‹ De la démocratie en SuisseChapitre 30 sur 163 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ORGANISATION DE l'ÉGLISE ROMAINE.

L'Eglise romaine, et ceci la caractérise éminemment, a des organes qu'elle ne s'est pas donnés ellemême, un clergé dont la mission ne vient d'aucun prince ni d'aucun peuple de la terre , mais de Dieu même, qui, l'ayant confère immédiatement aux premiers évoques, leur a délégué en même temps le pouvoir de la transmettre à d'autres. La mission apostolique se perpétuant ainsi par un acte purement volontaire de ceux qui l'ont déjà reçue, il en résulte que le clergé catholique est une société fennée, entièrement distincte de l'Église qu'elle dirige» entièrement séparée de l'État dont ses membres font partie, entièrement indépendante de l'une et de l'autre dans le domaine des croyances et du culte. C'est là que glt en grande partie le secret de sa force. Par làs'explique ce caractère d'universalité que l'Eglise romaine s'est arrogé , qu'elle a su maintenir intact jusqu'à présent , et qui la distingue de toutes les autres églises. Le corps qui la représente est seul apte à la représenter, puisque ses membres sont désignés à cet effet par le Saint-Esprit, et ce corps n'est d'aucun pays, d'aucui. temps , d'aucune nation en i. IS

SHK DM LA DftMOCAATIB Kff SITISgB.

particulier. L'Église catholique embrasse le monde et n'est contenue entière dans aucun lieu, dans aucune contrée. Son organisme est antérieur et supérieur à celui de tous les États actuels ; il en est indépendant; il a son but à lui, qui n*est jamais renfermé dans les limites de l'État et à l'égard duquel l'État ne sert que d'instrument.

Les États catholiques traitent donc avec l'Eglise comme ayec une puissance extérieure à eux , et règlent par des conventions leurs rapports avec elle ; mais si l'Église fait de telles conventions avec les grands États , et si elle reconnaît les droits et l'indépendance qu'ils s'attribuent en matière d'oi^anisation et de discipline ecclésiastiques, c'est que ces États ont la force nécessaire pour soutenir leurs prétentions et pour se faire craindre de l'Église. Sa po« sitiou était bien différente à Tégard d'un petit État, oomme la Suisse, qu'affaiblit encore le défont de cohésion de ses diverses parties. Aussi l'Église iht-dle raraaa&t oonsoiti à ce que ses rapports avec la confédération et avec les cant<»is f ussait r^és par des concordats ou par des lois g^érales. Les questions même d'organisation ne se décident qu'afnrès des luttes pénibles» dont l'issue est presque toujours fi* vorable de quelque manière à l'agrandissement du pouvoir ecclésiastique. L'Église romaine se IrouTe bien de cet état de choses, qui, tout en Texposant à de nombreux conflits et à de passagkes défiûteSt laisse

ÉLÉMENTS DB L'ÉTAT. ««tES ÉOLIflBd CONSTITUÉES. SitT

intacte les droits que ses propres canons lui attribuent; car, pénétrée du sentiment de sa supériorité, elle espère triompher tôt ou tard des résistances les plus opiniâtres (1).

Les constitutions de la période actuelle n'ont fait que rendre meilleure la position de TÉgiise romaine en Suisse , et vraiment, quand on compare cette gigantesque puissance avec les adversaires que lui oppose la démocratie, on ne s'étonne plus de voir la suprématie de Rome si solidement établie au pied des Alpes.

L'Église romaine, envisagée comme association politique , n'a qu'un but qu'elle ne perd jamais de vue ci qu'elle ne cesse jamais de poursuivre. Les gouvenements de la Suisse aspirent à plusieurs buts différents; ils ont plusieurs tâches diverses à remplir entre lesquelles leur attention et leurs moyens d'action se divisent.

L'Église dispose de moyens immenses et d'instrameots innombrables ; elle peut , grâce à son universalité, agir partout à la fois et préparer à Home, à Vêm • à Munich , le joug qu'elle veut imposer à la Suisse. Les gouvernements cantonaux , réduits à des movms matériels minimes et ûrivés de tout ascendant

(i) C*Mi dans cet esprit que Rome aatrefoU, dit-on» donnait pour iottraction à ses légau en Suisse : BUogna latciar gli SuixMifi mçH loro «H $d ahui*

moral sur les peuples , sont comptés pour rien hors de leurs territoires.

