CHAPITRE IX
DE l'ÉGUSE romaine DANS LES CANTONS MatES.
Les faits dont je viens de tracer une esquisse fort incomplète sont au nombre des plus intéressants, et peut-être des moins connus, de l'histoire contemporaine. On y yoit se manifester, se dessiner en saillie , d'un côté , les yices principaux de l'État démocratique ; de l'autre , les qualités qui font la force et qui assurent la durée de l'Église romaine. Tout est différent, tout fait contraste chez ces deux adversaires, jusqu'à la nature des armes qu'ils emploient. L'Église, en effet, ne commande pas à un seul homme armé ; elle n'a pas non plus des richesses bien considérables à sa disposition ; le principe de sa puissance gtt dans sa forme.
On dirait un boa aux prises avec un dogue. Le reptile, qui n'a ni griffes ni dents, mais dont le corps souple est couvert d'une peau écailleuse, tantôt irrite le quadrupède par ses sifQements, tantôt se dresse devant lui et l'asphyxie du regard , tantôt se glissant sous lui échappe à ses coups et disparaît dans les cavités du sol, jusqu'à ce que, voyant son ennemi exténué de fatigue , il l'enlace de ses replis et Tétouffe.
Il faut au dogue une armure défensive que les efforts
musculaires du boa ne puissent briser ; or, cette armure, pour les gouvernements démocratiques, c'est le protestantisme. Je ne veux pas dire que le protestantisme les mette à labri de toute défaite ; l'exemple de Berne prouve le contraire. Une cuirasse ne fedt jamais un héros de celui qui la porte; elle ne lui donne point la fermeté , la persévérance ou la force doai il était dépourvu ; mais elle peut le garantir de blessures qui , en l'affaiblissant , le livreraient à' la merci de son adversaire , ou fournir à sa résistance passive le concours d'un obstacle matériel insurmon* table.
Les États dont les conseils se composent en grande majorité de protestants ne fléchiront jamais devant r^^ romaine comme Lucerne vient de le faire. Si Berne et l'Àrgovie n'ont pas maintenu à la rigueur tous les principes qu'ils avaient d'abord adoptés, ils ne se sont point départis des plus essentiels, de ceux qui assurent à l'État un contrôle efficace et qui déri- T^ftt de son droit général d'inspection sur l'Église (1).
Ainsi, le plaeetj la liberté des mariages mixtes, la soumission des ecclésiastiques aux tribunaux de l'État et aux charges qui pèsent sur les autres citoyens, sont
(1) Cei droits de réut font établis dans certains cantons par des eoDcordats particuliers qui ont survécu aui révolutions de 1S15, et que des lois cantonales ont appliqués ou interprétés. Ailleurs, ils résultent de conventions et de lots étrangères. Ainsi , les catholiques du Jura bernois et ceux des communes ci-devant françaises du canton de Genève soBt régis par le concordat de 1601, et par le décret organique de 1802.
9B6 DB LA BiMOCRATIE W SUISSB.
.en Yigueur dans les cantons de Berne , de Glaris , de Schaffliouse , de Vaud • de Genève , des Grisons , et Ion a vu. d'ailleurs, que Zurich, rArçovie, laThurgovie et Bàle-Campagne étaient demeurés fidèles aux articles de Baden.
La réforme I Voilà donc au moins un obstacle insurmontable que rencontre la suprématie romaine, et qui Tempéche de s'étmdre sur les populations car ilioliques d'une partie notable de la Suisse. Ici tous ses moyens ordinaires d'action doivent échouer. Rome ne peut ni excommunier les sectateurs de Zwingle ou de Calvin , ni leur faire envisage ses intérêts comme étant ceux de la religion même» ni les effraya de ses bulles de condamnation.
Cependant l'Église» qui ne perd jamais de vue le but qu'elle veut atteindre , sait en préparer de loin l'accompUssraient. Son premier doAsx a été d'exclure absolumœt le protestantisme des États oh elle règne. Dans les cantons de Sdivita, d'Uri, d'UnterwaU. d'Àppenzell (R. I.)» de Zoug et deLuceme, non^sealemwt le protestantisme n'est pas toléré comme culte, mais les protestants sont eux-mêmes formellement exclus du nombre des citoyenst ou sont i^rivés de toute participation à l'exercice des droits politiques (2).
