‹ De la démocratie en SuisseChapitre 12 sur 163 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

INFLUENCE GÉNÉfULS DU PBINCU^B DB LA SOUYEAAINETB

DU PBUFLB.

Je cheminais un jour, dans une rue très-fréquentée d'une TilledelaSuisseoccidentale, derrière unhomme que la plupart des passants coudoyèrent ou regardèrent , et que pas un d'eux ne salua et n'eut Vair de connaître ; or, cet homme était le premier magistrat, le plus haut fonctionnaire du canton.

L'ayant atteint, je lui exprimai mon étonnement de voir le peuple témoigner extérieurement si peu de respect au chef de l'État. C'est, me dit-il, le plus admirable résultat de nos institutions démocratiques. Si le peuple ne connaît point ceux qui le gouvernent, et cherche peu à les connaître, c'est qu'il ne se sent pas gouverné. Nos républiques et celles des États-Unis ont seules résolu ce problème, de pourvoir suffisamment au maintien de l'ordre par un gouvernement dont l'action demeure inaperçue des citoyens.

Admirable ou non , ce résultat de la démocratie est éminemment caractéristique. Les individus s'aperçoivent peu de l'action du gouvernement, en d'autres termes , ils se sentent peu gouvernés , parce

que. d'une part, les appUoatia» tant légales que doctrinales qui ont été faites du prindpe démocra-* tique, ont presque enle?é au gouvemement la direo* tion de la société pour la confier aux masses . et que d'autre part, les instincts populaires exercent une pression forte et continue . qui neutralise et fait ou-< blier l'action faible et intermittente du pouvoir, comme la plus vive de deux sensations qu'on éprouve à la fois empêche d apercevoir celle qui l'est moins.

Si donc les individus ne se scaitent pas gouvernés, ils se sentent dominés ; s'il ne sont pas dirigés p«p les actes visibles d'une autorité constituée . ils sont poussés par une force dont l'action, pour être invi- ^Ue et irrégulière^ n'en est pas moins puissante et oeriaine.

Far instincts populaires je n'entends pas seulemont les instincts sensuels. Le peuple a des besoins mo-» raux qui souvent l'emportent cbes lui sur les app6* tits physiques. On le voit tour k tour passer de l'in-i^ différentisme à la religiosité, de la vteératîon et de Tamour pour certains hommes ou pour ewtaines dioaes au mépris et à la haine de ces mêmes hommes et de ces marnes choses. On lui connaît aussi des préjugés invincibles, d'indestructibles antipathies: en Amérique, l'horreur de la race noire ; en Europe, l'iKNrreur des Jui&.

Ces tendances, étant instinctives, emportent le peuple «vssî loin que son pouvoir mMériel lui per^

met d'aller, et le rendent extrême en tout. C'est là précisément ce qui distingue laction des idées de celle des instincts. Les idées, lorsqu'elles ont une limite d'action, la trouvent en elles-mêmes ; les instincts n'en trouvent une que dans les obstacles extérieurs. La raison individuelle , d où émanent les idées, peut toujours en modifier l'expression, en déterminer la portée, en modérer l'expression; Tàme, passivement soumise aux instincts, n'exerce aucune espèce de contrôle sur eux, si ce n'est par d'autres instincts, qui n'agiront à leur tour que pour la précipiter dans un extrême opposé.

Sous l'impulsion des instincts populaires , la société marche par secousses et tout d'une pièce ; chacun de ses mouvemens dépasse le but que la raison lui aurait assigné ; chacune de ses oscillations amène et rend inévitable une oscillation aussi forte en sens contraire ; de sorte que, après une marche longue et fatigante, elle se retrouvera peut-être au point d'où elle était partie , sans pouvoir constater aucun progrès réel.

En Suisse, les idées ont conservé jusqu'à présent, et conserveront sans doute longtemps, un certain degré d'influence. Aux causes ci-dessus mentionnées de ce fait, il faut ajouter la position du pays, qui le met en communication directe et continuelle avec les foyers intellectuels les plus acti& du continent , et qui rappelle à participer, quelquefois plus qu'il

ne le voudrait , au mouyement scientifique et littéraire de la France et de rAUemagne.

