, quarante-huit en 1874, et quatre*yingt-seise en 1896. Il en serait ainsi ou and môme on rencontrerait sur le yersant oriental des montagnes Rocheuses, des terrains qui se refuseraient à la culture. Les terres déjà occupées peuvent très-facilement contenir ce nombre d'habitants. Cent millions d*hommes, répandus sur les vingt-quatre États et les territoires dont se compose TUnion , ne donneraient que 762 individus par lieue carrée , ce qui serait encore bien éloigné de la population moyenne de la France, qui est de IOO65 de celle de T Angleterre qqi
J'admets qu6 ces cent raillions d'hommes n'ont point d'intérêts différents ; je leur donne à tous , an contraire , un avantage égal a rester unis , et je dis que, par cela même qu'Us sont œnt millions' formant, quarante nations distinctes et inégalement puissantes» le maintien du gouTemement fédéral n'est plus qu'un accident heureux.
Je veux bien ajouter foi à la perfen^tibilité humaine; mais jusqu'à ce que les homme^ aient changé de nature et se soient complétemenl-trans- , formés, je refuserai de croire à la durée d"un gouvernement dont la tâche est de tenir ensemble quarante peuples divers , répandus sur une surface égale à la moitié de l'Europe (l),^d'éYiter entre eux les rivalités, l'ambition et les luttes, et de réunir l'action de leurs volontés indépendantes vers l'accomplissement des mêmes desseins.
Mais le plus grand péril que court l'Union en grandissant vient du déplacement continuel de fidrces qui s'opère dans son sein.
Des bords du lac Supérieur au golfe du Mexique, on compte, à vol d'oiseau, environ quatre cents lieues de France. Le long do cette ligne immense,
est de 1,457; et ce qui resterait môme au-dessous de la population de la Suisse. La Suisse, maigre ses lacs et ses montagnes, compte 783 habitants par lieue carrée. Voyez Malte- Brun, vol. 6,pag. 93.
(1) Le territoire des États-Unis a une superficie de 295,000 lieues carrées; celui de PEurope, suivant MaUe<< Brnn, toI. «, p.g. 4, e.t de 800,000. ^^^ ^ ,,GoogIe
mrfetAe la fronlièie des états-Uiiis; tantôt elle rantre en dedans de ces limites, le plus souveat elle pénètre bien an-delà parmi les déserts. On a calculé que, sur tout ce vaste front, les blancs s'avançaient chaque année, terme mayen, de sept lieues (1). De temps en temps il se présente un obstacle ; c'est un disirict içiproducCif, un lac, une nation ^indienne qu'on rencontre inopinément SUE son chemin. La colonne s'amète alors un instant x ses deux extrémités se courbent sar elles-mêmes, et, après quelles se sont rejointes, on recommence «n s'avancer. Il y a dans œtte marche graduelle et continue de la race euror péenae vers les montagnes Rocheuses quelque chose de providentiel, c'est comn^e un déluge d'hommes qui montent sans cesse, et que soulève chaque jour la main de Dieu.
Au dedans de cette première ligne de conquérants, on bâtit des villes et on fonde de vastes Etats. En 1700, il se trouvait à peine quelques milliers de pionniers répandus dans les vallées du Mississipi; aujourd'hui ces mêmes vallées contiennent autant d'hommes qu'en renfermait l'Union tout entière en 1700. La population s'y élève à près de quatre millions d'habitants (2). La ville de Washington a été fondée en 1800, an centre même de la confédération américaine ; raainte-
(1) Voyez Documents légùlaUfi, 20» congrès; n« 117. pag. 105.
(2) 5,672,317, dénombrement de l|50.^QoogI^
liant, elle se trouve placée à l'une de ses extrémités. Les députés des derniers États de l'Ouest (1), pour Tenir occuper leur siège au congrès, sont déjà <d>ligés de faire un trsyet aussi long que le Toyageur qui se rendrait de Vienne à Paris.
Tous les États de l'Uiiion sont entraînés en même temps vers la fortune ; mais tous ne sauraient croître et prospérer dans la même proportion.
Au Nord de l'Union, des rameaux détachés de la chaîne des Alléghanys s'avançant jusque dans l'Océan Atlantique , y forment des rades spacieuses et des ports toujours ouverts aux plus grands vaisseaux. A partir de la Potomac , au contraire , et en suivant les côtes de l'Amérique jusqu'à l'embouchure du Mississipi, on ne rencontre plus qu'un terrain plat et sablonneux. Dans cette pâ^rtie de l'Union, la sortie de presque tous les fleuves est pbstrnée, et les ports, qui s'ouvrent de loin en loin au milieu de ces lagunes, ne présentent point aux vaisseaux la même profondeur, et offrent au commerce des faeilltés beaucoup moins grandes que ceux du Nord.
A cette première infériorité qui naît de la nature, s'en joint une autre qui vient des lois.
Nous^ons vu que l'esclavage, qui est aboli au
(iy De Jefferson , capitale de TÉtat de Missouri, à Washington, on comte 1,019 milles, ou 430 lieues de poste (j4mérican almanac, 1831 , paç. 48). o -
Nord, existe encore aa Midi, et j'ai montré Finflaence funeste qu'il exerce sur le bien-être da maître lui-même.
Le Nord doit donc être plus commerçant (1) et plus industrieux que le Sud. Il est naturel que la population et la richesse s'y portent plus rapidement.
(1) Pour juger de la différence qui existe entre le mouTOnienl commercial du Sud et celui du Nord^ il suffit de jeter les yeux sur le tableau suivant :
Eu 1829, les Taisseauxdu grand et du petit commerce appartenant à la Virginie, aux deux Carolines et à la Géorgie, les quatre grands États du sud , ne jaugeaient que 5,245 tonn.
Dans la même année , les navires du seul État du Massachusetts jaugeaient 17,322 tonn. (1).
Ainsi, le seul État du Massachusetts avait trois fois plus de vaisseaux que les quatre États sus-nommés.
Cependant VÉtat du Massachusetts n*a que 959 lièaes carrées de superficie (7,335 milles carrés) et 610,014 habitants, tandis que les quatre États dont je parle ont 27,204 lieues carrées (210,000 milles) et 3,947,767 habitants. Ainsi Ja superficie de TÉtat du Massachusetts ne forme que la trentième partie de la superficie des quatre États, et sa population est cinq fois moins grande que la leur (2). L'esclavage nuit de plusieurs manières k la pro^érité commerciale du Sud ; il diminue Tesprit d^entreprise chez 4es blancs , et il empêche qu'ils ne trouvent à leur disposition les. matelots dont ils auraient besoin. La marine ne se recrute en général que dans la dernière classe de la population. Or, ce sfmt
(1) Documenté Ugiâlatiftf 21* contrée, 3« temion , n« 140, fM. 244.
(2) TTitw ofthê Vnittd Staft*» par Darby, gitized by GoOglc
Les Etats situés sur le bord de TOcëan Atlanti*' que sont déjà à moitié peuplés. La plupart des terres y ont un maître ; ils ne sauraient donc recevoir le même nombre d'émigrants que les États de rOuest, qui livrent encore un obamp sans bornes à Findustrie. Le bassin du Mississipi est infiniment plus fertile que les côtes de l'Océan Atlantique. Cette raison , ajoutée à toutes les autres, pousse énergiquement les Européens vers l'ouest. Ceci se démontre rigoureusement par des chiffres.
Si Ton opère sur l'ensemble des Etats-Unis, on trouve que, depuis quarante ans , le nombre des habitants y est à peu près triplé. Mais , si on n'envisage que le bassin du Mississipi, on découvre que dans le même espace de temps, la population (1) y est devenue trente et une fois plus grande (2).
Chaque jour, le centre de la puissance fédérale se déplace. Il y a quarante ans , la majorité des
les esclaves qui, au Sud, forment cette classe, et il est difficile de les utiliser à la mer ; leur service serait inférieur à celui des blancs , et on aurait toujours a craindre qu^ils ne se révoltassent au milieu de TOcéan, ou ne prissent la fuite en abordant les rivages étrangers.
(1) View ofthe United States, hy Darby, pag. 444.
citoyens de l'Union était sur les bords de la mer, a ni environs de l'endroit où s'élève aajoard'hui Washinjgton , maintenant elle se trouve plus enfoncée dans les terres et plus au nord ; on ne saurait douter qu'avant vingt ans elle ne soit de l'autre côté des Alléghanys. L'Union subsistant , le bassin du Mississipi, par sa fertilité et son étendue, est nécessairement appelé à devenir le centre permanent de la puissance fédérale. Dans trente ou quarante ans, le bassin du Mississipi aura pris son rang naturel. Il est facile de calculer qu'alors sa population, comparée à celle des États placés sur les bords de l'Atlantique , sera dans la proportion de 40 à 11, à peu près. Encore quelques années , la direction de l'Union échappera donc complètement aux États qui l'ont fondée , et la population des vallées du Mississipi dominera dans les conseils fédéraux.
Cette gravitation continuelle des forces et de l'influence fédérale vers le Nord-Ouest se révèle tous les dix ans, lorsque , après avoir fait un recensement général de la population , on fixe de nouveau le nombre de représentants que chaque Etat doit envoyer au congrès (1). ^
(1) On 8*aperçoit alors que , pendant les dix ans qui Tiennent de s*ëcouler, tel État a accru sa population dans la proportion de 5 sur lOO, comme le Delaware; tel autre dans la proportion de 100, comme le territoire du Michigan. La Virginie découyre que, durant la même période, elle a augmenté le nombre de ses habitants dans le rapport de 15 sur 100 , tandis que TÉtat limitrophe de l*Ohio a augmenté le
En 1790, la Virginie avait dix-neuf représentants au congrès. Ce nombre a continué à croître jusqu'en 1818, où on le vit atteindre le chiffre de vingt-trois. Depuis cette époque, il a commencé à diminuer. Il n'était pins, en 1833, que de vingtun (1). Pendant cette même période, l'Etat de
nombre des siens dans le rapport de 61 à 1 00. Voyez la table générale contenae au Nationale calendar : vous serez frappé de ce qu*il y -a d*inégal dans la fortune des différents États.
