CHAPITRE XVI
DB LA UBBRTi DB LA PRBSSB.
J'ai montré, dans lea derniers chapitres, la Suisse appliquant timidement ou tardivement le principe du libre développement des facultés individuelle». Si l'on pouvait représenter par des chifiBres les divers degrés auxquels sont arrivées, dans chacun des États constitutionnels de TËurope , la liberté des cultes, la liberté d'établissement et d'mdustrie et Témancipa*tion de la propriété foncière , le chiffre qui appar^ tiendrait à la Suisse serait probablement au-des^ sous de la moyenne, plutôt qu'au-dessus; mais il n'en serait pas de même quant à l'espèce de liberté dont il me reste à faire mention. Après l'Angleterre , la Suisse est, sans contredit, le pays d'Europe où la mani&s* tation des opinions rencontre le moins d'obstacles. Toutes les constitutions promulguées depuis 1830, excepté celle du Valais, consacrent en termes plus ou mofaîs explicites cette application du principe général , et parmi les constitutions antérieures à cette époque, il n'y a que celles de NeuchAtel, d'Uri, d'Unterwald, de Zug etd'Appenzel (Rhodes intérieures) qui soient muettes sur ce point.
La presse périodique et les manifestations collectives sont les seules formes sous lesquelles l'opinion puisse devenir redoutable et le soit devenue en effet;
raiiieiras mEiftBAHTs. IM
ce sont les deux moteurs principaux de oe qu*on appelle le mouvement ou le progrès. Le rôle que ces moteurs ont joué dans les dernières révolutions exi plique les garanties qu'ils ont obtenues pour leur libre essor : la démocratie leur devait trop pour songer, dans le premier moment , à leur opposer quelques entraves , h prendre contre eux quelques précautions. Depuis lors , l'usage qui a été fait de ces libertés a permis d'en connaître à fond la nature et d'en apprécier les résultats. Beaucoup d'yeux se sont ouverts sur des abus qu'on avait longtemps niés ou considérés comme insignifiants ; beaucoup de bons esprits sont revenus de l'admiration qu'ils avaient conçue de loin pour l'exercice illimité du droit de parler et d'écrire.
Toutefois, ce n'est pas sans une espèce de répugnance que j'entreprends de jeter de la défaveur sur le journalisme et sur les réunions populaires ; car je ne puis ni ne prétends révoquer en doute la part inmiense qu'a eue l'emploi de ces moyens dans le développement des nations les plus policées de l'Europe et de l'Amérique. La presse périodique, en particulier, offire un moyen presque indispensable d'appliquer aux actes du gouvernement la responsabilité morale, et pour qu'elle exerce efQcacement celte action salutaire, il faut qu'elle soit affranchie de tout contrôle antérieur et préventif de la part de ce gouvernement et de ses agents.
160 DE LA BÉMO€ftATIB EN SUISSE.
Je reconnais aussi qu'il ne sui&t point , pour condamner la liberté de la presse , de prouver qu'elle est nuisible à quelques égards, parce que les principaux avantages qui en résultent, étant purement négatifs , ne sont susceptibles d'aucune appréciation. Le bien que fait la presse consiste surtout dans le mal qu'elle empêche; or, par cela même qu'elle empêche ce mai , on ne peut jamais le constater, l'évaluer, le comparer avec le mal qu'elle produit.
Mais si le gouvernement ne doit pas censurer d'avance les journaux, il devrait faire peser sur les journalistes une sévère responsabilité; il devrait, en oubre, et il pourrait soumettre l'exercice de leur industrie à certaines conditions qui, sans détruire la liberté, préviendraient en partie la licence.
Pour empêcher les citoyens mal intentionnés d'abuser de leur faculté locomotive , le gouvernement ne les retient point aux arrêts dans leurs maisons ; il les rend strictement responsables de leurs actes et il surveille attentivement leurs démarches. Il y a dans tout État bien organisé une police chargée de prévenir autant que possible les délits, puis de les constater et d'en atteindre les auteurs.
On ne s'avisera pas de nier que la presse soit un moyen de commettre de graves délits contre les individus et contre la société. Celui de la diffamation est le moins dangereux peut-être, quoique le seul contre lequel on ait songé partout à se prémunir. La presse
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peut nuire aux individus et à la société en répandant Terreur, en excitant les mauvaises passions, en alté* rant surtout, chez la majorité du peuple, les notions d'ordre moral qui forment la base de l'ordre social.