Plusieurs constitutions , d'ailleurs, ont réservé au gouvernement une part dans la direction de la vie sociale.

Cependant , les résultats caractéristiques de la démocratie commencent à devenir sensibles dans plusieurs cantons, et lavenir semble nous promettre, à l'appui des observations précédentes, une ample moisson de faits plus saillants encore et plus faciles à constater que ceux dont nous sommes témoins aujourd'hui.

Ce qui s'est passé dans le canton de Lucerne n'of* fre-t-il pas déjà un frappant exemple des allures irr^lières que prend la société sous l'impulsion des instincts populaires? Depuis 1830 jusqu'en 1836, ce canton est à la tète de ceux qui réclament des garanties contre les empiétements de la Curie romaine, et qui font une guerre ouverte à l'esprit ultramontain. C'est lui qui invite les États diocésains de l'évêché de Bàle à une conférence pour régler les rapports de l'Église avec l'État ; c'est lui qui les convoque à une seconde conférence pour aviser à l'application des principes adoptés dans la première ; c'est lui qui se montre le plus empressé à mettre en vigueur les résolutions prises à Baden et à Lucerne. n va même plus loin que tous les autres en abolissant la juridiction que la Nonciature s'était arrogée.

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Quoique te canton n'eût alon ni te suffrage uni* versel, ni te veto législatif « il était assez démocra-* tiquement constitué pour que des résolutions aussi importantes n'eussent pu être prises sans l'appui de la majoritédu peuple. Elles furent provoquées etsoutenues par les hommes que la ré?olution toute populaire de 1830 arait portés au pouvoir, et que les suffrages des citoyens y avaient maintenus depuis lors. C'était donc bien le peuple qui faisait de l'opposition anti-ultramontaine.

Arrive la révision de 1841 , et non-seulement l'op* position cesse, mais tout ce qu'elle avait obtenu est anéanti. Les articles de Baden , ceux de Luceme , les lois destinées à en faire l'application • et jusqu'auit anciennes libertés coutumières de l'Église helvétique, tout cela est offert en holocauste à l'ultramontanisme par ce même peupte qui naguère ne se trouvait jamais assez garanti contre les prétentions de Rome et de la nonciature i

Que s'est-il passé? Un fait tout simple. Le clergé, que Rome tient sous sa main grâces à l'immédiateté des évéques suisses , a travaillé les âmes du canton de Luceme, a réveillé en elles les instincts religieux« par les moyens si puissants dont il dispose et que les lois n'avaiwt pu lui enlever. Puis, la révision pério» dique et te veto constitutionnel sont venus ouvrir à ces instincts une issue par laquelte ils ont fait explo* sion, renversant tout sur leur passage et se ruant.

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ayeo l'irr^tenon qui leur est proproi oontrt leg barrières que d'autres instincts avaient posées.

Quant au nouveau gouvernement • ses premiers «ttes ont prouvé jusqu'à Tévidenoe qu'il n'avait pas la direction du mouvement social, et qu'il serait inhabile soit à imposer quelque frein aui tendances actuelles, soit à réprimer les tendances contraires qui pourraient se manifester un jour dans la masse du peuple et préparer une nouvelle réaction.

L'orthodoxie intolérante, qui forme le ton général de la société dans quelques-uns des cantons réformés de la Suisse, est un résultat aussi notoire» quoique moins effrayant, de la domination des instincts populaires et de l'impuissance des gouvernements démocratiques à diriger la vie sociale. Les idées qui circulent dans le pays ne font guère qu'accroître cette impuissance, puisque la constitution ne donne pas au gouvernement le moyen de les employer au profit de l'ordre légal et pour l'accomplissement du but auquel doit tendre toute association humaine. Elles restent alors étrangères à la masse du peuple , ou bien elles fournissent, aux ambitieux mécontents, des formules pour remuer cette masse en l'éclairant d'une lumière incomplète.