(1) On va voir plus loin que, pendant la dernière période, la population de la Virginie a crû dans la proportion de 13 à 100. Il est nécessaire d*expliquer comment le nombre des représentants d*un État peut décroître lorsque la population de rÉtat , loin de décroître elle-même , est en progrès.
Je prends pour objet de comparaison la Virginie, que j^ai déjà citée. Le nombre des députés de la Virginie, en 1823, était en proportion du nombre total des députés de l'Union et en proportion du rapport de sa population à celle de toute rUnion ; le nombre des députés de la Virginie, en 1 853, est de même en proportion du nombre total des députés de rUnion en 1833, et en proportion du rapport de sa population accrue pendant ces dix années. Le rapport du nouveau nombre de députés de la Virginie à Tancien sera donc proportionnel, d^une p A-t au rapport des proportions d^accroissemept de la Virginie et de Tautre a celui de toute TUnion. Ainsi, pour que le nombre des députés delà Virginie reste stationnaire , il suffit que le rapport dé la proportion d'accroissement du petit pays à celle du grand soit Tinverse du rapportdu nouveau nombre total des députés à Tancien ; et pour peu que cette proportion d'accroissement de la population virglnienne soit dans un plus faible rapport avec la III. 21
New -York suivait une progression contraire ; en 1790 , il avait au congrès dix représentants ; en 1818, vingt-sept; en 1828, trente-quatre; en 1888, quarante. L'Ohio n'avait qu'un seul représentant en 1808 ; en 1888, il en comptait dixneuf.
Il est difficile de concevoir une union durable entre deux peuples, dont l'un est pauvre et faible, l'autre riche et fort ; alors même qu'il serait prouva que la force et la richesse de l'un ne sont point la cause de la faiblesse et de la pauvreté de l'autre. L'union est plus difficile encore à maintenir dans le temps où l'on perd des forces et où l'autre est en train d'en acquérir.
Cet accroissement rapide et disproportionné de certains États ipenace l'indépendance des autres. Si New-York , avec ses deux millions d'habitants et ses quarante représentants, voulait faire la loi au congrès, il y parviendrait peut-être. Mais alors même que les États les plus puissants ne chercheraient point à opprimer les moindres, le danger existerait encore ; car il est dans la possibilité du fait presque autant que dans le fait lai-même.
Les faibles ont rarement confiance dans la justice et la raison des forts. Les États qui croissent moins vite que les autres jettent donc des regards
proportion d^accroissement de toute TUnion , que le nouveau nombre des députés de TUnion avec l'ancien , le nombre des dépn tés de la Virginie sera diminu(5.
de méfiance et d'envie vers ceux que la fortune favorise. De là ce profond malaise et cette inquiétude vague qu'on remarque dans une partie de l'Union, et qui contrastent arec le bien-être et la confiance qui régnent dans l'autre. Je pense que l'attitude hostile qu'a prise le Sud n'a point d'autres causes.
Les hommes du Sud sont, de tous les Américains, ceux qui devraient tenir le plus à l'Union ; car ce sont eux surtout qui soufiTriraient d'être abandonnés à eux-mêmes ; cependant ils sont les seuls qui menacent de briser le faisceau de la confédération. D'où vient cela? Il est facile de le dire : le Sud , qui a forni quatre présidents à la confédération (1), qui sait aujourd'hui que la puissance fédérale lui échappe ; qui , ehaque année, voit diminuer le nombre de ses représentants au congrès et croitre ceux du Nord et de l'Ouest; le Sud , peuplé d'hommes ardents et irascibles , s'irrite et s'inquiète. Il tourne avec chagrin ses regards sur lui-même ; interrogeant le passé, il se demande chaque jour s'il n'est point opprimé ; vient -il à découvrir qu'une loi de l'Union ne lui est pas évidemment favorable, il s'écrie qu'on abuse, à son égard, de la force ; il réclame avec ardeur, et si sa voix n'est point écoutée , il s'indigne et menace de se retirer d'une société dont il a les charges sans avoir les profits.
(1) Washington, Jefferson, Madisson et MoD;[âoogIe
« Les lois du tarif, disaient les habitants de la n Caroline, en 188S, enrichissent le Nord et rai- » nent 1c Sad ; car, sans cela, comment pourrait- » on concevoir que le Nord, avec son climat in- N hospitalier et son sol aride, augmentât sans cesse w ses richesses et son pouvoir, tandis que le Sud , » qui forme comme le jardin de TAmërique, tombe » rapidement en décadence (1)? »
Si les changements dont j'ai parlé s'opéraient graduellement, de tnanière à ce qae chaque génération ait au moins le temps de passer avec Tordre de choses dont elle a été témoin, le danger serait moindre; mais il y a quelque chose de précipité, et je pourrais presque dire de révolutionnaire, dans les progrès que fait la société en Amérique. Le même citoyen a pu voir son état à la tête de l'Union et devenir impuissant dans les conseils fédéraux. Il y a telle république angloaméricaine qui a grandi aussi vite qu'an homme, , et qui est née, a crû et est arrivée à maturité en trente ans.
Il ne faut pas imaginer, cependant , qae les Etats qui perdent la puissance se dépeuplent ou dépérissent; leur postérité ne s'arrête point; ils croissent même plus promptement qa*ancun royaume de l'Europe (2). Mais il leur semble qu'ils s'ap-
(1) Foyes le rapport fait par son comité à ]a conyention , qui a proclamé la n unification dans la Caroline du
(2) ta population d*un pays. forme assurément le premier
panvrîssent, parce qaHls ne s'enrioiiissent pas si vite que leur voisin ; et ils croient perdre leur puissance parce qu'ils entrent toi^-^-coup en ccmtact avec une puissance plus grande que la le«r (l) : ce sont donc leurs sentiments et leurs passions qui sont blessés plus que leurs intérêts. Mais n'en estce point assez pour que la conjédération soit en péril? Si, depuis le commencement du monde, les peuples et les rois n'avaient eu en vue que leur utilité réelle , on saurait à peine ce que c'est que la guerre parmi les hommes.
Ainsi, le plus grand danger -xpi menace les Etats-Unis naît de leur prospérité même. Elle tend à créer chez plusieurs des confédérés l'enivrement qui accompagne raugment£|Jlion rapide de la fortune; et chez les autres, l'envie, la méfiance et
élément de sa richessse. Durant cette même période de 1830, pendant laquelle la Virginie a perdu deux députés au congrès , sa population s^est accrue dans la proportion de 13,7 à 100; celles des Carolines, dans le rapport de 15 à 100; et celle de la Géorgie , dans la proportion de 51,5 à 100. (Voy. Jmérican almanac , 1832, pag. 162). Or, la Russie , qui est le pays d'Europe où la population croît le plus vite , n^augmente en dix ans le nombre de ses habitants que dans la proportion de 9,5 à 100 ; la France, dans celle de 7 à 100 ; et TEurope en masse , dans celle de 4,7 à 100. ( f^oyez Malte-Brun , vol. 6, p. 95).
Il faut aTOuer cependant que la dépréciation qui s^est opérée dans le prix du tabac depuis cinquante ans a notablement diminué Taisance des cultivateurs du Sud , mais ce fait est indépendant de la volonté des bommes du Nord comme de la leur. r^^^^i^
les regrets q«i en snîyent le plus souvent la perte.
Les Âmérioftins se réjouissent en contemplant ca^ mouvement eKtraordinaire; ils devraient, ce me semble , renvisa^ar avec regret et avec crainte. Les Américains des Etats-Unis, quoi qu'ils fassent, deviendront un des plus grands peuples du monde; ils couvriront de leurs rejetons presque toute l'Amérique du Nord; le continent qu'ils habitent est leur domaine , il ne saurait leur échapper. Qui les presse donc de s'en mettre en possession dès aujourd'hui? la richesse, la puissance et la gloire , ne peàve|it leur manquer un jour , et ils se précipitent vers cette immense fortune comme s'il ne leur restait qu'un moment pour s'en saisir.
Je crois avoir démontré que l'existence de la confédération actuelle dépendait entièrement de l'accord de tous les confédérés à vouloir rester unis. Et 9 partant de cette donnée , j'ai recherché quelles étaient les causes qui pouvaient porter les différents Etats à vouloir se séparer ; mais il y a pour l'Union deux manières de périr : l'un des Etats confédérés peut vouloir se retirer du contrat, et briser violemment ainsi le lien commun; c'est à ce cas que se rapportent la plupart des remarques que j'ai faites ci-devant : le gouvernement fédéral peut perdre progressivement sa puissance par une tendance simultanée des républiques unies à reprendre l'usage de leur indépendance. Le pouvoir central , privé successivement de toutes ^ses prérogatives, réduit par un accord tacite
a rimpuissance , dèyiendrait inhabile à remplir son objet , et la seconde union périrait comme la première par nne sorte d'imbécillité sénile.
L'affaiblissement graduel du lien fédéral, qui conduit finalement à l'annulation de l'Union, est d'ailleurs en lui-même un fait distinct qui peut amener beaucoup d'autres résultats moins extrêmes avant de produire celui-là. La confédération existerait encore , que déjà la faiblesse de son gouvernement pourrait réduire la nation à l'impuissance , causer l'anarchie au dedans et le ralentissement de la prospérité générale du pays.
Après avoir recherché ce qui porte les Anglo- Américains à se désunir, il est donc important d'examiner si, l'Union subsistant, leur gouvernement agrandit la sphère de son action ou la resserre, s'il devient plus énergique et plus faible.