Étranges contrastes ! Un marchand de drogues ne . f
peut vendre une once d'arsenic sans observer des '^ ^^^^ ^' précautions minutieuses prescrites par un règlement, V^ V tandis que le débit des poisons moraux les plus subtils et les plus délétères n'est soumis à aucune condition, à aucune surveillance , h aucune responsabilité! Les fonctions et les professions qui appellent un homme a parler en public, telles que celles d'avocat, de professeur, de prédicateur, de député , ne sont conférées qu'à des citoyens dont la capacité et, jusqu'à un certain point, la moralité ont été reconnues ou éprouvées ; tandis que le premier venu s^arroge la mission de journaliste , se fait l'instituteur et le prédicateur d'une fraction notable de la société!
Je sais que , dans de grands États , les inconvénients d'une liberté illimitée de la presse sont en partie neutralisés par le nombre des journaux et par la concurrence qui s'établit entre les journalistes. Là , chaque nuance de l'opinion peut obtenir, et obtient en effet, son organe ; les sophismes de chaque faction, les déclamations de chaque parti se brisent ou s'émoussent contre des raisonnements et des déclamations en sens contraire; la presse périodique se trouve enfin dans un étal normal où je suis Irès-dis- I. il
Ifia DE LA DÉMOCIATIB BN SUISSB.
posé à croire que le mal qu'elle empêche Veaxpot^ tarait sur le mal qu'elle produit.
Biais la Suisse est , à cet égard » dans une position exceptionnelle. Il n'y a pas assez d'homogénéité entra les cantons pour qu'un journal puisse trouver beaucoup de lecteurs hors de l'État dans lequel il se pu^* blie. La moitié au moins de chaque feuille étant nécessairement absorbée par les affaires locales , il ne reste pour les nouvelles des autres cantons et de l'étranger que la place d'une mention très-brève et toujours incomplète. C'est donc sur les abonnés d'un seul canton que se fonde tout l'ayantage pécuniaire d'une telle entreprise , et dès lors on conçoit que le nombre de celles qui peuvent réussir ne suffît pas à beaucoup près pour fournir des organes à toutes les opinions (40).
Dans les États dont la population est au^Hlessous de cent mille Ames , la publication d'un journal po<» litique ne saurait devenir une entreprise lucrative qu'en fournissant à la curiosité du plus grand nombre l'aliment intellectuel dont elle a besoin, sous des formes qui le mettent à la portée des moindres in*telligences. On voit alors des gens, d'ailleurs parfai* tement incapables d'exercer aucune profession lettrée , gagner leur pain en flattant les instincts , en
(40) Le fait que plusieurs gazettes suisses ont un grand nombre d*Bbonnes extérieurs ne contredit point ce que j'avance ici, parce que la plupart de ces abonnés sont des nalionaui établis k l'étranger.
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earessant les préjugés , en satisfaisant les mauvaises passions de la classe la moins éclairée du peuple.
Cette catégorie de journalistes se trouve aussi dans les cantons les plus considérables , parce qu'il y a toujours quelque chose à gagner dans le métier de courtisan, que le souverain soit un peuple ou un monarque. Les hommes qui la composent n'ont ni principes ni opinions ; ils n'appartiennent à aucun parti et ne sont reconnus par aucun. D'une ignorance honteuse sur toutes choses , excepté sur les instincts populaires qu'ils étudient afin de les exploiter, ils puisent dans celle ignorance môme le genre de talent dont ils ont besoin pour exercer leur ignoble métier, car elle leur permet d'adopter les préjugés les plus absurdes et de soutenir tour à tour les opinions les plus contradictoires. Du reste ils vivent au milieu de la société comme des lépreux , séquestrés des honnêtes gens qui voient en eux des bêtes venimeuses, séquestrés du vulgaire qui ne leur accorde ni estime ni affection. Un monarque méprise ses courtisans, mais il est poli envers eux : le ppuple méprise les siens et les rudoie , estimant qu'il fait assez pour eux en les payant.