Les institutions démocratiques sont éminemment favorables au développement industriel et commercial des sociétés ; aussi , tant que ce développement est susceptible, comme aux États-Unis, d'un progrès

lis PB LA DiMOCBATIB BN SVISSB.

rapide, tant que de nombreuses carrières sont ouvertes à l'esprit d'entreprise et de spéculation, tant que le travail a une grande valeur et conduit certainement à la fortune, on conçoit que la poursuite des intérêts individuels, en absorbant l'activité des citoyens et en procurant à leurs facultés intellectuelles une sphère d'activité illimitée, rende à peu près insensible pour eux le joug qui pèse sur la pensée. Mais la Suisse n'en est plus à ce point. Les esprits n'y trouvant pas, dans la poursuite des intérêts inviduels, une sphère d'activité sufiBsante, se portent inévitablement vers les spéculations théorétiques, vers les travaux de science et d'imagination ; et là , il est impossible que la pensée ne se heurte pas quelquefois contre ces tendances imprimées à la société entière par la démocratie.

Je ne connais rien de plus odieux que cette tyran- I nie du nombre, que ce joug imposé par la majorité / ignorante à la minorité éclairée. Dans une assemblée délibérante oîi les lumières sont à peu près également réparties , on se soumet sans peine aux décisions de la majorité, parce que la plus grande voix est en général celle de la raison et de la vérité, parce que les suffrages ayant tous le même poids , ceux du plus grand nombre acquièrent une autorité en quelque sorte logique. Mais les tendances irréfléchies de la masse du peuple n'ont aucune valeur logique en elles-mêmes , et ne sauraient en recevoir aucune

de la supériorité numérique de leurs organes. Il fiiudrait ici peser les suffrages et non les compter. L'opinion de Galilée, condamnée par l'église catholique du dix-septième siècle, avait plus de poids sans doute que celle de ces milliers de prêtres ignorants pour qui les sentences de la curie romaine étaient des oracles (16).

On pourrait imaginer tel système d'organisation sociale, en particulier d'attribution et de distribution de la propriété , dans lequel la démocratie deviendrait inoffensive et rationnelle , parce que les travailleurs s'y trouveraient groupés naturellement autour des sommités sociales et prêteraient à l'intelligence l'appui du nombre et de la force matérielle.

Jusqu'à ce qu'un tel système ait remplacé le système aetael , j'estime que les progrès de la démocratie ne

(u) VentADd isk steto bey Wen'gen nur gdwesen.

Bekûmmert sich iim's Ganze wer nichts hat ? Hat der Bettler eine Freyheit, dne Wahl ? Man soU die Stimmeii wegen and oicht zaehlea : Der Staat muss untergehen frûh oder apat, yfo 3!ehrheit siegt und Unverstand entscheidet.

(Schiller. )

Je ne songe point a ce fait, si fréquent dans les démocraties, d'une foule tamultueusement assemblée, criant, s'agitant pour faire prévaloir ses volontés sous forme de veto ou autrement, sans me rappeler vivement la scène d'eiorcisalion racontée par les Évangélistes. Interrogé par notre Seigneur, le démoniaque répond : Je m'appelle Légion ; puis le démon, vaincu par la toute-puissance de la parole divine, s'empare d'un troupeau de porcs qui vont aussitôt se précipiter dans le lac. Admirable allégorie!

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seront pas toujours des perfectionneuifints de l'organîsine politique; j'estime que, passé une certaîna limite, ces progrès peuvent faire rétrograda une sa-r ciété sous le point de vue de son état moral et de la somme absolue d'intelligence dont elle dispose; j'estime, enfin , que si les formes républicaines sont particulièrement propres à concilier le développement gâiéral d'une nation avec la plus grande liberté d'action possible pour chaque citoyen , c'est à condition qu'elles confient le pouvoir social et la direction de la vie sociale non à la volonté irréfléchie des masses , mais à la raison humaine cultivée par Tétude et par la réflexion ; c'est , en un mot , à condition qu'elles fassent prévaloir les idées sur les instincts, non les instincts sur les idées.

C'est l'aristocratie que vous voulez , me dira-ton. Oui, et la vraie, celle des capacités. Les capacités, quoi qu'on fasse, arrivent toujours au gouvernement. Donnez à un peuple la constitution la plus ochlocratique, quelques années paisibles sufllront pour y faire surnager l'intelligence.

