CHAPITRE PREMIER
COUP d'oeil rétrospectif.
Dans les républiques de l'antiquité, il existait plusieurs classes intermédiaires entre celle des citoyens et celle des étrangers. Sparte avait ses Laconiens, ses Perioekes, ses Ilotes; Rome, ses Lalini, ses DedititUy ses Sociijure italico; sans parler des esclaves, qui ne jouissaient d'aucune personnalité civile. Les r^ubliques de la Suisse , jusqu'à la fin du siècle précédent, se sont montrées presque aussi avares de leur droit de cité; et cela s'explique, de même que tant d'autres faits de leur histoire, par l'origine municipale de leurs institutions.
La commune s'étant épanouie en État , ceux qui formaient la société communale devinrent les seuls membres effectifs de la société politique, et considérèrent comme étrangers à cette société les autres individus compris dans l'État. Ceux-là seuls eurent la
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citoyenneté (1) ; ceux-ci ne conservèrent que la nationalité. Il en résulta une aristocratie , étroite sans doute et difficile à justifier sous le point de vue phi« losophique, mais où la qualité de citoyen était vivement appréciée de ceux qui en étaient revêtus, vivement désirée de ceux qui en étaient privés, envisagée par les uns et par les autres comme une distinction avantageuse , comme un privilège dont l'acquisition était difficile et dont Texercice exigeait des lumières et des vertus.
Les principes démocratiques ayant fait disparaître ces catégories, on ne connaît plus en Suisse que des citoyens et des étrangers. Quiconque n'est pas étranger est citoyen ; quiconque n'est pas citoyen est étranger. Ce nivellement a produit, sans contredit, un ordre social moins compliqué que le précédent ; il a écarté aussi une cause de dissensions fréquentes, car, à mesure que les catégories privées de la citoyenneté croissaient en nombre et en richesses, elles s'agitaient pour obtenir leur incorporation définitive dans la société politique , et ne l'avaient pas plus tôt obtenue , qu'une plèbe nouvelle se formait à côté d'elles, qui ne tardait guère à manifester des prétentions semblables.
(1) Si ce mot citoyenneté (civttas, cilUdinanza, citîzenship» Burgertham) n'est pas français, il devrait Tètre. Droit de cité ne rend pas la même idée; qualité de citoyen est une périphrase traînante et d'un sens trop subjectif.
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Toutefois, en se recrutant ainsi de familles dont rétablissement dans le pays était plus récent, et qui ne pouvaient puiser dans leurs traditions ce yif sentiment de nationalité que les anciennes bourgeoisies s'étaient transmis de génération en génération , la société politique a subi, dans son caractère, dans ses mœurs, dans son esprit, un changement qui n'a pas toujours été favorable au développement des institutions républicaines. Ce changement continue de s'opérer dans les cantons oii les étrangers forment une partie notable de la population, parce qu'il a bien fallu leur ouvrir l'accès au droit de cité, sous peine de les voir un jour dépasser en nombre la population citoyenne et devenir les maîtres par le droit du plus fort.
n y a tel canton où l'on pourrait calculer en combien de temps la majorité des citoyens doit se composer de familles d'origine étrangère, dont l'établissement dans le pays ne remontera pas au delà d'un demi-siècle. Dans ces sociétés d'alluvion , il ne faut pas s'étonner si les traditions perdent tout leur presk tige, si des institutions que les siècles avaient consolidées s'ébranlent à la moindre secousse et n'opposent, aux attaques de la démocratie, qu'une Ikible résistance.