Les autres journaux sont les organes exclusifs de certains partis ou de certains intérêts. Quelques-uns comptent parmi leurs rédacteurs des hommes d'État, des ecclésiastiques, des professeurs , qui ont des convictions raisonnées , sinon raisonnables , et qui
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savent au besoin sacrifier leur popularité plutôt que d'abandonner leurs principes; mais ils ne manifestent guère cette indépendance d'esprit que dans la discussion des questions abstraites, et retombent sous l'influence de l'esprit de parti lorsqu'il s'agit d'exposer les faits ou de juger les personnes. C'est là une conséquence tellement inévitable de la position et des rapports dans lesquels se trouvent placés les journalistes, que j'en connais fort peu qui méritent d'être cités comme des exceptions. Etant connue la couleur d'un journal , on peut affirmer à coup sûr qu'il racontera de telle manière un fait donné , qu'il jugera de telle manière une personne désignée.
Sur un théâtre si petit que les acteurs s'y coudoient, cette partialité produit une irritation facile à concevoir. D'ailleurs, chez les journalistes passionnés ou peu consciencieux , l'esprit de parti conduit au mensonge intentionnel. Il est infinim^t rare qu'un fait soit représenté dans une feuille quelconque sous sa véritable couleur ; il ne l'est pas du tout que dix feuilles, appartenant au même parti et se copiant les unes les autres , présentent un fait d'une manière absolument fausse (41).
(41) Qu'on me permette d'en citer un seul eiemple : La ville de Genève n'avait point d'organisation communale, mais elle avait pour conseil municipal le corps législatif du canton, qui était composé, pour les sept huitièmes au moins, de citoyens de la ville. Ses intérêts communaux étaient ainsi représentés par une immense majorité du premier
PRINCIPES DIRIGEANTS. lt>5
Les jugements sur les personnes sont rarement de meilleur aloi. Que les hommes qui prennent une part active aux affaires du pays soient préconisés dans les journaux de leur parti et décriés dans ceux des partis contraires, cela se conçoit et il en est par-
corps de l'Eut, et ils étaient représentés de cette manière, non-seulement dans les affaires municipales, mais dans toutes les questions législatives et politiques. D'ailleurs, les décisions de ce corps n'étaient point seumises, comme celles des autres conseils municipaux, à la santUon du corps exécutif. La ville avait donc un avantage évident sur les communes rurales, avantage que celles-ci ne songeaient point a Vn envier, parée qu'elles profitaient largement de tout ce qui se faitût pour la ville. I«a proposition d'instituer un conseil municipal pour Genève, soumise deux fois au conseil représentatif, fut deux fois rejetée. On pouvait, sans doute, alléguer une foule de motifs très-spécien contre la convenance absolue ou contre l'opportunité d'un pareil rgety mais les feuilles radicales trouvèrent plus facile de trancher la qucs- Cwo en représentant la ville de Genève comme absolument privée do tonte représentation, et ses citoyens comme des sujets, des ilotes, dont les intérêts communaux étaient livrés sans réserve au bon plaisir du gouvernement, et sacrifiés par lui aux intérêts des autres communes. La source première de ce faux exposé, qui fut reproduit fidèlement par tontes les feuilles du parti, et qui se propagea ainsi d'écho en écho dans tonte la Suisse, était une lettre datée de Genève et insérée dans une gazette de Berne. Ab uno disce omnes!
Cette absence d'une organisation municipale pour la ville de Genève a été le principal prétexte de la révolution de 1841. Aussi la constitution du 7 juin 1842 a-trcUe comblé cette prétendue lacune en créant un conseil municipal de quatre-vingt-un membres. Genève, renfermant la moitié de la population du canton, et dont les intérêts locaux se confondent avec l'intérêt cantonal, forme ainsi une corporation distincte de l'État, un Eut dans l'Eut I Cette création absurde prouve, plus qn'aucnne autre chose, l'ignorance et les vues désorganisatrices du paru qui !'« conçue et réalisée*
tout ainsi ; mais les actes ou les écrits les plus étrangers à la politique sont fréquemment traduits de- Tant le tribunal du journalisme , et alors le principe qui le dirige dans ses jugements , c'est d'exalter les médiocrités. Ceci est un effet de la démocratie et ne tient point aux allures caractéristiques du journalisme. C'est une manifestation de l'esprit de nivellement qui répond à l'un des instincts populaires les plus universels. L'éloge des médiocrités offre un moyen sûr, et en même temps indirect, d'abaisser les supériorités reconnues, qu'un reste de pudeur et de respect pour la vérité ne permettrait pas d'attaquer directement.