Les Américains sont évidemment préoccupés d'une grande crainte. Ils s'aperçoivent que chez la plupart des peuples du monde, l'exercice des droits de la souveraineté tend à se concentrer en peu de mains , et ils s'effraient à l'idée qu'il finira par en être ainsi chez eux* Les hommes d'Etat eux-mêmes éprouvent ces terreurs, ou du moins feignent de les éprouver; car, en Amérique 9 la centralisation n'est point populaire , et on ne saurait courtiser plus habilement la majorité qu'en s'élevant contre les prétendus empiétements du pouvoir central. Les Américains refusent de voir que , dans les pays où se manifeste
cette tendance centralisante qui les effraie , on ne rencontre qu'un seul peuple , tandis que FUnion est une confédération de peuples différents ; fait qui suffit pour déranger toutes les prévisions fondées sur l'analogie.
J'avoue que je considère ces craintes d'un grand nombre d'Américains comme entièrement imaginaires. Loin de redouter avec eux la consolidation de la souveraineté dans les mains de l'Union , je crois que le gouvernement fédéral s'affaiblit d'une manière visible.
Pour prouver ce que j'avance sur ce point, je n'aurai pas recours à des faits anciens , mais à ceux dont j'ai pu être le témoin , ou qui ont eu lieu de notre temps.
Quand on examine attentivement ce qui se passe aux Etats-Unis , on découvre sans peine l'existence de deux tendances contraires ; ce sont comme deux courants qui parcourent le même lit en sens opposés.
Depuis quarante-cinq ans que l'Union existe, le temps a fait jnslice d'une foule de préjugés provinciaux qui d'abord militaient contre elle. Le sentiment patriotique , qui attachait chacun des Américains à son état est devenu moins exclusif. En se connaissant mieux , les diverses parties de rUnion se sont rapprochées. La poste, ce grand lien des esprits , pénètre aujourd'hui jusque dans le fond de% déserts (1); des bateaux à vapeur font
(1 ) En 1 832, le district du Michigan, qui n'a que 31 ,630 ha-
Communiquer entre eux , chaque jour , tous leff point» de la côte. Le commerce descend et re« monte les fleuves de Tintérieur avec une rapj^ité sans exemple (!)• A ces facilités que la nature et l'art ont créées, se joignent l'instabilité des déserts , l'inquiétude de l'esprit , l'amour des richesses , qui , poussant sans cesse l'Américain hors de sa demeure , le mettent eu communication avec un grand nombre de ses concitoyens. 11 parcourt son pays en tous sens ; il visite toutes les populations qui rhabi|ent. On ne rencontre pas de province de France, dont les habitants se connaissent aussi parfaitement entre eux que les 13,000,000 d'hommes qui couvrent la sur&ce des Etats- Unis.
Eu même tcfmps que les Amérîcainsfe mêlent, ils s'assimilent ; les difierenoes que le êlimat , l'origine et lés institutions avaient mises entre eux , diminuent; ils se rapprochent tous de plus en plus
bitants et neforme encore qu*un désert à peine fi^ayé, présentait le déyeloppement de 940 milles de routes de poste. Le territoire presque entièrement sauvage d^Arkansas était déjà traversé par 1 ,938 milles de routes de poste. "Voyez the Report of ihepoat gênerai, SOnirvembre 1633. Le port seul des jofirnauz dans toute TUnion rapporte par an 254,706 dollars.
(1) Dans le cours de dix ans, de 1821 à 1831 , 971 bateaux à vapeur ont été été lancés dans lesseules rivières qui arrosent la vallée du Mississifii.
En 1 829, il existait aux États-Unis 256 bateaux \k vapeur. Voy. Documents législaiift, n® 140 , page 274.
é'un type commun. Chaque année des milliers d'hommes , partis du Nord , se répandent dans toiles les parties de l'Union ; ils apportent avec eux lenrs croyances, lenrs opinions, leurs mœurs; et, comme leurs lumières sont supérieures à celles des Jiommes parmi lesquels ils vont Tivre, ils ne tardent pas a s'emparer des affaires et à modifier la société à leur profit. Cette émigration continuelle, du Nord vers le Midi, favorise singulièrement la fusion de tous les caractères provinciaux dans un seul caraetèjre national^ La civilisation du Nord semble donc destinée à devenir la mesure commuiiie sur laquelle tout le reste 4pit se régler un jour.
A mesure quel'industrie des Américains fiât des progrès, m voit se resserrer les liens commerciaux qui Unissent tO|is les États confédérés , et l'union entre dans les habitudes après avoir été dans les opinions.
Le temps , en marchant, achève de faire disparaître une foule de terreurs fantastiques qui tourmentaient l'imagination des hommes de 1789. Le pouvoir fédéral n'est point devenu oppresseur; il n'a pas détruit l'indapendance des Étals ; il ne conduit pas les confédérés à la monarchie | avec l'Union , les petits Etats ne sont pas tombés dans la dépendance des grands. La conftdéralion a continué à crc^tre sans cesse en population, en richesses , en pouvoir.
Je suis donc convaineii que, de notre temps ,
les Américains ont moins de diffieultës naturelles à vivre unis, qu'ils n'en trouvèrent en 1789. L'Union a moins d'ennemis qu'alors.
Et cependant, si l'on veut étudier avec soin rhistoiredes États-Unis depuis quarante-cinq ans, on se convaincra sans peine que le pouvoir fédéral décroit.
Il n'est pas difiScile d'indiquer les causes de ce phénomène.
Au moment où la Constitution de 1789 fut promulguée , tout périssait dans l'anarchie ; l'union qui succéda à ce désordre excitait beaucoup de crainte et de haine; mais elle avait d'ardents amis, parce qu'elle était l'expression d'un grand besoin. Quoique plus attaqué alors qu'il ne l'est aujourd'hui, le pouvoir fédéral atteignit donc rapidement le maximum de son pouvoir, ainsi qu'il arrive d'ordinaire à un gouvernement qui triomphe après avoir exalté ses forces dans la lutte. A cette époque , l'interprétation de la constitution sembla étendre plutôt que resserrer la souveraineté fédérale , et l'Union présenta , sous plusieurs rapports, le spectacle d'un seul et même peuple, dirigé , an dedans comme au dehors , par un seul gouvernement.
Mais , pour en arriver à ce point , le peuple s'était mis en quelque sorte au-dessus de luimême.
La constitution n'avait pas détruit l'individualité des États, et tous les corps, quels qu'ils soient,
ont an instinct secret qal les porte vers Tindépendan ce. Cet instinct est pi as prononcé encore dans an pays comme l'Amérique, où chaqae village forme une sorte de république habituée à se gouverner elle-même.
^11 y eut donc effort de la part des Etats qui se soumirent à la prépondérance fédérale ; et toat effort, fût-il couronné d'un grand succès, ne peut manquer de s'affaiblir avec la cause qui l'a fait naître.
A mesure que le gouvernement fédéral affermissait son pouvoir, l'Amérique reprenait son rang parmi les nations , la paix renaissait sur les frontières , le crédit public se relevait ; à la confusion succédait un ordre fixe et qui permettait à l'industrie individuelle de suivre sa marche naturelle , et de se développer en liberté.
Ce fut cette prospérité même qui commença à faire perdre de vue là cause qui l'avait produite; le péril passé , les Américains ne trouvèrent plus en eux l'énergie et le patriotisme qui avaient aidé à le conjurer. Délivrés des craintes qui les préoccupaient , ils rentrèrent aisément dans le cours de leurs habitudes , et s'abandonnèrent sans résistance à la tendance ordinaire de leurs penchants. Du moment où un gouvernement fort ne parut plus nécessaire , on recommença à penser qu'il était gênant. Tout prospérait avec l'Union, et l'on ne se détacha point de l'Union; mais on voulut sentir à peine l'action du pouvoir qui la repré-
sentait* En général on désira rester unis, et dans chaque fait particulier on tendit à redevenir indépendants. Le principe de la confédération fut chaque jour plus facilement admis et mùsàf appliqué ; ainsi le gouvernement fédéral , en créant l'ordre et la paix, amena lui-même sa décadence.
Dès que cette disposition des esprits commença à se manifester au dehors, les hommes de parti, qui vivent des passions du peuple , se mirent à l'exploiter à leur profit.
Le gouvernement fédéral se trouva dès lors dans une situation très-critique. Ses ennemis «Muaient la faveur populaire , et c'est en prommint de l'affaiblir qu'on obtenait le droit de ie^£|%er.
A partir de cette époque, toutes les foifque le gouvernement de l'Union est entré en lice avec celui des États , il n'a presque jamais cessé de re* culer. Quand il y a eu lieu à interpréter les termes de la constitution fédérale , l'interprétation a été le plus souvent contraire à l'Union et favorable aux États.
La constitution donnait au gouvernement fédéral le soin de pourvoir aux intérêts nationaux : on avait pensé que c*était à lui à faire ou à favoriser, dans l'intérieur, les grandes entreprises qui étaient de nature à accroître la prospérité deTUnion tout entière {internai improvements) ^ telles, par exemple , que les canaux.
Les États s'effrayèrent à l'idée de voir une autre autorité que la leur disposer ainsi d'une portion
de lear territoire. Ik oraignirent que le poayoir central , acquérant de cette manière dans leur propre sein un patronage redoutable, ne Tint à y exercer une influence qu'ils voulaient réserver tout entière a leurs seuls agents.
Le parti démocratique , qui a toujours été op* posé à tous les développements de la puissance fédérale , éleva donc la voix ; on accusa le congrès d'usurpation , le chef de l'État d'ambition. Le gouvernement central, intimidé par ces clameurs , finit par reconnaître lui-même son erreur, et par se renfermer exactement dans la sphère qu'on lui traçait.
La constitution donne à l'Union le privilège de traiter avec les peuples étrangers. L'Union avait en général considéré sous ce point de vue les tribus indiennes qui bordent les frontières de son territoire. Tant que ces sauvages consentirent à fuir devant la civilisation , le droit fédéral ne fut pas contesté; mais du jour où une tribu indienne entreprit de se fixer sur un point du sol , les États environnants réclamèrent un droit de possession sur ces terres , et un droit de souveraineté sur les hommes qui en faisaient partie. Le gouvernement central se hâta de reconnaitie l'un et l'autre, et, après avoir traité avec les Indiens comme avec des peuples indépendants , il les livra comme des sujets à la tyrannie législative des États (1).