L'Eglise enfin a des agents permanents , que leur caractère indélébile et les incapacités civiles qu'elle a su y attacher vouent irrévocablement à son service et condamnent pour la vie à identifier leurs intérêts avec les siens , des agents qu'elle a réduits à n'avoir de passions légitimes que celles qui peuvent servir à ses vues, d'avancement à espérer que dans le succès de ses propres desseins. L'État leur oppose des magistrats temporaires qui, arrivés hier au pouvoir, en sortiront demain sans avoir trouvé, dans la pratique du gouvernement , ni les traditions d'un passé dont la démocratie a fait justice , ni les gages d'un av^r qu'elle leur enseigne à ne chercher que dans le cercle étroit de leur vie privée.

Quel glorieux passé que celui de l'Eglise catholique I et quel horizon , quelle vaste et noble sphère d'activité s'ouvre devant chacun de ses fonctionnaires ! Aussi se montrent-ils persév^ants , car la tâche qu'ils remplissent est leur unique affaire ; patients, car ils ont toute leur vie pour agir ; vigilants, car l'avantage de l'Église c'est leur propre avantage. Ils gèrent ses intérêts avec l'œil attentif du maifare qui administre ses propriétés. Quant aux législateurs et aux fonctionnaires de la démocratie , comment seraient-ils patients , eux qui ont si peu de jours pour travailler à la réalisation de leurs vues ? Conunent

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déploieraient-ils , pour le compte de TÉtat , une per»séyérance et une vigilance dont ils sont presque certains de ne pas recueillir les fruits?

Sous le régime démocratique, il n y a plus uniténi stabilité dans rien de ce qui dépend de l'État. La division se met partout, dans les corps constitués, dans la société, dans les familles , et jusque dans les doctrines morales qui devraient être le meilleur appui des lois. Plus d'institution qui ait des garanties de durée; plus d'acte législatif ou politique dont Tautorité ne soit affaiblie d'avance par le choc d'opinions opposées ; la loi votée hier pourra être rapportée demain; la constitution qui vient d'être acceptée pourra être renversée presque aussitôt par un eaprice du peuple souverain. Cependant, au milieu de cette rotation perpétuelle des hommes , de cette transformation continuelle des choses et des idées « de cette dispersion croissante des forces matérielles rt morales de l'Etat , l'organisme de l'Église catholique, fondé sur ce qu'il y a de plus immuable dans la nature humaine, brave le temps et les révolutions ; prodige à la fois d'unité et de stabilité, il défie toutes ces constructions éphémères qu'on élève, pour le dominer, sur les sables mouvants de la démocratie et oflBre son abri tutélaire aux âmes ballottées et tourmentées qui ontbesoin d'ordre, de sécurité, d'avenir.

L'Eglise romaine a eu de mauvais jours à passer, en Suisse comme ailleurs, depuis 1830. La démo-

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cratiet à son premier réyeil, s'est montrée hostile aux prétentions ultramontaines, parce que ce réyeil était dirigé par des catholiques ou très-éclairés , ou fort peu croyants, qui, portés au pouvoir et entourés pour im temps de la faveur populaire, en ont profité pour secouer ou tout au moins pour alléger un joug dont ils connaissaient par expérience la pesanteur. Hais cette épreuve a mis au grand jour Thabileté poUtique de rÉglise , puisqu'elle en est sortie sans avoir rien perdu ni rien compromis, prête à recommencer la lutte et à ressaisir tous ses avantages dès qu elle en trouverait l'occasion.

. Sa tactique envers les gouvernements démocra* tiques a été constamment de ne rien céder sur le droit, de résister mollement sur le fait , puis d'agir sourdement et indirectement pour regagner la posi** tion perdue.

