CHAPITRE X
D£S ÉGLISES RéFORMÉES. — MJE céNÉRALE DU SUIET.
L'organisation des églises réformées de la Suisse est en partie la conséquence du principe même de la Réforme , en partie le résultat des faits auxquels ee principe a dû s'appliquer.
Les gouvernements, comme on sait, prirent Tiaitiative dans cette révolution religieuse , sinon quant aux opinions mêmes , du moins quant aux institutions qui devaient en découler. Le premier mouvement fut d'abord imprimé aux esprits, en Suisse Comme ailleurs, par des individus isolés, par des ecclésiastiques auxquels l'État n'en avait point donné la mission ; mais les gouvernements s'empar^ent de ce mouvement quand il eut acquis une certaine intensité; ils le régularisèrent; ils en consacrèrent les résultats et se chargèrent de les maintenir et de les étendre; en un mot, ce furent les gouvernements qui créèrent les églises.
L'Etat préexistait à l'Église ; il était plus étendu , plus puissant qu'elle ; l'Église émana de l'État, reçut de lui son organisation et devint , par cela même , purement cantonale. Ainsi , tandis que l'Etat catholique est dans l'Église ot lui appartient, c'est l'^liso
ÉLÉMENTS 1>B L'ÉTAT.— LBS ÉGLISBS COMSTITCÉSS. S9T
réformée qui est dans l'État et qui appartient à FÉtat.
La Réforme, en niant la mission apostolique de la hiérarchie et Tinfaillibilité qui en était la consé* qottice , détruisît Vunité de foi et l'universalité de l'Église. En appelant la raison du chrétien à puiser eUe-mème librement ses croyances religieuses dans les textes sacrés , les réformateurs rompaient ouver*» tement le grand corps de l'église universelle , sans rallia à aucun autre organisme les membres qu'ils en séparaient; or, ces membres se trouvant dès lors appartenir à des États distincts, les liens qui les unissaient en sociétés politiques servirent à former ceux qui devaient les unir en sociétés religieuses.
Il y eut pourtant, dès l'origine , quelque chose de contraire au principe de la Réforme dans celte constitution des nouvelles églises, en ce qu'on y suppo* sait l'unité de foi et de culte dans la société politique*
Je ne parle point du cas, presque aussi fréqurat» où Ton fit plus que supposer, où l'on imposa cette unité. Les confessions de foi converties en lois de TEtat» comme le (^on^en^u^ helvétique de 1556, étaient des débris de catholicisme que les gouvernements et les théologiens réformés sauvèrent à grand'peine du naufrage, lorsqu'ils entrevirent les conséquences que pourrait avoir une liberté absolue en matière de religion. Abstraction faite de ce cas, une Église constitttée sera toujours , au point de vue du protestantisme, un fait anormal , une création politique bien
iM DB t DiMOaATIB BIT SUIgSB.
plus que religieuse, qui se conciliera
avec les principes auxquels le protestantisme a dû
ses premiers succès.
Ces principes ont été, dans cette occasion, yaincot et subjugués par les faits. L'Etat préexistait; son gouvernement était la seule autorité qui pût hériter des biens et du pouvoir dont on avait dépouillé l'église universelle: en acceptant cet héritage, TÉtat se sou* mit à Tobligation d'entrelenir l'église réformée , et acquit le pouvoir de l'organiser et de la diriger. ** On a vu ailleurs le protestantisme, sous l'empire de circonstances toutes différentes, recouvrer la liberlé qui est de son essence. Les colons de la Nou* velle-Angleterre, qui formaient une société religieuse avant d'avoir fondé leurs sociétés politiques , n'ont jamais eu d'église constituée , quelque intimement unies et confondues que les deux sociétés y ai^ paru être, dans l'origine de leur établissement.
La notion d'église, telle qu'elle résulte de la doc* trine réformée, devait concourir à placer la société religieuse dans une position toute nouvelle à l'égard de l'État.
Suivant les doctrines de l'église romaine , la mis^ sion apostolique, transmise sans interruption des premiers apôtres aux prêtres actuels par l'institution canonique ou l'ordination, constitue le clergé seul représœtant de l'Église. La fonction de prêtre peut ]}ien être conférée par l'État , mais elle présuppose
^tt le fonctionnaire la mission qui ne peut émanée que d'un chef spirituel.
Chez les protestants, la mission n'eiistant plus /il ne reste que la fonction , qui ne constitue point un vMtable sacerdoce. L'attribution d'un caractère sa^ cerdotal et en même temps représentatif aux minis^ très du culte, ayant cessé d'être un point de dogme, ne peut résulter que des lois particulières qui orga* nisent l'Église dans chaque société réformée.
Ainsi, tandis que les catholiques ne forment qu'une église , parce qu'ils ne reconnaissent qu'une mission et qu'un clergé, les protestants forment autant d'égli* ses qu'il y a parmi eux d'associations religieuses pra* tiquant un culte distinct et organisées à cet effet par une loi ou par une convention. .