(1) royes dans |es documents législatif», que j*ai déjà ci-
. Parmi les États qui s'étaient formés sur le bord de TAtlantique , plusieurs s'étendaient indéfiniment à rOuest dans des déserts où les Européens n'avaient point encore pénétré. Ceux dont les limites étaient irrévocablement fixées voyaient d'un œil jaloux l'avenir immense ouvert à leurs voisins. €es derniers , dans un esprit de conciliation , et a^n de faciliter l'atote d'Union , consentirent It se tracer des limites , et abandonnèrent à la confé-" dération tout le territoire qui pouvait se trouver au-delà (1). . ' ^
Depuis cette époque , le gouvernement fédéral est devenu propriétaire de tout le terrain inculte qui se rencontre en dehors des treize États primitivement confédérés. C'est lui qui se charge de lé diviser et de le vendre , et l'argent qui en re^ vient est versé exclusivement dans le trésor de rUnion. A l'aide de ce revenu, le gouvernement fédérai achète aux Indiens leurs terres, ouvre des routes dans les nouveaux districts, et facilite de , tout son pouvoir le développement rapide de la société.
tés au chapitre àes indiens, la lettre dv président des États-Unis aux Cherokées, sa correspondance & ce sujet «veo «es agents , et ses messages au congrès.
(1) Le premier acte de cession eut lieu de la part de TÉtat de K«w-York en 1780 j la "Virginie, le Massadiusetts , le Connecticut , la GaroUnç du Sud , la Caroline du Nord , soi* Tirent cet exemple i différentes périodes ; la Géorgie fut la dernière : son acte de cession ne remonte qvCà 1802.
Or, il est arrivé que, dans ces mêmes déserts , cédés jadis par les habitants des bords de TAtlantique , se sont formés avec le temps de nouveaux États. Le congrès a continué à vendre , au profit de la nation entière , les terres incultes que ces États renferment encore dans leur sein. Mais aujourd'hui ceux-ci prétendent qu'une fois constitués, ils doivent avoir le droit exclusif d'appliquer ^le produit de ces ventes à leur propre usage. Les réclamations étant devenues de plus en plus menaçantes, Te congrès cruf de voir enlever à l'Union nne partie des privilèges dont elle avait joui jusqu'alors, et, à la fin de 1832, il fit une loi par laquelle , sans céder aux nouvelles républiques de l'Ouest la propriété de leurs terres incultes, il appliquait cependant à leur profit seul la plus grande partie du revenu qu'on en tirait (1).
II sufiit de parcourir les États-Unis pour apprécier les avantages que le pays retire de la banque. Ces avantages sont de plusieurs sortes; mais il en est un surtout qui frappe l'étranger. Les billets de la banque des États-Unis sont reçus à la frontière des déserts pour la même valeur qu'à Philadelphie ouest le siège de ses opérations (2).
(1) Le président refusa, il est vrai , de sanctionner cette loi , mais 11 en admit complètement le principe. Voyex ilfet» toge du 8 décembre 1833.
(2) La banque actuelle des États-Unis a été créée en 1816, avec un capital de 35,000,000 de dollars ( 185 ,500,000 fr.): son privilège expire en 1836. L*année derniôre, le congrès
La banque des États-Unis est cependant l'objet de grandes haines. Ses directeurs ae sont prononcés contre le président : on les accuse, non sans vraisemblance , d'avoir abnsé de leur infljienGe pour entraver son élection. Le président attaque donc l'institution que ces derniers représentent, avec toute Tardeur d'une inimitié personnelle. Ce qui a encouragé le président à poursuivre ainsi sa vengeance , c'est qu'il se sent appuyé sur les instincts secrets de la majorité;
La banque forme le grand# lien monétaire de ytJnion comme le congrès en est le grand lien législatif, et les mêmes passions qui tendent à rendre les Etats indépendants du pouvoir central tendent à la destruction de la banque.
La banque des États-Unis possède toujours en ses mains ua grand nombre de billets appartenant aux banques provinciales; elle peut chaque jour obliger ces dernières à rembourser leurs billets en espèces. Pour elle , au contraire , un pareil danger n'est point à craindre ; la grandeur de ses ressources disponibles lui permet de faire face à toutes les exigences. Menacées ainsi dans leur existence, les banques provinciales sont forcées d'user de retenue, et de ne mettre dans la circu-
fit une loi pour le renouveler^ mais le président refusa sa sanction. La lutte est aujourdliui engagée de part et d^auf re avec une violence extrême , cl il est facile de présager la chute prochaine dé la banque. Goo
Jigitize y^^^ ^-
lation qu'on nombre de billets proporâonnéà leur capital. Les banques provinciales ne souffrent qu'avec impatienee ce contrôle salutaire. Les journaux qui leur sont vendus, et le président que son intérêt a rendu leur organe , attaquent donc la banque avee une sorte de fureur. Ils soulèvent contre die les passions locales et l'aveugle instinct démocratique du pays. Suivant eu^ les directeurs de banque forment un corps aristocra-^ tique et permanent dont Tinfluence ne pentman^ quer de se faire sentir dans le gouvernement , et doit altérer tôt ou tard les principes d'égalité ««|r lesquels repose la société américaine.
La lutte de la banque contre ses ennemis n'est qu'un incident du grand combat que livrent en Amérique les provinces au pouvoir central; l'esprit d'indépendanee et de démocratie à l'esprit de hiérarchie et de subordination. Je ne prétends point que les ennemis de la banque d^s États-Unis soient précisément les mêmes individus qui, sur d'autres points, attaquent le gouvernement fédéral ; mais je dis que les attaques contre la banque des Etats-Unis sentie produit des mêmes instincts qui militent contre le gouvernement fédéral, et • que le grand nombre des ennemis de la première est un symptôme fâcheux de l'affaiblissement du second.
Mais jamais l'Union ne se montra plus débile que dans la fameuse affaire du tarif (1). ■
(1) f^oyex principalement, pour lei délailg de cette
r Les guerres de Ta révolution française et ce!l« de 1812, en empêchant hi libre eoromunicatîôn entre FAméricpe et r£urojpe, avaient créé âta manidactures au Nord de llJnîon. Lorsque la paix eut rouvert aux produits de l'Europe le chemin du Nouveau-Mon^, les Américains crurent devoir établir un système de .douanes qui pût tout à la fois protéger leur industrie naissante et acquitter le montant des dettes qae la guerre leur avait fait contracter.
Les États du Sud , qui n'ont pas de manufactu* res à encourager, et qui ne sont que cultivateurs, ne tardèrent pas à se plaindre de cette mesure.*
Je ne prétends point examiner ici ce qu'il pouvait y avoir d'imaginaire ou de réel dans leurs plaintes; je dis les faits.
Dès Tannée 1820, Ja Caroline du Sud, dans une pétition au congrès, déclarait que la loi du tari^ était inconstitutionnelle, oppressive et injuste. Depuis, la Géorgie^ la Virginie, la Caroline du Nord, l'Etat d'Alabama et celurduMississipi firent des réclamations plus ou moins énergiques dans Te même sens.
; ; Loin de tenir compte de ces murmures^ le congrès , dans les années 1824 et 1828 , éleva encore les droits du tarif et en consacra de nouveau leprincipe.
Alors on produisit , ou plutôt on rappela au Sud
une doctrine célèbre qui prit lenom'dentil/tj^ca-tion.
J'ai montré en son lien que le but de la constitution fédérale n'a point été d'établir une I%ue, mais de créer un gouvernement national. Les Américains des États-Unis^ daûs tous les cas pré- Ta% par leur constitution , ne forment qu'un seul et même peuple. Sur tous ces points-là , la tqlonté nationale s'exprime comme chez tous les peuples constitutionnels, à l'aide d'une majorité. Une fois que la majorité a parlé , le devoir de la minorité est de .se soumettre.
*Telle est la doctrine légale , la seule qui soit d'accord avec le texte de la constitution , et l'intention connue de ceux qui l'établirent.
Les nuUificateurs du Sud prétendent au contraire que les Américains , en s'unissant, n'ont point entendu se fondre dans un seul et même peuple ; mais qu'ils ont seulement voulu former une ligue de peuples indépendants; d'où il suit que chaque Etat ayant conservé sa souveraineté complète, sinon en action , du moins en pnncipe , a le droit d'interpréter les lois du congrès et de suspendre dans son sein l'exécution de celles qui lui semblent opposées à la constitution ou à la justice.
Toute la doctrine de la nullification se trouve résumée dans une phrase prononcée en 1838 devant le sénat des États-Unis par M. Galhoun , le
chef avoué des nullificdteurs du Sud. .
«La constitation , dît-il, est un contrat dans j> lequel les États ont paru comme souverains. » Or, toutes les fois qu'il interyient un contrat » entre des parties qui ne connaissent point de » commun arbitre, chacune d'elles retient le droit » de juger par elle-même 4'é tendue de son (d)Ii- » gation. n
Il est manifeste qu'une pareille doctrine détruit en principe le lien fédéral et ramène en fait l'anarchie , dont la constitution de 1789 ayait dé-, lirré les Américains.
Lorsque la Caroline du Sud vit que le congrès ie montrait sourd à ses plaintes, elle menaça d'ap-pliquer à 'la loi fédérale du tarif la doctrine des nulliiîcateurs. Le congrès persista dans son système; enfin Forage éclata.