Au premier acte d'hostilité par lequel la lutte s'engage, l'Eglise fait une opposition modérée, au moins dans la forme, opposition qu'elle renouvelle, dans les mêmes termes et du même ton, à chaque réponse de l'autorité civile, à chaque développement que celle-ci donne à son premier acte , et , tandis que le langage du pouvoir laïque devient de plus en plus aigre , celui du pouvoir ecclésiastique, toujours exclusif et absolu sur le fond du droit, demeure calme, bienveillant, respectueux, exprimant plutôt la plainte et le regret cpje l'emportement et Vinimitié,

La patience échappe-t-elle au gouvernement? se liTTe-t*il à des actes violents? un orage éclate-t-il sur TEglise? celle-ci courbe la tête et se résigne en appa« renée, car elle sait que tout orage est passager, que toute violence dans les actes d'un gouvernement est une&ute qui provoque inévitablement une réaction. En attendant elle gémit, elle déplore l'aveuglement et l'impiété de ses adversaires ; puis, se servant adroitement de ses armes spirituelles , de son influence prodigieuse sur les classes ignorantes du peuple, elle ne tarde guère à voir s'opérer, au moins partiellement, la réaction qu'elle avait prévue. Alors , si elle croit pouvoir gagner définitivement toute sa cause , eUe continue d'attendreet d'agir ; dans le cas contraire* elle met à profit cette réaction partielle pour faire, de son plein gré, une concession sur le fait, qui lui vaut les honneurs cumulés du triomphe et de la généro^ site, sans l'appeler à aucune renonciation, à aucune transaction sur le principe de son droit prétendu.

Les lois et les règlements que font les gouverne* ments démocratiques pour arrêter les empiétements de l'Église romaine ressemblent à des habitations construites légèrement , à la hâte, avec les matériaux les plus grossiers , sur un terrain que l'eau envahit et recouvre périodiquement. On avait mis à sec Tintérieur du bfttiment; on avait calfeutré avec soin les moindres ouvertures , les moindres fentes ; on se livrait k Ift sécurité m se réjouissant d'&voir triomphé

de Télément perfide ; lorsque tout à coup on découvre qu'il a miné les fondations , pénétré à travers des joints mal cimentés , pris possession des caves , et qu'il s'élève déjà dans les étages supérieurs. Cette eau qu'on avait si bruyamment expulsée avec des pompes, qu'on avait si violemment agitée en y jetant de grosses pierres , la voilà redevenue maîtresse de la place , sans tempête, sans emportement, par le seul efiFet de sa pesanteur, de son volume, et d'une pression incessante.

N'est-ce pas là précisément l'histoire du gouvernement de Lucerne, qui , après avoir provoqué la conférence de Baden, après en avoir adopté, appliqué avec rigueur les résolutions , après avoir enfin aboli la juridiction du nonce et contraint celui-ci de quitter Lucerne pour aller s'établir à Schwitz , est tiré tout à coup, par des bruits sinistres de réaction, de la sécurité dans laquelle ces actes de rigueur l'avaient endormi , et s'aperçoit trop tard que l'ultramontanisme a pénétré dans toutes les classes de la popula* tion, qu'il s'est introduit jusque dans les corps constitués, qu'il s'est incamé dans la personne d'un conseiller d'État, jadis ardent promoteur des libertés du canton en matière ecclésiastique (2) î

(2) Ce fonctionnaire , qui est devenu un des agents les plus acti^ de la réaction ultraraontaine de 1841, avait été l'auteur, dit-on, de l'écrit publié en 1835 par le gouvernement de Lucerne , pour expliquer et recommander aux citoyens de ce canton les articles de la conférence de

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Ce qu'il faudrait aux États de la Suisse pour lutter avec rÉglise romaine, ce seraient des gouvernements sinon semblables à celui de cette Eglise , au moins doués des mêmes qualités , ayant de Tesprit de corps , des racines dans le cœur du peuple , des traditions et de l'avenir dans leur politique , et cette prudence éclairée que donne la culture de l'esprit jointe à l'expérience des affaires. Les aristocraties de Berne, de Lucerne, de Fribourg savaient bien, elles, faire respecter les franchises coutumières de l'Église helvétique , maintenir intacts , vis-à-vis de Rome et de sa nonciature, les droits de l'État et ceux des érèques suisses !

Badeo. Un des derniers actes de l'ancien grand conseil fut de le suspendre de ses fonctions , à cause d'un article injurieui publié par lui oosCie le gouYemement dont il faisait partie.

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