CHAPITRE Xn
INFLUENCE GÉNÉRALE DU PRINCIPE DE l'ÉGAUTÉ.
La passion de l'égalité est un de ces instincts populaires que la démocratie développe et tend à faire prévaloir dans la société. Le principe de droit écrit, interprété par la passion , cesse d avoir une portée purement négative ; il aspire à ses conséquences rigoureuses ; il devient anarchique et désorganisateur.
Ce n'est pas seulement contre les inégalités réelles, contre les privilèges proprement dits, que l'instinct se prononce, mais contre les inégalités apparentes, contre de pures distinctions. Ainsi, les constitutions de Bâle-Campagne , de Saint-Gall et d*Argovie ne se bornent pas, comme celles des autres cantons, à déclarer abolies toutes les inégalités de droit résultant de la naissance ; elles vont jusqu'à interdire le simple usage des titres de noblesse dans les actes publics et dans les délibérations des corps constitués (29).
Chose bizarre ! c'est contre lui-même que le peuple prend de telles précautions ; car une distinction ne procure, à celui qui en fait usage, aucune supé- ' riorité , elle ne produit aucune inégalité réelle , si
ConstitutioD de Bàle-Campagne, art. 5; de Saint-Gall, art. 4; d'ArgOYÎe, art. 6.
PAINGIPES DIRIGEANTS. 137
l'opinion ne Tâpprouye point et refuse de l'admettre. L'in^alité résultant d'un privilège est fondée sur la lot ; celle qui résulte d'un titre n'est fondée que sur l'opinion et n'existe que par l'opinion.
Que le peuple se montre indifférent aux titres de noblesse ; qu'il mesure strictement son estime pour les individus sur le mérite réel qu'il leur attribue ; aussitôt ces titres cesseront d'être des distinctions et perdront leur valeur. Si au contraire le peuple accorde quelque valeur aux titres , ne fût-ce que dans les relations de la vie privée , ce sera bien en vain que la constitution en aura interdit l'usage dans la vie publique.
On rirait d'un législateur qui, après avoir consacré le principe de l'égalité des citoyens devant la loi, s'aviserait d'y ajouter celui de l'égalité devant l'opinion. Tel est pourtant le véritable sens de l'interdiction que je viens de mentionner.
C'est à ce besoin d'égalité, agissant comme instinct populaire, qu'il faut attribuer la suppression, presque universelle en Suisse, de la titulature , des costumes et des autres insignes qui distinguaient jadis les fonctionnaires supérieurs de l'ordre administratif et de l'ordre judiciaire (30). Ici encore la passion s'est montrée peu logique. Les fonctionnaires dont il
(90) Les membres des tribunaux et des conseils exécutifs portent généralement lliabit noir dans l'exercice de leurs fonctions ; mais ce costume, qui d'ailleurs n'est pas une distinction, leur est imposé par un pur sentiment de conTenance» non par aucun règlement, que je sache.
138 PB LA DÉMOGmATlB EU SUISSB.
s'agit ne tenant plus leurs pouvoirs que de l'élection populaire, et tous les citoyens pouvant aspirer à ces fonctions quels que soient leur lieu de naissance et leur famille, on ne conçoit guère eonunent le signe deviendrait un privilège dangereux quand la chose signifiée a cessé d'en être un, et commmt la diffé^ rence de costume pourrait constituer une inégalité plus choquante que la supériorité de pouvoir qu'elle est destinée à rappeler.
D'ailleurs , cet habit , cette épée , ce titre , qui distinguent le citoyen revêtu de certaines fonctions, n'ont rien d'individuel. Ce n'est pas lui, ou plutôt oe n'est pas l'individu en lui qui se pare de telles distinctions; c'est l'organe ou le ministre de la loi.
On ne s'est point imaginé jusqu'à présent que les insignes attachés aux différents grades militaires fus* sent contraires à l'égalité républicaine. Pourquoi les hommes qui gouvernent l'État et ceux qui appliquent la loi n'auraient-ils pas aussi quelque symbole extérieur du pouvoir qu'on leur confie , pouvoir sans contredit plus étendu que celui des officiers de la milice?
n n'y a pas assez de poésie dans le gouvernement rq[)résentatif pour qu'on doive, sans de fortes raisons, le dépouiller des formes qui pourraient lui en conserver. Les institutions sans poésie s'enracinent mal dans le cœur des peuples. Comme elles ne s'adressent ^ à l'homme tout entief, elles l'oUig^t à
PBINCIPK8 DIUeEAITTfi. 189
cherdier en dehors d'elles de quoi satis&ire les penr chaiits dont elles font abstraction.
Au reste, si le besoin d'égalité, armé du principe qui en est l'expression, est parvenu h faire disparaître plusieurs inégalités qui n'étaient qu'apparentes , il a lutté ayee moios de succès contre les inégalités réelles qui résultent de l'organisation sociale, et qui sont plus saillantes en Suisse que dans mainte mo*narchie.