Dans le courafat de 18S2, le peuple de la Caroline du Sud (1) nomma une convention natio • nale , pour aviser aux moyens extraordinaires qui restaient à prendre; et le 24 novembre de la même , année , cette convention publia , sous le nom d'ordonnance, une loi qui frappait de nullité la loi fédérale du tarif, défendait de prélever Tes droits qui y étaient portés , et de recevoir les ajj^els qui
(1) G*e8t-à-dire une majorité du peuple; car le parti opposé, nommé Union pariy , compta toujours une trèsforte et très-actÎTe minorité en sa faveur .^ La Caroline peut avoir environ 47,000 électeurs. 30,000 étaient favorables à la niiUifioation , et 1 7 ,000 contraires . o
pourraient être faits aux tribunaux fédéraux (1).
Cette ordonnance ne deyait être mise en yigueor qu'au mois de février suivant : et il était indiqué que, si le congères modifiait avant cette éfoque le tarif, la Caroline du Sud pourrait consentir à ne pas donner d'autres suites à ses menaces. Plus tard, on exprima, mais d'une manière vague et indéterminée , le désir de soumettre la question à une assemblée extraordinaire de tous les États confédérés.
En amendant, la Caroline du Sud armait ses milices et se préparait à la guerre.
(1) Cetteordoûnance fut préoëdée du rapport d^uii comité chargé d^en pi^arer la rédaction ; ce jfappbrf, i^êoierme- Texposition et le but delà loi. On lit , pp^54 : «Lorsque » les dr^ts réservés aux différents États par la constitution » sont violés de propos délibéré, ledrJSilet le devoir deces » États est d^intervenir, afin d^arrêterles progrès du mal, do » s^opposer i Tusurpation et de maintenir"- dans leurs res- » pectives limites les pouvoirs et privilèges qui Umr qppw- A tiennent comme souverains indépendants. Si les États » ne possédaient pas ce droit , en vain se prétendraient-ils 9 souverains. La Caroline du Sud déclare ne reconnaître sur » la terre aucun âùbunal qui soit placé au-*dessus d*ellB. Il » est \riii qu^elle -a pttSié , avec d^autres États , fotiveraias » comme elle, vm contrat solennel d^uoion (a solemn corn- » pact of union ) ; mais elle réclame et excercera le droit » d^expliquer f\ttQ\ en est le sens ft ses yeux . et, lorsque » ce contrat est vioïé par sts associés et par le gouverna » ment qa^Is ont créé, elle vent oser du droit évident (««- ,» iiueetionaïe) déjuger quelle est rétendue de finfraotioiiy » et quelles sont les ropsures à prendre pour en obtenir » Justice. )> . - , ^ ^^--
Qae fit le congrès? Le coDgrès, qui n'avait pas écouté {ses sajets suppliants, prêta l'oreille à leurs plaintes, dès qu'il leur vit le» armes à la main (1). Il fit une loi (2) , suivant laquelle les droits portés au tarif devaient être réduits progressivement pendant dix ans, jusqu'à ce qu'on les eût amenés à ne pas dépasser les besoins du gouvernement. Ainsi le congrès abandonna complètement le principe du tarif. A un droit protecteur de l'industrie, il substitua une mesure purement fiscale (3). Pour dissimuler sa défaite, le gouvernement de l'Union eut recours à un expédient qui est fort à l'usage des gouvernements faibles. En cédant sur les faits, il se montra inflexible sur les principes. En même temps que le congrès changeait la législation du tarif, il passait une autre loi en vertu de laquelle le président était investi d'un pouvoir extraordinaire pour surmonter par la force les résistances qui, dès lors, n'étaient plus à craindre.
La Caroline du Sud ne consentit même pas à
(1) Ce qui acheva de déterminer le congrès à cette mesure , ce fut une démonstration du puissant État de Virginie, dont la législature s^offrit à servir d*arbitre entre rUnion et la Caroline du Sud. Jusque-là cette dernière avait paru entièrement abandonnée , même par les États qui avaient réclamé avec elle.
(2) Loi du 2 mars 1833.
laisser à FUBion ces faibles apparences de la Tiè-. toire; la même convention nationale qui avait frappe de nuliitë la loi da tarif, s'ëtant assemblée de nouveau, accepta la concession qui était offerte; mais en même temps, elle déclara n'en persister qu'avec plus de force dans la doctrine des nullificateurs ; et , pour le prouver, elle annula la loi qui conférait des pouvoirs extraordinaires au président, quoiqu'il fût bien certain ' qu'on n'en ferait point usage.
Presque tous les actes dont je viens de parler ont eu lieu sous la présidence du général Jackson. On ne saurait nier que, dans l'affaire du tarif, ce dernier n'ait soutenu avec babileté et vigueur les droits de l'Union. Je crois cependant qu'il faut mettre au nombre des dangers que court aujourd'hui le pouvoir fédéral la conduite même de celui qui le représente.
Quelques personnes se sont formé en Europe $ sur l'influence que peut exercer le général Jackson dans les affaires de son pays^ une opinion qui paraît fort extravagante à ceux qui ont vu les choses de près.
On a entendu dire que le général Jackson avait gagné des batailles, que c'était un homme énergique, porté par caractère et par habitude à l'emploi de la force , désireux du pouvoir et despote par goût. Tout cela est peut-être vrai; mais les conséquences qu'on a tirées de ces vérités sont de grandes erreurs. ^ ,
On s'est imaginé que le général Jaeksoii voulait établir aux États-unis la dictature, qu'il allait y faire régner l'esprit militaire et donaer au pouvoir central une extension daagereiKe pour les libertés provinciales. En Amérique, le temps.db semblables entreprises et le siècle de pareils bornâmes ne sont point encore veous : si le général Jackson eût voulu dominer de cette manière, il eût assurément perdu sa position politique et compromis sa vie; aussi n'a-t-il pas été assez imprudent pour le tenter.
Loin de vouloir étendre le pouvoir fédérai , le président actuel représente, au contraire, le parti qui "veut restreindre ce pouvoir aux termes les plus clairs et les plus précis de la constitution et qui n'admet point que l'interprétation puisse jamais être favorable au gouvernement de FUnion; loin de se présenter comme le champion de la centralisation , le général Jackson est l'agent des jalousies provinciales ; ce sont les passions décentralisantes^ si je puis m'exprimer ainsi, «Bi l'ont jiorté au souverain pouvoir. C'est en fiiattaiii cbaque jour ces passions qu'il s'y maintient et qu'il y prospère. Le général Jackson est l'esclave de la majorité : il la suit da4i ses volontés , dan^ ses désirs, dans ses instincts à moitié découverts, ou plutôt il la devine et court se placer à sa tête, i
Toutes les fois que le gouvernement des États entre en lutte avec celui de l'Union , il est rare que le président ne soit pas le premier à douter
de 6<m droit ; il devance presque too^oars le pouvoir législatif; quand il y a lien à interprétation sur rétendue de la puissance fédérale , il se range en quelque sorte contre lui-même : il s'amoindrit , il se voile , il s'efface. Ce n'est point qu'il soit naturellement faible ou ennemi de l'Union ; lorsque la majorité s'est prononcée contre les prétentions des nuUificateurs du Sud , on l'a vu se mettre à sa tête, formuler avec netteté et énergie les doctrines qu'elle professait , et en appeler le premier à la force. Le général Jackson, pour me servir d'une comparaison empruntée au vocabulaire des partis américains, me semble /ëc^éra/ par goût et républicain par calcul.
Après s'être ainsi abaissé devant la majorité pour gagner sa faveur, le général Jackson se re-^ lève ; il marche alors vers les objets qu'elle poursuit elle-même, ou ceux qu'elle ne voit pas d'un œil jaloux, en renversant devant lui tous les obstacles. Fort d'un appui que n'avaient point ses prédécesseurs , il foule aux pieds ses ennemis personnels, partout où il les trouve, avec une fa^ cilité qu'aucun président n'a rencontrée ; il prend sous sa responsabilité des mesures que nul n'aurait jamais, avant lui, 9lsé prendre : il lui arrive même de traiter la représentation nationale avec une sorte de dédain presque insultant; il refuse de sanctionner les lois du congrès, et souvent omet de répondre à ce grand corps. C'est un favori qui parfois rudoie son maitre. Le pouvoir du
général Jackson augmente donc sans cesse ; mais celai du président diminue. Dans ses mains , le gouTernement fédéral est fort } il passera énervé à son saccessenr.
On je me trompe étrangement , on le gouvernament fédéral des Etats-Unis tend chaque jour à s'affa&lir; il se retire successivement des affaires, il resserre de plus en plus le cercle de son action. Naturellement faible , il abandonne même les apparences de la force. D'une autre part , j*ai cru Toir qu'aux Etats-Unis le sentiment de l'indé^ pendance devenait de plus en pl«s vif drftis Tes États, l'amour du gouvernement provincial de phis en plus prononcé.
On veut rUnion , mais réduite à une ombre : ta la veut forte dans certains cas et faible dans tous les autres; on prétend qu'en temps de guerre elle puisse réliinir dans ^s mains les forces nationales et touABS les ressources du pays, et qu'en temps de paix elle n'existe, pour itinsi dire, point; «Mnme si cette alternative de débilité et de vi* î^eur était dans la nature.
Je ne vois rien qui puisse , quant à présent, al^ réterce mouvement général des esprits; les causes qui l'ont fait naître ne cessent point d'opérer dana le même sens» II se continuera donc, et l'on pont prédire que , s'il ne survient pas quelque circonstance extraordinaire ^le ^uverirament de l'Union ira cbaque jour s'afl^iblissant.
Ja crois cependant que nous sommes^ encore
loin da temps où le pouvoir fédéral, incapable de protéger sa propre eùstence et de donner la paix au pays, s'éteindra en quelque sorte de loi même. L'Union est dans les mœurs, on la désire. Ses réanltats sont évidents, ses bienfaits visibles. Quand on s'apercevra que la fiiiblesse du gouvernement fédéral compromet l'existence de l'Union , je ne doute point qu'on ne voie naître un mouvement de lëaction en £aveut de la force.