On conçoit facilement, d'après ce que je viens de dire , dans quelles étranges méprises doivent tomber ceux qui ne connaissent la Suisse que par ses journaux . Et ce ne sont pas seulement les étrangers qui sont induits en erreur : le public d'un canton se fait trop souvent une idée entièrement &usse de ce qui se passe dans les autres.
Si vous lisez assidûment une de ces feuilles qui ont la prétention d'être les organes du peuple souverain dans uiie des vingt-deux républiques , vous y trouvez mentionnés avec emphase les faits et gestes d'un certain nombre de publicistes » de littérateurs , de savants ou d'artistes , et vous forme* de ces éléments votre notion de la société du pays. Transportez-vous dans cette république, et vous swez surpris
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de voir que les hommes d'un mérite supérieur, les hommes qui comptent pour quelque chose dans l'endroit, sont tous en dehors de cette catégorie prônée, tandis que les protégés de votre gazette ne sont nulle part moins connus et moins appréciés que dans la société au milieu de laquelle ils vivent.
Les journaux de partis, surtout ceux des partis extrêmes, ne sont pas toujours exempts de cette tendance que j'ai signalée plus haut à flatter les instincts populaires. Leurs rédacteurs s y laissent aller tantôt par faiblesse, tantôt par ambition . Si ce n'est pas en général le but qu'ils se proposent , ils y voient fréquemment un moyen d'atteindre leur but et de faire prévaloir leurs opinions. De là ces sarcasmes, ces sobriquets, ce langage toujours acrimonieux, quelquefois injurieux et grossier, qui ne manquent point d'envenimer en Suisse toutes les questions. C'est la presse qui , en ajoutant aux conflits d'intérêts les conflits d'amour-propre, rend à la fois plus difficiles et moins salutaires les transactions par lesquelles on s'efforce d'y mettre fin.
Telles sont les allures de la presse périodique en Suisse. Le peuple, qui est souverain dans les cantons, se trouve bien de cet état des choses ; c'est lui qui a débarrassé la presse de toute entrave, afin qu'elle pftt le servir selon ses goûts.
La responsabilité qui résulte des lois répressives est à peu près illusoire ; d'abord parce que ces lois ne
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réprimât guère que la diffamation et l'injure ; ensuite parce que les condamnations encourues par les journalistes deviennent pour eux des titres de recommandation auprès du peuple qui les fait vivre. Aussi les procès de presse sont-ils rares en Suisse, et les particuliers ou les gouvernements qui recourent à ce moyen de défense en retirent-ils Lien rarement autre chose qu'un vif regret de s'être inutilement compromis et un amer sentiment de la vérité de cet adage, que les battus payent l'amende.
Quant aux mesures de police préventive, la démocratie les voit du même œil et les proscrit tout aussi hautement que la censure. Le droit de timbre sur les publications périodiques, encore maintenu à Genève et dans quelques autres cantons , ne saur/iit être envisagé comme une garantie, car il tend à restreindre le nombre des gazettes, et, loin de rendre meilleures celles qui le payent, il ajoute à leur âcreté naturelle l'irritation que produisent toujours les mesures fiscales quand elles entravent l'exercice d'une liberté. Les cautionnements ont le même effet. L'intervention du fisc est ici insuffisante et déplacée. Le fisc est aveugle; il ne discerne rien, ne fait aucune acception des personnes ; il tend la main et la retire sans demander qui sont les payants; or, ce sont précisément les garanties personnelles qui seraient nécessaires dans ce cas , et la moindre que l'on pût exiger, certes, ce serait la nationalité.
PBINCIPES DiaiOBANTS. 169
Les plus mauvaises gazettes de la Suisse sont rédigées par des étrangers que certains antécédents , plus ou moins honorables , ont fait expulser de leur pays natal. Des vagabonds, admis par grâce au foyer de la £sunille helvétique , témoignent leur gratitude pour cette bénévole hospitalité en semant Terreur, en fomentant la discorde, en excitant le mécontentement parmi les enfants de la maison I Sans aucune connaissance de l'histoire du pays, de ses mœurs, de ses besoins, de ses vrais intérêts, ils décident les plus graves questions , distribuent les conseils , le blâme ou les injures aux gouvernements, et se proclament les organes des populations qu'ils ont égarées !