Ce phénomène s'explique aisément : le mécanisme des fonctions gouvernementales , la pratique des affaires, exigent certaines facultés cultivées par l'éducation. Toute la question est donc de savoir si les capacités qui gouvernent doivent être ou non les dociles instruments de la majorité du peuple; si les hommes que leurs lumières et leurs facultés appel-

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lent inéTitablement au pouvoir ne seront que des commis, des serviteurs chargés d'accomplir la yo<^ lonté capricieuse de la foule ignorante qui se dit leur mattre, ou s'ils auront la mission, infiniment plus belle, d'éclairer cette foula sur ses vrais intérêts , de lui montrer le but auquel doivent aspirer les sociétés humaines, de la conduire enfin vers ce but en dépit d'elle-mâne, et en réprimant au besoin les instincts aveugles qui tendraient à l'en écarter.

Il ne manque pas, en Suisse, de penseurs et d*hommes d'État qui entendent la république de cette manière , et qui. s'ils n'avaient à combattre que de pares doctrines, pourraient exercer par leurs écrits et par leurs discours une influence salutaire sur Vo^ pinion publique. Mais la souveraineté du peuplai écrite en toutes lettres dans les chartes nouvelles , a pris le caractère d'un droit positif qu'il n'est plus permis de remettre en question, et ceux qui l'ont essayé ont dû procéder avec tant de ménagements , user de tant de circonlocutions, recourir à tant de subtilités , que leurs idées n'ont eu aucun succès , l^irs paroles aucun retentissement (17).

Un fait qui paraît bien étrange au premier coup d'œil. c'est que le mouvement de 1830 n'a trouvé

(17) Voyez par exemple récrit de Bluntschli Veher volhs iouverânitat. M. BluDtschli est le pubiiciste, sans contredit, le plus distingué de la Saifse allemande. Là où il n'a pas réussi, d'autres réussiront difficilemeiit.

nulle part des adversaires plus franchement déclarés, ni ses chefs une appréciation plus sévère de leurs doctrines et de leurs actes, que dans les démocraties pures de la Suisse. Pour rendre complètement raison de cette anomalie apparente, il faudrait anticiper sur la matière des livres suivants. Je me bornerai ici à une seule explication , qui paraîtra suffisante peutêtre à beaucoup de lecteurs, quoiqu'elle ne soit prise que de la surface des choses.

Les habitants des petits cantons n'ont point dû se passionner pour l'idée de la souveraineté du peuple, parce qu'ils avaient un long usage de la réalité. En possession depuis des siècles de l'exercice réel de ce droit, ils ne pouvaient ni comprendre ce qu'avait d'enivrant l'émancipation politique succédant à un régime aristocratique plus ou moins exclusif, ni sympathiser avec l'enthousiasme qu'inspiraient autour d'eux les formules sonores d'égalité devant la loi ou de souveraineté populaire , et ces arbres ornés de banderoUes aux couleurs cantonales, symboles d'une liberté nouvelle. Libres de temps immémorial, comme l'aigle des Alpes, ils ont regardé en pitié cette joie tumultueuse, ces bachanales qui signalaient chez leurs confédérés l'avènement de la démocratie.

Tels ils s'étaient déjà montrés, lors de la première invasion des idées démocratiques en Suisse , à la fin du siècle dernier. L'expression naïve de leurs sentiments se trouve consignée dans plusieurs documents

historiques, notamment dans leur adresse au directoire français, en date du 5 avril 1798 (18); on la retrouve non moins énergique dans ces belles paroles prononcées par le Landamman Lauener à l'assemblée du peuple d'Uri en 1834 (19) : « 0 laissezleur, disait-il en parlant des cantons récemment révolutionnés , laissez-leur à jamais ces troncs secs et sans vie qu'ils décorent du nom d'arbres de la liberté I Qiaque arbre , chez nous , est un arbre de la liberté!

(18) Voyei la note ▲ de Tappendioe à la fin de ce volume. J'y donne celle adresse en entier comme monument de l'un des faits les p\ns curieux et les plus caractéristiques de l'histoire moderne : les républiques les plus anciennes et les plus libres de l'Europe opprimées au nom de la liberté, par une nation émancipée d'hier, qui venait k peine de bégayer pour la première fois les mots de république et de démocratie.

(19)0,lasseiilinen immer ihredOrren Freyheitsbnume I JoderBaum, bey uns, ist ein Baum der Freyheitt

118 DB LA DÉMOGRATIB EN 81TISSB.

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