Le gouvernement des États-Unis est , de tous les gouvernements fédéraux qui ont été établis JQsqu'Â nos jours, celui qui est le plus naturellement destiné à agir : tant qu'on ne l'attaquera que d'une manière indirecte par l'interprétation de seslois; tant qu'on n'altérera pas profondément sa substance, un changem^it d'opinion, une crise intérieure , une guerre \ pourrais lui redonner tout-à-coup la vigueur à^at il a besoin.
Ce que j'ai voulu constater est seitlement ceei: bien des g«ns, parmi nous, pensent qu'aux Etats- Unis il y a un mouvement des esprits , qui fai%^ rise la centralisation du pourvoir dans les maiiii du président et du congrès. Je prétends qu'on, y remarque visiblement un mouvement contraire. Loin que le gouvernement fédéral , en vieillissant, prenne de la force et menace la souveraineté des États, je dis qu'il tend cbaque jour à s'affaiblir, et que la souveraineté seule de l'Union est en péril. Voilà ce^que le présent révèle. Quel sera le résnlUt final de cette tendance? fuels
événements peuvent arrêter , retarder on hâter le moaTement que j'ai décrit? l'avenir les cache, et je n'ai pas la prétention de pouvoir soulever «on voile.
DES INSTITUTIONS REPUBLICAINES AUX ETATS-UNIS* QUELLES SONT LEURS CHANCES DE DUREE.
UUnion n*est qu*un accident. — Les institutions républicaines ont plus d*aTenir. — La république est, quanta présent , Tétat naturel des Anglo-Américains. — Pourquoi. — Afin de la détruire, il faudrait changer en même temps toutes les lois , et modifier toutes les moeurs. — Difficultés que trouvent les Américains à ci'éer une aristocratie.
Le démembrement de FUnion, en introduisant la guerre au sein des Etats aujourd'hui confédérés, et avec elle les armées permanentes, la dictature et les impôts, pourrait à la longue y compromettre le sort des institutions républicaines.
Il ne faut pas confondre cependant l'avenir de la république et celui de l'Union.
L'Union est un accident qui ne durera qu'autant que les circonstances le favoriseront ; mais la république me semble l'état naturel des Américains, et il n'y a que l'action continue de
causes contraires et agissant toujours dans le
même sens, qni pût lui substituer la monarchie.
L'Union existe principalement dans la loi qui ]'a crëëe. Une seule révolution , un changement dans Topinion publique , peuvent la briser pour jamais. La république a des racines plus profondes.
Ce qu'on entend par république aux Etats-Unis, c'est l'action lente et tranquille de la société sur elle-même. C'est un état régulier fondé réellement sur la volonté éclairée du peuple. C'est un gouvernement conciliateur, où les résolutions se mûrissent longuement , se discutent avec lenteur, et s'exécutent avec maturité.
Les républicains , aux États-Unis , prisent les mœurs , respectent les croyances , reconnaissent les droits. Ils professent cette opinion, qu'un peu. pie doit être moral, religieux et modéré, en proportion qu'il est libre. Ce qu'on appelle la république, aux Etats-Unis, c'est le règne tranquille de la majorité. La majorité, après qu'elle a eu le temps de se reconnaître et de constater son existence , est la source commune des pouvoirs. Mais la majorité elle-même n'est pas toute-puissante. Au-dessus d'elle, dans le monde moral , se trouvent l'humanité, la justice et la raison ; dans le monde politique ^ les droits acquis. La majorité reconnaît ces deux barrières ; et , s'il lui arrive de les franchir, c'est qu'elle a des passions comme chaque homme , et que , semblable a eux , elle peut faire le mal en discernant le bien.
Mais nous aTOAs Ait en Europe d'âninges dé* couvertes.
La république, suivant quelqtieft-uns d'entre nous, ce n'est pas le règne de->lfl mqorHé, comme on Fa cru jusqu'ici , c'est le règne de cemc qui aê portent fort pour \sr majorité. Ce n'est pas le pail'* pie qui dirige dans ces sortes de gouvernements , mais ceux qui savent le plus grand bien dtt peuple : distinction beureuse qui permet d'agir au nom des nations sans les consulter, et de réclamer leur reconnaissanoe en les foulant aux pieds. Le gouvernement républicain est, du reste, le seul auquel il faille reconnaître le droit de tout faire , et qui puisse mépriser ce qu'ont, jusqu'à présent, respecté les bommes , depuis les plus bautes lois de la morale jusqu'aux règles vulgaires du sens commun.
On avait «pensé, jusqu'à nous, que le despotisme était odieux, quelles que fussent ses formes. Mais on a décou^-ert de nos jours qu'il y avait dans le monde des tyrannies légitimes et de saintes injustices , pourvu qu'on les exerçât au nom du peuple.
Les idées que les Américains se sont faites de la république leur en facilitent singulièrement l'usage et assurent sa durée. Cbez eux, si la pratique du gouvernement républicain est souvent mauvaise , du moins la tbéorie est bonne ; et le peu* pie finit toujours par y conformer ses actes. Il était impossible, dans l'origine, et îl^serait
enc(^e trâs-difficUe d'établir m Âmërîqae une admini0lration centralisée. Les hommes sont dispersés sur un trop grand espace et séparés par trop d^obstacks naturels pour qu'un seul puîaae entreprendre de diriger les détails de lenr existence. L'Âmévique est donc par excellence le pays du gouvernement provincial et communal*
A c^tte cause, dont l'action se faisait également sentir sur tous les Européens du Nouneau-Monde, les Anglo-Américaios en ajoutèrent plusieurs autres qui leur étaient partîpnlières.
Lorsque les colonies de l'Amérique du Nord furent établies , la liberté municipale avait déjà pénétré dans les lois ainsi que dans les mœurs anglaises, et les émigrants anglais l'adoptèrent, non -seulement comme une chose nécessaire, mais comme un bien dont ils connaissaient tout le prix. •
Nous avons vu de plus de quelle manière les colonies avaient été fondées. Chaque province , et , pour ainsi dire , chaque district , furent peuplés séparément par des hommes étrangers les uns aux autres ou associés dans des buts difierents.
Les Anglais des États-Unis se sont donc trouvés , dès l'origine , divisés en un grand nombre dé petites sociétés distinctes qui ne se rattachaient à aucun centre commun , et il a fallu que chacune de ces petites sociétés s'occupât de ses propres affaires , puisqu'on n'apercevait nulle part
one aatorité centrale qui dut naturellement et qui pût facilement y pourvoir.
Ainsi la nature du pays, la manière même dont les colonies anglaises ont été fondées , les habitudes des premiers émigrants, tout se réunissait pour y développer à un degré extraordinaire les libertés communales et provinciales.
Aux Etats-Unis, Tensemble des institutions du pays est donc essentiellement républicain; pour y détruire d'une façon durable les lois qui fondent la république, il faudrait, en quelque sorte, abolir à la fois toutes les lois.
Si de nos jours un parti entreprenait de fonder la monarchie aux États-Unis, il serait dans une position encore plus difficile que celui qui voudrait proclamer dès à présent la république en France. La royauté ne trouverait point la législation préparée d'avance pour elle; et ce serait bien réellement alors qu'on verrait une monarchie entourée d'institutions républicaines.
Le principe monarchique pénétrerait aussi difficilement dans les mœurs des Américains.
Aux États-Unis, le dogme de la souveraineté du peuple n'est point une doctrine isolée qui ne tienne ni aux habitudes , ni à l'ensemble des idées dominantes; on peut, au contraire, l'envisager comme le dernier anneau d'une chaîne d'opinions qui enveloppe le monde anglo-américain tout entier. La Providence a donné à chaque individu , quel qu'il soit, le degré de raison nécessaire pour
qu*i) puisse se diriger lui-même dans les choses qai l'intéressent exclusivement, Telle est la grande maxime sur laquelle , aux États-Unis , repose la société civile et politique : le père de famille en fait l'application à ses enfants ; le maître a ses serviteurs; la commune a ses administrés; la province aux communes ; l'État aux provinces ; l'Union aux États. Étendue à l'ensemble de la nation, elle devient le dogme de la souveraineté du peuple.
Ainsi, aux États-Unis, le principe générateur de la république est le même qui règle la plupart des actionsbumaines. La république pénètre donc, si je puis m'exprimer ainsi , dans les idées , dans les opinions et dans toutes les habitudes des Amé-. ricains, en même temps qu'elle s'établit dans leurs lois ; et, pour arriver à changer les lois, il faudrait qu'ils en vinssent à se changer en quelque sorte tout entiers. Aux États-Unis, la religion du plus grand nombre elle-même est républicaine; elle soumet les vérités de Fautre monde à la raison individuelle , comme la politique abandonne au bon sens de tous le soin des intérêts de celuici; et elle consent que chaque homme prenne librement la voie qui doit le conduire au ciel, de la même manière que la loi reconnaît à chaque citoyen le droit de choisir son gouvernement.
Évidemment , il n'y a qu'une longue série dé faits ayant tous la même tendance , qui puisse substituer à cet ensemble de lais^ d'opinions et de
mœurs, un ensemble de mœurs, d'opinions et de lois cotatraires.
Si les principes républicains doivent périr en Amérique , ils ne succomberont qu'après un long travail social, fréquemment interrompu, souvent repris ; plusieurs fois ils sembleront renaître , et ne disparaîtront sans retour que quand un peuple entièrement nouveau aura pris la place de celui qui existe de nos jours. Or , rien ne saurait faire présager une semblable révolution , aucun signe ne l'annonce.
Ce qui vous frappe le plus à votre arrivée anii États-Unis , c'est l'espèce de mouvement tumul* tueux au sein duquel se trouve placée la société politique. Les lois changent sans cesse, et, au premier abord , il semble impossible qu'un peu-* pie si peu sûr de ses volontés n'en arrive pas bientôt à substituer à la forme actuelle de son gouvernement une forme entièrement nouvelle. Ces craintes sont prématurées.