Celle liberté illimitée de la presse périodique , si elle ëiait introduite dans telle province de TÀllemagne, de l'Italie , ou même de la France , y corromprait en peu de temps les mœurs privées et publiques au point de rendre impossible le maintien d'un ordre quelconque dans la société. 11 y am^ait des journaux, et ce serait peut-être le plus grand nombre, qui ne respecteraient plus rien, ni la famille , ni la propriété, ni la religion, ni les lois conventionnelles de la décence , et dont l'action dissolvante ne tarderait pas à détruire ces bases essentielles de l'ordre social.
Pourquoi n'en est-il pas ainsi en Suisse? Pourquoi la licence du journalisme s'y arrête-t-elle devant des limites qu'il s'est lui-même imposées et que ses organes les plus impurs n'osent point dépasser? Ceci
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est un fait digne d'attention et qui trouve son explication t en partie dans les habitudes nées de la vie républicaine « en partie dans la composition actuelle de la société suisse.
Les citoyens d'une république, surtout d'une petite république , sont tous plus ou moins appelés à étudier le mécanisme du gouvernement qui les régit, à réfléchir sur le but de ce gouvernement et sur les conditions auxquelles est attaché le maintien de l'ordre légal. Ils savent que la force de leur gouvernement gtt en eux-mêmes, dans leur assentiment, dans l'appui qu'ils lui donnent. Ont-ils des intérêts à défendre, une position à garder? ils comprennent que, après l'accomplissement de leurs devoirs publics , il leur reste un rôle actif à jouer, une tâche à remplir dans leurs familles et dans leur vie privée. Qu'ils s'endorment un instant : aussitôt l'anarchie ou le despotisme les menace.
Les sujets d une monarchie contribuent largement de leurs revenus pour avoir un gouvernement qui entreprend à forfait le maintien de l'ordre légal, et qui les dispense de toute coopération active à ce grand œuvre, pourvu qu'ils observent les lois écrites. Les citoyens d'une république payent moins de leur bourse et beaucoup plus de leur personne; ils se procurent l'œuvre à meilleur marché, parce qu'ils y mettent la main et qu'ils se chargent eux-tnémes d'une partie des travaux.
De là vient que des résultats qui s'obtiennent quelquefois très-imparfaitement dans la monarchie, à force de lois, découlent tout naturellement des mœurs dans la république. Quelle loi pénale pourrait jamais égaler en efficacité la réprobation à laquelle s'exposerait , en Suisse , tout journaliste assez mal avisé pour attaquer ouvertement la famille , la propriété, les lois morales ou les croyahces religieuses? C'est que le citoyen suisse qui respecte ces choses veut en outre qu'elles soient respectées de tout le monde , et emploie à cet effet toute l'autorité que lui procurent sa position sociale et ses qualités personnelles. Ce respect, de sa part, n'est pas toujouft une vertu. Ne ftt-il pour lui-même aucun usage de la morale et de la religion, il les conserverait dans l'État comme des moyens de gouvernement indispensables , comme des éléments sociaux dont la république ne saurait se passer.
Il n'est point rare, sans doute, que le souverain d'une monarchie, ses ministres et ses principaux fonctionnaires cherchent à exerci^ une influence pareille sur \e& mœurs de leur pays ; mais les simples particuliers ne s'élèvent guère à ce calcul de haute politique, et s'y élèvent d'autant moins qu'ils croient leur gouvernement plus fort, qu'ils aperçoivent plus distinctement et plus fréquemment son action. Aussi la liberté de parler et d'agir, en tant du moins qu'elle se s'applique pas aux rapports politiques , se trouve*
t-elle à un plus haut degré dans les monarchies que dans les républiques.
11 n'est pas besoin d'habiter longtemps une des villes de la Suisse pour y apercevoir ce joug de convention qui pèse sur la vie privée, et dont Tinfluence est sensible dans le comptoir du négociant comme dans le salon du rentier. Les esprits qui ont de l'essor ne se façonnent qu avec peine à de telles entraves; ils se débattent quelque temps avant d'accepter ces exclusions péremptoires prononcées contre certains sujets de conversation , contre renonciation de certaines idées, contre certaines manières d'agir; puis, fatigués de celte lutte inégale , arrivant d'ailleurs à comprendre le but et l'esprit des mœurs républicaines, ils finissent par se rendre et par baisser la tête sous le joug.