(2) « La reli^on de noi pèrei est celle. qui a été touàH par Jéiii»ti Ghriit, le ûli de Dien, préehée par lea ap6trei, tram miie par TËgliN 9 eathoUque» et maintenue par lei évéquei dana Tnnilé avec ion cM ft le pape de Home, Cette itU|ion ckiétteaAe » apoitoUqua» eatiiAliqM
ÉLÉMENTS DB L'ÉTAT. -* LB8 ÉfiUSBfl G0N8TITUÉBS. 987
L'Église romaine s'est ainsi assurée que jamais il ne pourrait se former dans ces États une majorité protestante. Elle a choisi, pour cela, le moyen le plus direct et le plus simple , un moyen qu'elle pouvait , d'ailleurs, qu'elle devait même employer, parce qu'il est en harmonie parfaite avec le principe du catholicisme. Un État catholique peut se montrer tolérant ; rÉglise ne le pourrait pas sans renier ses doctrines fondamentales. En fait, il n'y a d'États tolérants, dans la catholicité , que ceux qui ont su maintenir leur indépendance envers l'Église, et ce phénomène-là n'existe plus en Suisse.
Le protestantisme tolérant, au contraire, en vertu mteie de son principe , ne pouvait exclure de l'État ni le catholicisme ni les catholiques. D en est résulté qu'à l'exception de B&le-Ville et d'Appenzell (R. £.), c'est-à-dire de deux demi-cantons ayant à peine entre
• et romiiie , nous Tonlons la transmettre à noi descendants pvre et » Intacte. C'est à cette religion que les membres du Grand Conseil, comme > représentants du peuple , jurent d'être fidèles. Cette religion est la » condition indispensable sans laquelle nul ne peut être adopt4$ comme » neaibre de la société citile. » (Préambule de la constitution de 1S41). —V. aussi les art. 22 et 26. — L'exclusion prononcée par ces articles a servi de motif ou de prétexte à plusieurs cantons, pour reAisflr Jusqu'à présent la garantie fédérale à cette constitution*
Les gouTernemcnts actuels du Tessin et du Valais, issns de mouvements popalaires tout récenU, sont encore dans une ferveur de libéralisme qpï nentralise pour un temps les tendances intolérantes de leur église $ mais, en fait, le protestantisme n'existe pas dans ces cantons » ai Dira sait après combien de temps encore l'accès lui en sera ouvert de dniil
S88 DE LÀ BÉHOCBATIB BN SUISSE.
eux soixante mille âmes de population , l'Église romaine a pris pied partout, s'est fait admettre partout comme Église non pas seulement tolérée , mais reconnue , constituée , garantie dans l'exercice public de son culte. Il en est résulté encore, et ceci était le point essentiel pour Rome, que par tout les catholiques peuvent être citoyens et s'établir librement au milieu des populations protestantes.
Dès lors la restriction apportée par quelques États protestants à l'exercice public de la religion catholique se trouve avoir une bien mince portée. Lorsque la constitution vaudoise garantit le libre exercice du culte catholique dans les communes de cette confession (3), elle accorde par cela même aux citoyens de ces communes l'exercice de tous les droits politiques, notamment la faculté de s'établir dans toutes les autres communes du canton, d'y acquérir la bourgeoisie et de s'y multiplier (4).
Ainsi, sur les vingt-cinq États dont se compose la confédération, il y en a douze où le catholicisme domine, onze où il est la religion reconnue et garantie d'une minorité plus ou moins forte , où par consé-
(3) Art. 9 de la eonttUiitioii de Vaud. -—Ce sont dix communes faisant partie du district d'Édiallens.
(4) Le même droit, sous la même restriction, est accordé aux minorités protestantes dans les cantons de Fribourg, de Soleure et de Saini- Gall c*est- à-dire dans trois États seulement tandis que les Etats protestants qui renferment une minorité catholique sont au nombre de onxe.
qoent les catholiques peu?ent s'établir et Téglise romaine employer des moyens de propagation qu'aucune loi ne saurait paralyser (5}.
Des moy^s de propagation, ai*je dit; en efiet, c'est en travaillant à la destruction du protestantisme que l'église romaine met à profit la tolérance protestante; mais s'il est facile d'apercevoir les résultats de tels efforts, il l'est beaucoup moins de se faire une idée nette des moyens employés.
A cet égard, comme à tant d'autres, il y a une grande différence dans l'esprit des deux ^lises. Le
9) Le ubleaa suivant fera mieux Mi«ir l'enMmble de cette dûtribtttiiot:
Uri.
SchwiU.
Unterwald le Haut.
Uoterwald le Bas.