J'ai déjà montré comment les traditions historiques et la permanence des fortunes maintiennent sur cette tarre de liberté , à côté des institutions les plus dé^ mocratiques, une véritable aristocratie qui, ayant sa base en dehors des lois politiques, peut se passer de leur appui, brave leur improbation et renaît intacte afNPès chacune des transformations que le vœu populaire leur fait subir.
la supériorité que procure la richesse est chose de fait qui tombe sous les sens et que nul ne peut Gontester- Quant à la puissance des noms et des titres, die tient en grande partie à la position géographique de la Suisse, aux relations intimes et fréquentes que ce pays entretient avec les contrées où le niveau révolutionnaire n'a point encore été appliqué. Il existe, entre toutes les aristocraties eiiropéennes, une communauté d'intérêts, une identité de position, de sentiments, de manières, de préjugés, qui les unissent intimement de près ou de loin • et qui les portent à
se soutenir mutuellement contre les tendances de la démocratie. L'espèce de solidarité qui en résulte. entre les membres de ces diverses aristocraties procure aux moindres d'entre eux des avantages qui équivalent à ceux de la fortune. De pures distinctions deviennent ainsi la source d'une puissance réelle qui ne cesse jamais de s'exercer dans les relations de la vie privée, et qui finit par obtenir aussi une grande influence dans la vie publique. De là cette manie, si répandue en Suisse, de s'arroger des titres, de placer une particule devant son nom ; de là encore cette hiérarchie traditionnelle, cette division de la société en coteries exclusives, dont on découvre des traces ju^ que dans nos moindres villes, et qui font l'étonnement de tous les étrangers.
La démocratie, en pénétrant dans les institutions, n'a point corrigé cette inégalité , parce que les plus hautes fonctions auxquelles le plébéien puisse parvenir ne lui procurent ni un grand pouvoir, ni beaucoup d'honneur, ni surtout la fortune qui lui manque.
En France, on conçoit que l'égalité sociale soit une conséquence de l'égalité politique, parce qu'il n'y a dans la société aucun rang au-dessus de celui qu'occupent certains fonctionnaires , aucun élément ile puissance individuelle que le gouvernement ne puisse attribuer à ses agents supérieurs. En Suisse, non-seulement l'égalité politique ne produit pas l'égaUté sociale , mais l'inégalité sociale mtroduit né-
raiNCIPBS BIEIMAlfTS. 141
cessairement quelque inégalité dans la répartition des droits et des influences politiques.
Cependant cette inégalité sociale froisse cruellement l'orgueil des classes non favorisées , ainsi que les idées d'égalité qui ont pris racine dans les esprits. Les plâoéiens n'acceptent point la position que la société leur a faite ; ils ne se résignent point au rôle humiliant qu'elle leur assigne. II y a lutte en apparence pour l'égalité politique , en réalité pour l'égalité sociale. Les principes qu'on invoque, les moyens dont on fait usage de part et d'autre sont tous politiques ; tandis que le mal est dans l'organisation sociale, tout à fait en dehors des institutions politiques.
Combien de mouvements révolutionnaires , comblai d'opinions démocratiques s'expliquent par le saitiment d'une infériorité non acceptée I L'homme du peuple est stimulé par sa position sociale ; c'est le vice de sa position qui le fait penser et agir ; mais il n'a d'action possible que sur le terrain de la politique. C'est par des changements de constitution, c'est en poussant à la roue de la démocratie , qu'il espère, qu'il prétend atteindre son but. Vame espérance! Labeur de Sisyphe! L'orgueil se tourne et se retourne sur son lit de douleur sans apporter au mal dont il est atteint aucun soulagement.
Si au contraire, la Suisse demeurant paisible , il survient, dans les grands États dont elle est entourée,
113 DE LA DiMOClATIB BH«f9IS8B.
quelqa'un de ces événements qui bouleTersent les fortunes privées • ou qui , en ébranlant les bases de l'ordre social, menacent à la fois tous les intérêts des classes privilégiées, on voit alors l'aristocratie abandonner une partie de ses prétentions, tendre la main aux hommes qu'elle repoussait la veille, et manifester un besoin d'égalité qu'elle ne paraissait point ressentir auparavant. Une révolution qui mettrait, en Angleterre, le pouvoir et la direction des affaires entre les mains des chartistes agirait plus efficacement sur les inégalités sociales de la Suisse , que le triomphe le plus complet de l'ochlocratie dans l'intérieur des cantons.
Les hommes auxquels le peuple assigne, en quelque sorte malgré lui, une place exceptionnelle dans la société, à cause de la puissance réelle que leur procure soit leur fortune , soit la sympathie des aristocraties étrangères , ces hommes-là auraient une belle mission à remplir s'ils savaient la comprendre, et ils la comprendraient s'ils étaient sincèrement républicains. Mais le mouvement imprimé k la civilisation moderne , par des cauges qui sont communes à toutes les sociétés policées , n'est point favorable au développement des vertus et des habitudes républicaines. La démocratie a beau s'asseoir triomphante sur les ruines du droit historique, elle individualise bien plus qu'elle n'associe. Je vois les liens qu'elle dissout : je ne vois pas ceux qu'elle leur substitue.
ranrcipis dibioiahts. likS