Si l'association religieuse se compose précisément des mêmes individus que l'association politique, les deux sociétés se confondent ; l'État et l'Église ne sont plus distincts ; le gouvernement qui représente TÉtat représente aussi VÉglise. C'est ce qui avait lieu ches les premiers colons de la Nouvelle^Angleterre.
Hais le schisme est un mal inévitable dans le pro* testantisme, et une fois que ce mal existe, une fois que, des besoins religieux divers venant à se mani* fester dans l'association politique, une partie de ses membres cesse de participer volontairement au culte commun , et de se considérer comme formant avec les autres une même association religieuse , la con-
BB LA BiaiOGBATtB EK SUISSE.
fiision de FEglise avec l'Etat ne subsiste plus en fait. Si alors elle se maintient en droit, ce ne saurait êta*e qu'au moyen d'une fiction qui consiste à faire abstraction du schisme, à le regarder comme non avenu, à imposer par conséquent avec plus ou moins de rigueur aux minorités dissidentes le culte de la majorité.
Ce système d'une confusion légale de l'Église avec l'État est celui du protestantisme partout où il forme des églises constituées. Là nous voyons toujours le gouvernement de TÉglise sinon précisément identifié avec celui de l'État , au moins émanant de la majorité de l'État, et administrant le culte de cette majorité sous des lois qui font abstraction du schisme lorsqu'elles ne cherchent pas à le détruire par la persécution.
J'ai montré ailleurs (i) que le système américain» celui des églises d'institution privée, outre qu'il est plus juste et plus en harmonie avec l'esprit du protestantisme, est encore, à tout prendre, le plus convenable sous le point de vue politique. Il peut se rencontrer, cependant, un ensemble de circonstances qui rende l'application d'un tel système dangereuse.
Lorsque de petits États protestants, faibles par euxmêmes et faiblement unis entre eux, se trouvent rapprochés d'un groupe d'États catholiques où Rome exerce une influence prépondérante ; lorsqu'ils sont
(t) Théorie d?s garanties eonnUutionnelles, t, U, p. 238 et luivantei.
en outre mélangés de populations sur lesquelles cette influence pourrait facilement s'étendre; lorsqu'ils ont ainsi en permanence devant eux un ennemi adroit , puissant, persévérant, irréconciliable, il est de toute nécessité pour eux que l'organisation de leurs ^lises puisse redonna ou conserver au protestantisme une partie de ces moyens d'action et de cette unité qui font la force du catholicisme.
Assurément l'alliance de l'Église avec l'État n'em* pèche pas le schisme de nattre , et ne le détruit pas lorsqu'il existe ; mais elle le réduit à des {proportions insignifiantes , en ralliant au culte national tous les hommes chez lesquels le sentiment religieux n'a pas aitënt un certain degré d'exaltation (2). L'Eglise constituée maintient donc une unité qui, pour n'être qu'apparœte sous le point de vue religieux, n'en est pas moins réelle sous le point de vue politique, parce que, dans l'organisme qui représente l'j^lise, et qui agit au nom et pour les intérêts de l'Eglise, l'esprit de corps supplée à l'uniformité des opinions.
Les églises d'institution privée ont , il est vrai , le zèle du {NTOsély tisme qui manque presque entièrement au protestantisme constitué ; mais ce zèle , qui les
(2) n faat de rexaltation pour braver les inconvéoienU de plusieurs genres ^ sonl attachés au séparatisme dans un pays où TÉglise est eoMiitttée. Le nombre des séparatistes est donc tonyours fdrt pelîi, comparé à celui des dissidents, c'est-à-dire des hommes qui ne suivent pu le culte établi, ou qui le suivent avec répugnance, parce qu'ils ne le regardent pas comme Texpression fidèle de leurs croyances religieuses.
909 DB ul wémocratis bn suis».
rend particulièFement odieuses à l'église romaine , est de nulle portée contre un adversaire pour lequel tous les moyem d'exclusion et de répression sont légitimes.
D'ailleurs, les sectes diverses que le système américain , appliqué à la Suisse , y ferait surgir en foule seraient bien plus hostiles les unes aux autres qu'à leur ennemi commun. Tandis qu'elles useraieut leur ardeur de prosélytisme à s'aflhiblir mutuellement, Rome, profitant de leurs discordes, envahirait successivement les lambeaux épars de la Suisse protestante, et ne tarderait guère à planter sa croix triomphante sur les cathédrales de Zurich et de Genève« .
A l'^oque oii le emiemus helvétique fut adopté, il existait uneautre confédération protestante dontla position à r^ard de l'église romaine était précisément celle que je viens designaler. Or, sans l'intervention de l'État, sans le synode de Dordrecht , sans la rigueur avec laquelle les actes de cette assemblée furent mis à exécution par l'autorité civile, que seraient devenues les Provinces Unies, déchirées par le schisme le plus violent qui se soit élevé depuis la Réformation, ayant à leurs frontières un foyer de catholicisme, au milieu de leur population des agents de la propagande romaine, et presque sur leur territoire les troupes du Roi Catholique ?
iLÉMBNTS M L'AtAT.— LES ÉGU8B8 CONSTITUÉES. 90^