Ëttts esdasivemeot catholiaoïes. . < Zoug
Appeniel (R, L).
Luccroe.
Tessia.
ValaU. /
ÊUt^cathoUques ayant une mino- ( SîJfîiSS"' )
ntéxmmé, iffi.? \
Zurich^ Berne.
Glana.
Bile-€ampagae.
États réformés ayaat une minorité j Ç"^** l a
«■UMM14U0 ^ ThurjBDfie. I
Schafuiottse.
Vend.
Neuchâtel.
Genève.
IM HE LA DiMOClATIB BK 8UISU.
protestantisme, une fois que son é^ise est constitaée, que son existence est garantie , que ses intérêts sont mis^ous la sauve-garde des lois, n'est point conquérant; il songe peu à s'étaidre, surtout aux dépens du catholicisme; ou, s'il est parfois animé d'un esprit de prosélytisme et d'un zèle propagateur, cen'est que dans les sectes non reconnues qui vivent à leurs frais comme églises dissidentes. Aussi n'est-il point rare de voir l'église romaine, sans oublier un instant aes vues de propagation, vivre en harmonie^ et presque sur un pied amical , avec le clergé d'une ^^lise protestante constituée, tandis qu'elle n'a que des haines ouv^tes et des procédés hostiles pour les sectes dissidentes qui , par leur intolérance et par leur respect de l'autorité, se rapprochent le plus du catholicisme.
La liberté de culte garantie aux minorités catholiques dans les États réformés est donc, par ses conséquences, un fait plus grave que la liberté garantie aux mmorilés réformées dans les États catholiques. Pour les minorités protestantes , ce n'est que le droit de conserver ce qui existe; la garantie n'a pas plus de portée dans la réalité que dans l'expression. Pour les minorités catholiques, c'est le droit d*étendre et d'augmenter ce qui existe; la garantie vaut plus dans la réalité que dans l'expression.
S'il existe quelques chapelles de la religion réformée dans les cantons mémo où le catholicisme est la seule
rdigion de l'État (6), elles n'y ont point été établies à la faveur du principe qui protège les minorités, et ne doivent poin^ être considérées comme des faits de propagation attestant une augmentation réelle du nombre des réformés, une extension du culte de la minorité aux dépens du culte de la majorité. Les protestants de Fribourg et de Soleure, étant absolument privés de rexercice public de leur culte partout ailleurs que dans les communes (7) auxquelles cet exercice a été garanti par la constitution , ceux d'en* tre eux que leurs affaires ou leurs fonctions appel-* lent à séjourner dans le chef-lieu ont dû obtenir Tautorisation d'y transporter en quelque sorte leurs, di^ix pénates et d'y exercer leur cidte domestique ea commun.
n y a loin de cette tolérance, restreinte au chef-lieu et commandée par l'équité la plus vulgaire, à ce que nous voyons se passer dans le canton de Vaud. Peu de temps avant l'introduction du régime démocratique , une première chapelle catholique fut établie à Lausanne , non sans que cette innovation excitAt
. (6) k Fiibourg et à Soleure. Ces deux ehapellei oui été établiei et font entretenues au moyen de dons ou de contributions annuelles fournies par les églises protestantes de la Suisse. II a existé, il eiiste peut* lire encore, une semblable chapelle dans la* ville même de Lucerne; mais elle D*a pu servir qu'A des étrangers , puisque les qualités da protestant et de citoyen lucernois sont incompatibles.
(7) Le district de Bucheggberg, dans le canton de Soleure, et eelui dé Moral» dêss le canton de Fribourg*
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quelques répugnances parmi le peuple et ehez les hommes clairvoyants. Aujourd'hui , outre cette diapelle, il en existe six autres dans différentes villes du canton (8) , et tandis que le nombre des catholiques établis dans ces che&-lieux de districts a considérablement augmenté, la population des communes toutes catholiques du district d'Echallens n a subi aucune diminution sensible,
A Genève, où l'exercice public du culte catholique est constitutionnellement garanti, le nombre des catholiques établis dans la ville a plus que triplé depuis vingt-cinq ans , et cela sous les yeux d un gouvernement zélé pour la réforme et d'une église protestante fortement constituée. Le temple de Saint- Germain , jadis amplement sufGsant , ne peut plus contenir aujourd'hui la population qui en assiège les portes, et les protestants voient avec inquiétude s'approcher le moment oii ce culte recevra une extension , privée ou publique , dont la nécessité , et par conséquent la légitimité, ne pourra être raisonnablement contestée.