11 y a , en fait d'institutions politiques , deux espèces d'instabilités qu'il ne faut pas confondre : l'une s'attache aux lois secondaires; celle-là peut régner longtemps au sein d'une société bien assise ; l'autre ébranle sans cesse les bases mêmes de la constitution et attaque les principes gêné* rateurs des lois; celle-ci est toujours suivie de troubles et de révolutions ; la nation qui la souffre est dans un état violent et transitoire. L'expérience fait* connaître que ces deux espèces d'in-
stabilités légitilatives n'ont pas entre elles de lien nécessaire, car on les a vues exister conjointem^Dt ou séparément saivant les temps et les lieux. La première se rencontre aux Etats-Unis ; mais non la seconde. Les Américains changent fréquemment les lois, mais le fondement de la constitution est respecté.
De nos jours le principe républicain règne en Amérique comme le principe monarchique dominait en France sous Louis XIV. Les Français d'alors n'étaient pas seulement amis de la monarchie, mais encore ils n'imaginaient pas qu'on pût rien mettre à la place , ils l'admettaient ainsi qu'on admet le cours du soleil et les vicissitudes des saisons. Chez eux le pouvoir royal n'avait pas plus d'avocats que d'adversaires.
C'est ainsi que la république existe en Amérique, sans combat, sans opposition, sans preuves, par un accord tacite , une sorte de consensus unù versalis»
Toutefois, je pense qu'en changeant aussi souvent qu'ils le font leurs procédés administratifs , les habitants des Etats-Unis compromettent l'avenir du gouvernement républicain.
Gênés sans cesse dans leurs projets par la versalité continuelle de la législation , il est à craindre que les hommes ne finissent par considérer la république comme une façon incommode de vivre en société; le mal résultant de l'instabilité des lois secondaires ferait alors mettre en question
l'existende des lois fondamentales, et amènerait indirectement une révolution; mais cette époque est encore bien loin de nous.
Cequ'on peut prévoir dès à présent^ c'est qu'en sortant de la république, les Américains passeraient rapidement au despotisme, sans s'arrêter très-longtemps dans la monarchie. Montesquieu a dit qu'il n'y avait rien de plus absolu que l'autorité d'un prince qui succède à la république , les pouvoirs indéfinis qu'on avait livrés sans crainte à un magistrat électif se trouvant alors remis dans les mains d'un chef héréditaire. Ceci est généralement vrai , mais particulièrement applicable à une république démocratique. Aux Etats- Unis, les magistrats ne sont j)as élus par une classe particulière de citoyens , mais par la majorité de la nation; ilsreprésentent immédiatement les passions de la multitude, et dépendent entièrement de ses volontés , ils n'inspirent donc ni haine ni crainte ; anssi j'ai fait remarquer le peu de soin qu'on avait prb de limiter leur pouvoir en traçant des bornes à son action, et quelle part immense en avait laissée à leur arbitraire. Cet ordre de choses a créé des habitudes qui lui survivraient. Le magistrat américain garderait *sa puissance indéfinie en cessant d'être responsable, et il est impossible de dire où s'arrêterait alors la tyrannie.
Il y a des gens parmi nous qui s'attendent à voir
Taristocratie naître en Amérique, et qui prévoient
dëjà avec eiaclitude Tëpoque oà elle doit s'emparer du pouTOir,
J'ai déjà dit, et je répète qae le mouvement ac« tuel de la société américaine me semble de plus en plus démocratique.
Cependant je ne prétends point qu'un jour les Américains n'arrivent pas à restreindre chez eux le cercle des droits politiques , ou à confisquer ces mêmes droits au profit d'un homme ; mais je ne puis croire qu'ils en confient jamais l'usage exclusif à- une classe particulière de citoyens, on, en d'autres termes, qu'ils fondent une aristocratie.
Un corps aristocratique se compose d'un certain nombre de citoyens qui, sans être placés très-loin de la foule, s'élèvent cependant d'une manière permanente au-dessus d'elle ; qu'on touche et qu'on ne peut frapper ; auxquels on se mêle chaque jour, et avec lesquels on ne saurait se confondre.
Il est impossible de rien imaginer de plus contraire à la nature et aux instincts secrets du cœur humain, qu'une sujétion de cette espèce ; livrés à eux-mêmes , les hommes préféreront toujours le pouvoir arbitraire d'un roi à l'administration régulière des nobles.
Une aristocratie, pour durer, a besoin de fonder l'inégalité en principe, de la légaliser d'avance, et de l'introduire dans la famille en même temps qu'elle la répand dans la société) toutes choses
qui répugnent si fortement a l'équité naturelle , qu'on ne saurait les obtenir des hommes que par la contrainte.
Depuis que les sociétés humaines existent, je ne crois pas qu'on puisse citer l'exemple d'un seul peuple qui, livré à lui-même, et par ses propres efforts , ait créé une aristocratie daas son sein : toutes les aristocraties du moyen-âge sont filles de la conquête ; le vainqueur était le noble , le vaincu le serf. La force imposait alors l'inégalité qui, une fois entrée dans les mœurs , se maintenait d'elle-même et passait naturellement dans les lois.
On a vu des sociétés qui , par suite d'événements antérieurs à leur existence, sont, pour ainsi dire, nées aristoaratiques , et que chaque siècle ramenait ensuite vers la démocratie. Tel fut le sort des Romains et celui des barbares qui s'établirent après eux. Mais un peuple qui, parti de la civilisation et de la démocratie, se rapprocherait par degrés de l'inégalité des conditions et finirait par établir dans son sein des privilèges inviolables et des catégories exclusives : voilà ce qui serait nouveau dans le monde.
Rien n'indique que l'Amérique soit destinée à donner la première qn pareil spectacle.
qVEtqVES COMSIDERATlOIfS 8DB LES CAUSES DB LA GBAN' DEUB COMMERCIALE DES ETATS-UNIS.
Les Américains sont appelés, par la nature, à être un grand peuple maritime. — Etendue de leurs rivages. — Profondeur des ports. — Grandeur des fleuyes. — Ce sont bien moins cependant à des causes physiques qu*à des causes intellectuelles et morales qu^on doit attribuer la supériorité commerciale des A nglo- Américains. •— Raison de cette opinion.. — Avenir des Anglo-Américains comme peuple commerçant. — La ruine de TUnion n^arréterait point l'essor maritime des peuples quilaoomposent. — Pourquoi.— Les Anglo-Américains sont naturellement appelés à servir les besoins des habitants de TAmérique du Sud. — Ils deviendront, comme les Anglais^ les facteurs d*une grande partie du monde.
Depuis la baie de Fondy jusqu'^à la rivière Sabine dans le golfe du Mexique, la côte des États- Unis s'étend sur une longueur de 900 lieues à peu près.
Ces rivages forment une seule ligne non interrompue ; ils sont tous placés sous la même domination*
Il n'y a pas de peuple au monde qui puisse offrir au commerce des ports plus profonds, plus vastes et plus sûrs que les Américains.
Les habitants des Etats-Unis composent une grande nation civilisée que la fortune a placée au milieu des déserts, à 1,200 lieues du foyer principal de la civilisation» L'Amérique a donc un besoin journalier de l'Europe. Avec Je temps» lea
Américains parviendront sans doute a produire ou à fabriquer chez eux la plupart des objets qui leur sont néceinaires , mais jamais les deux continents ne pourront vivre entièrement indépendants Fun de l'autre : il existe trop de liens naturels entre leurs besoins, leurs idées, leurs habitudes et leurs mœurs.
L'Union a des productions qui nous sont deveiHes nécessaires, et que notre sol se refuse entièrement à fournir, ou ne peut donner qu'à grands frais. Les Américains ne consomment qu'une trèspetite partie de ces produits, ils nous vendent le ^l^e.
îi'Europjl est donc le marché de l'Amérique, comme l'Amérique est le marché de l'Europe ; et le coiàmerce maritime est aussi nécessaire aux habitants des États-Unis pour amener leurs matières premières dans nos ports, que pour transporter chez eux nos objets manufacturés.
Les États-Unis devaient donc fournir un grand aliment à l'industrie des peuples maritimes, s'ils renonçaient eux-mêmes au commerce , comme l'ont fait jusqu'à présent les Espagnols du Mexique ; ou devenir une des premières puissances maritimes du globe : cette alternative était inévitable.
Les Anglo-Américains ont, de tout temps, montré un goût décidé pour la mer. L'indépendance, en brisant les liens commerciaux qui les unissaient à l'Angleterre , donna à leur génie maritime un
nouTel et paissant essor. Depuis celte ëpoque, le nombre des vaisseaux de TUnion s'est accru dans une progression presque aussi rapide que le nombre de ses habitants. Aujourd'hui ce sont les Américains eux-mêmes qui transportent chez eux les neuf dixièmes des produits de l'Europe (1). Ce sont encore des Américains qui apportent aux consommateurs d'Europe les trois quarts des exportations du Nouveau'Monde (2). m
Les vaisseaux des États-Unis remplissent le port du Havre et celui de Liverpool. On ne voit qu'un petit nombre de bâtiments anglais ou français dans le port de New- York (S).
(1) La valeur totale des impocUtioas de Tannée, finissant au 30 septembre 1832, a été de 101,139,266 dollars. Led importations faites sur navires étrangers ne figurent que pour une somme de 10,731,030 dollars, à peu près un dixième.
(2) La valeur totale des exportations , pendant la même année, a été de 87,176,943 dollars; la valeur exportée sur vaisseaux étrangers a été de 21,036,183 dollars, ou à peu près le quart. JVillianCa regiater, 1833, pag.98.
(3) Pendant les années 1829 , 1850 et 1831 , il est entré dans les ports de TUnion des navires jaugeant ensemble 3,307,719 tonneaux. Les navires étrangers ne fournissent à ce total que 544,571 tonneaux. Us étaient donc dans la proportion de 16 à 100 à peu près. National calendar, 1833, pag. 304.