Malheureusement les entraves qui gênent la liberté de la parole finissent à la longue par atteindre aussi la pensée, car le cercle des idées échangeables ne peut guère se rétrécir sans que le mouvement général des intelligences éprouve quelque ralentissement. D'ailleurs les hommes d'éUte, qui devraient donner l'impulsion à ce mouvement et le diriger, fuient le monde ou s'y livrent à d'insipides amusements, afin d'échapper, autant que possible , à cette tyrannie du sens commun qui fait de l'hypocrisie un devoir, et de l'ennui une corvée patriotique.
Quelle que soit donc la composition d'une société
républicaine, il s'y formera toujours, à l'appui des intérêts les plus généraux et de ce qui sert de garantie à ces intérêts , une opinion assez forte et assez vigilante pour imposer aux écrivains qui exploitent les mauvaises passions et les instincts subversifs; mais si une telle société renferme quelques éléments aristocratiques , si , grâce à la permanence des positions et des fortunes, il s'y est formé une classe nombreuse de notables ayant beaucoup à perdre et rien à gagner, la morale publique aura bien plus de puissance , et s'appliquera surtout à un bien plus grand nombre de rapports , parce que l'influence de ces notables , étayée d'une longue possession et de tous les avantages qui en résultent , ne pourra s'exercer que dans un sens éminemment conservateur.
Il y aura , néanmoins , des périodes pendant lesquelles la presse essaiera de franchir ces limites conventionnelles qu'elle avait auparavant respectées; ce sera lorsque le besoin d'égalité , se réveillant à l'occasion d'un conflit entre les intérêts ou entre les vues politiques des diverses classes de citoyens, et se manifestant par des idées de réforme ou par des actes révolutionnaires , annulera pour un temps l'influence des notables, et même celle des classes moyennes, sur les masses ignorantes. On verra peutêtre alors des doctrines anarchiques et immorales se produire au grand jour sous les formes les plus grossières, et jeter leur venin délétère sur les choses les plus
Vtk BB LÀ DiyoaUTIB BM «0I8SE.
sacrées ; puis • h mesure que le calme renattra , cette vase impure » momaitaiiément soulevée , retombera par son propre poids, et les iofluences conservatrices reprendront sur l'opinion leur ascendant naturel.
C'est ainsi que la licence du journalisme est contenue en Suisse, par les mœurs, dans certaines bornes où la loi s'efforce quelquefois en vain de l'^ifermer chez des peuples moins libres ; bornes peu gênantes sans doute, puisqu'elles laissent une libre carrière au mensonge , à la calomnie , aux injures , aux sophismes, aux déclarations passionnées, aux hostilités de toute espèce contre les institutions et les gouvernements établis. D'ailleurs les crises révolutionnaires, sur cette terre promise de la démocratie , sçzit .tel&^ ment fréquentes, que ce qui était la règle menace de devenir Vexeepti^. H a'y a presque pas m easibn qui, dans l'espace des dix dernières années, n'ait vy surgir et subsister quelque temps des gazettes soidisant populaires, oh les passions politiques, mettant de côté toute retenue, énonçaient des principes et employaient un langage que l'on eût dit empruntés aux plus mauvais jours de la terreur.
Les institutions démocratiques sembleraient devoir fournir un correctif à la liberté illimitée de la presse, en multipliant les autres moyens de publicité et en offrant au peuple mille moyens de connaître la vérité que les journalistes lui déguisent. En effet , les assemblées de communes, de cercles, de districts.
FBINCIFBS PiiienAirTS. 17 S
fréquentes dans plusieurs cantons, permettraient qxlx fonctionnaires qui les président, ou qui en font par<* tie comme électeurs , comme bourgeois, comme citoyens domiciliés» de rectifier mainte erreur et de combattre maint préjugé ; mais ce moyen n'est pas employé, à beaucoup près, autant qu'il devrait Fêlre, parce que plusieurs des fonctionnaires qui pourraient s'en servir, étant élus par ces assemblées locales , craignent d'encourir leur défaveur, et que ceux-là même qui tiennent leur pouvoir du gouvernement central ne sont que trop enclins à sacrifier leurs convictions sur l'autel de la popularité.