Des faits analogues s'observent dans les autres cantons réformés oh il existe des minorités catholiques. Partout on aperçoit ce progrès lent , mais soutenu , mais régulier, du culte de la minorité protégée, aux dépens de celui de la majorité qui domine et qui protège.
(8) SaToir : à Njon, à RoUes, à Morges, à Vevey, à Aigle, k ÏTerdoo.
Sans doute la hiérarchie ne crée pas des hommes , et le nombre des conversions qu'elle opère est trop minime pour avoir sur ce progrès une influence ap« préciable. Le procédé qu'elle met ici en usage ne saurait être qu'un procédé distributif . La Suisse est en-* tourée d'États catholiques où sa population se recrute naturellement; il ne s'agit, pour l'église romaine, que de favoriser ce recrutement et de le diriger de telle sorte qu'il tourne au profit des minorités ca-* tholiques dans les cantons protestants.
Et puis, ces minorités habitent en général des communes rurales , et se composent de populations agricoles dont l'accroissement est plus rapide que celui de la population protestante répandue dans les villes, ce qui fournit une seconde et plus immédiate application du procédé distributif dont je viens de parler.
En exposant, dans les précédents chapitres et dans celui-ci, le système de conduite suivi par l'église romaine en Suisse, je n'ai rien avancé qui ne soit ou constaté par des actes , ou de notoriété publique. D*ailleurs, cette église ne songe point à cacher son but, et si elle jette parfois quelque mystère sur ses moyens, ce n'est point qu elle les désavoue ni qu'elle veuille s'en défendre; c'est tout simplement pour mieux en assurer le succès.
Pourquoi l'Église, en eflet, craindrait-elle d'avouer hautement son but? Pourrait-on s'en proposer un
Hèk DE LA DÉMOCRATIB BN SCJSSZ.
plus noble « au moment où tant de causes semblent conspirer pour dissoudre les liens sociaux, que cdui de ramener les hommes à la concorde et à l'unité par la religion , en appuyant sur des croyances qui ont leurs racines dans, le sentiment les principes d'ordre auxquels la raison ne fournit plus une base suffisante? L'église romaine croit devoir faire, pour des sociétés qu'elle regarde comme égarées par de fausses lumières, ce qu'elle fit pour des sociétés plongées dans l'ignorance pendant la période qui a précédé la consolidation du pouvoir monarchique en Europe.
Quant aux moyens qu'elle met en usage, ils sont de ceux qu'aucun homme d'État n'hésite à employer pour atteindre un but que sa conscience approuve.
Laissons au faux libéralisme ces vagues accusations et ce système de dénigrement contre la hiérarchie, qui eurent tant de succès jadis. Notre siècle a besoin de vérité , de justice , non d'exagérations ni d'antipathies. Pour moi, là où je vois proclamer des vues bienfaisantes , je suppose des pensées louables, et je n'estime pas que les fautes ou les vices de quelques agents ineptes ou corrompus suffisent pour effacer le mérite du dessein à l'exécution duquel ils ont pris part.
Ainsi que je l'ai déjà dit, le catholicisme renferme un principe d'ordre ; mais ce principe ne peut dominer la société politique sans entraver le développe--
iLÉMBKTS Um l'iTAT.— IBfl tOLISBS CONSTITUÉES. Mt
ment et Vessor de Tintelligence et de Tâme humaines, sans ôter à notre espèce une parlie de la perfectibilité dont elle est susceptible , sans rapetisser enfin l'humanité en y comprimant les forces intellectuelles et morales dont l'action libre et spontanée produit seule les grands hommes et les grandes choses.
Voilà mon grief contre l'église romaine ; je crois son principe erroné, son but dangereux ; je redoute, en particulier, pour la Suisse, l'influence d une hié« rarchie antinationale et de doctrines politiques op-» posées au véritable esprit républicain. Par ces raisons je suis profondément alarmé de l'impuissance des gouvernements démocratiques à lutter contre un tel adversaire , et je me demande avec anxiété quel serait donc le moyen d'empêcher ou d'éloigner l'is^ sue désastreuse que fait pressentir l'aspect d'une lutte aussi cruellement inégale. Faut-il que le protestan-* tisme, infidèle à son principe, se montre exclusif et intolérant? Faut-il favoriser la propagation et l'application des doctrines subversives du radicalisme? Peut-être les chapitres suivants jetteront-ils quelque lumière sur ces graves questions.
9M Vn tk DtooCRATIE EN SUI5SC.