Durant les annés 1820, 1826 et 1831 , les vaisseaux anglais entrés dans les ports de Londres , Liverpool et IIuU , ont jaugé 443,800 tonneaux. Les vaisseaux étrangers, entrés dans les même ports pendant les mêmes années , jaugeaient
Ainsi, non-sealement le commerçant américain brave la concurrence sur son propre sol , mais il combat encore avec avantage les étrangers sur le leur.
Ceci s'explique aisément : de tous les vaisseaux du monde, ce sont les navires des États-Unis qui traversent les mers au meilleur marché. Tant que la marine marchande des États-Unis conservera sur les autres cet avantage , non-seulement elle gardera ce qu'elle a conquis , mais elle augmentera chaque jour ses conquêtes.
C'est un problème difficile à résoudre que celui de savoir pourquoi les Américains naviguent à plus bas prix que les autres hommes : on est tenté d'abord d'attribuer cette supériorité à quelques avantages matériels que la nature aurait mis à leur seule portée ; mais il n'en est point ainsi.
Les vaisseaux américains coûtent presque aussi cher à bâtir que les nôtres (1) : ils ne sont pas mieux construits et durent en général moins longtemps.
159,451 tonneaux. Le rapport entre eux était donc comme 56 est à 100 à peu près. Compati» io the altnanac , 1854, pag. 169.
Dans Tannée 1852,1e rapport des bâtiments étrangers et des bâtiments anglais entrés dans les ports do la Grande- Bretagne était comme 29 à 100.
(1) Les matières premières, en général, coûtent moins cher en Amérique <|u*en Europe ; mais le prix de la main-d^œu* ▼re y est beaucoup plus élevé. o -
Le salaire du matelot américain est plus élevé que celui du matelot d'Europe ; ce qui le prouve, ^est le grand nombre d'Européens qu'on rencontre dans la marine marchande des États- Unis.
D'où vient donc que les Américains naviguent à meilleur marché que nous?
Je pense qu'on chercherait vainement les causes de cette supériorité dans des avantages matériels ; elle tient à des qualités purement intellectuelles et morales.
Voici une comparaison qui éclaircira ma pensée :
Pendant les guerres de la révolution, les Français introduisirent dans l'art militaire une tactique nouvelle qui troubla les plus vieux généraux et faillit détruire les plus anciennes monarchies de l'Europe. Ils entreprirent, pour la première fois, de se passer d'une foule de choses qu'on avait jusqu'alors jugées indispensables à la guerre ; ils exigèrent de leurs soldats des efforts nouveaux que les nations policées n'avaient jamais demandés aux leurs ; on les vit tout faire en courant, et risquer, sans hésiter, la vie des hommes , en vue du résultat à obtenir.
Les Français étaient moins nombreux et moins riches que leurs ennemis; ils possédaient infiniment moins de ressources ; cependant ils furent constamment victorieux , jusqu'à ce que ces derniers eussent pris le parti de les imiter.
Les Américains ont introduit quelque chose d'analogue dans le commerce. Ce que les Français faisaient pour la victoire , ils le font pour le bon marché.
Le navigateur européen ne s'aventure qu'avec prudence sur les mers ; il ne part que quand le temps l'y convie ; s'il survient un accident imprévu, il rentre au port ; la nuit il serre une partie de ses voiles, et, lorsqu'il voit l'Océan blanchir à l'approche des terres, il ralentit sa course et interroge le soleil.
L'Américain néglige ces précautions et brave ces dangers. Il part tandis que la tempête gronde encore ; la nuit comme le jour il abandonne au vent toutes ses voiles ; il répare , en marchant, son navire fatigué par l'orage ; et, lorsqu'il approche enfin du terme de sa course, il continue a voler vers le rivage, comme si déjà il apercevait le port. * ^
L'Américain fait souvent naufrage; mais il n'y a pas de navigateur qui traverse les mers aussi rapidement que lui. Faisant les mêmes choses qu'un autre en moins de temps, il peut les faire à moins de frais.
Avant de parvenir au terme d'un voyage de long cours, le navigateur d'Europe croit devoir aborder plusieurs fois sur son chemin. Il perd un temps précieux à chercher le port de relâche pu à attendre l'occasion d'en sortir, et il paye chaque jour le droit d'y rester. gtized byGoo^
Le navigateur américain part de Boston pour aller acheter du thé à la Chine. Il arrive à Canton, y reste quelques jours et revient. Il a parcouru en moins de deux ans la circonférence entière du glohe, et il n'a vu la terre qu'une seule fois. Durant une traversée de huit ou dix mois, il a hu de Teau saumâtre et a vécutle viande salée ; il a lutté sans cesse contre la mer, contre la roalaïAe, contrQ l'ennui ; mais, à son retour, il peut vendre la livre de thé un sou de moins que le marchand anglais : le hut est atteint.
Je ne saurais mieux exprimer ma pensée, qu'en disant que les Américains mettent une sorte d'héroïsme dans leur manière de faire le commerce.
Il sera toujours très-difficile, au commerçant d'Europe, de suivre dans la même carrière son concurrent d'Amérique. L'Américain, en agissant de la manière que j'ai décrite plus haut , ne suit pas seulement un calcul, il obéi| à'sa nature.
L'habitant des États-Unis éprouve tous les besoins et tous les désirs qu'une civilisation avancée fait naître, et ne trouve pas autour de lui, comme en Europe, une société savamment organisée pour y satbfairej il est donc souvent obligé de se procurer par lui-même les objets divers que son éducation et ses habitudes lui ont rendus nécessaires. En Amérique, il arrive quelquefois que le même homme laboure son champ, bâtit sa demeure, fabrique ses outils, fait ses souliers et tisse de ses mains l'étoffe grossière qui doit le couvrir. Ceci
nuit au perfectionnement de l'industrie, mais sert puissamment à développer Fintelligence de l'ouvrier. Il n'y a rien qui tende plus que la grande division du travail à matérialiser l'homme , et à ôter de ses œuvres jusqu'à la trace de l'âme. Dans un pays comme l'Amérique , où les hommes spéciaux sont si rares, on ne saurait exiger un long apprentissage de chacun de ceux qui embrassent une profession. Les Américains trouvent donc une grande facilité à changer d'état, et ils en profitent, suivant les besoins du moment. On en rencontre qui ont été successivement avocats, agriculteurs, commerçants, ministres évangéliques, médecins. Si l'Américain est moins habile que l'Européen dans chac^. industrie, il n'y -en a presque point qui lui sorerit entièrement étrangères. Sa capacité est plus générale, le cercle de sou intelligence est plus étendu. L'habitant des Etats-Unis n'est donc jamais arrêté par aucun axiome d'état; il échappe à tous les préjugés de profession ; il n'est pas plus attaché à un système d'opérations qu'à un autre; il ne se sent pas plus lié à une méthode ancienne ' qu'à une nouvelle ; il ne s'est créé aucune habitude, et il se soustrait aisément à l'empire que les habitudes étrangères pourraient exercer sur son esprit ; car il sait que son pays ne ressemble à aucun autre, et que sa situation est nouvelle dans le monde.
L'Américain habite une terre de prodiges; autour de lui tout se remue san^ ce^J^c? ^} ^^^^^
moaveEDent semble un progrès. L'idëe'du nouveau se lie donc intimement dans son esprit à Fidée du mieux. Nulle part il n'aperçoit la borne que la nature peut avoir mise aux. efforts de Thommc; à ses yeux, ce qui n'est pas est ce qui n'a point encore été tenté.
Ce mouvement universel qui règne aux Etats- Unis, ces retours fréquents de la fortune, ce déplacement imprévu des richesses publiques et privées, tout se réunit pour entretenir l'âme dans une sorte d'agitation fébrile qui la dispose admi* rablement à tous les efforts, et la maintient, pour ainsi dire, au-dessus du niveau commun de Thumanîté. Pour un Américain, la vie entière se passe comme une partie de jeu, un temps de réFolution, un jour de bataille.
Ces mêmes causes, opérant en même temps sur tous les individus , finissent par imprimer une impulsion irrésistible au caractère national. L'Américain, pris au hasard, doit donc être un hpmme ardent dans ses désirs, eutreprenant, aventureux, surtout novateur. Cet esprit se retrouve, en effet, dans toutes ses œuvres: il l'introduit dans ses lois politiques , dans ses doctrines religieuses , dans ses théories d'économie sociale, dans son industrie privée; il le porte partout avec lui, au fond des bois comme au sein des villes. C'est ce même esprit qui, appliqué au commerce maritime,' fait naviguer l'Amérique plus vite et à meilleur marché que tous les commerçants du monde.
Aussi longtemps qae les marins des États-Unis garderont ces avantages intellectuels et la supériorité pratique qui en dérive, non-seulement ils continueront à pourvoir eux-mêmes aux besoins des producteurs et des consommateurs de leur pays, mais ils tendront de plus en plus à devenir, comme les Anglais (1) , les facteurs des autres peuples.
Ceci commence à se réaliser sous nos jeux. Déjà nous voyons les navigateurs américains s'introduire comme agents intermédiaires dans le commerce de plusieurs nations de l'Europe (2) ; l'Amérique leur offre un avenir plus grand encore.
Les Espagnols et les Portugais ont fondé dans l'Amérique du Sud de grandes colonies qui sont devenues depuis des empires. La guerre civile et le despotisme désolent aujourd'hui ces vastes contrées. Le mouvement de la population s'y arrête, «t le petit nombre d'hommes qui les habitent ,
(1) Il ne faut pas croire que les vaisseaux anglais soient uniquement occupés à transporter en Angleterre les produits étrangers, ou à transporter chez les étrangers les produis anglais; de nos jours la marine marchande d'Angleterre forme comme une grande entreprise de yoitures publiques, prêtes à servir tous les producteurs du monde, et à faire communiquer tous les peuples entre eux. Le génie maritime des Américains les porte à élever une entreprise rivale de celle des Anglais.
(2) Une partie du commerce de la Méditerranée se fait déjà sur des vaisseaux américains. ^ "^' byC^OO^