II
82 BB tk BÉMOGRATIB EN SUISSB*
très libertés. L'asservissement des esprits ayant puissamment concouru à maintenir l'oppression antérieure , on vit dans leur émancipation complète la solution de tous les problèmes politiques , le remède à tous les abus, la garantie de tous les intérêts sociaux.
Les hommes qui sont nés à cette époque se rappellent encore les doctrines dont leur jeunesse a été nourrie, le respectqu'onleur inculquait pour la liberté de la presse, pour toutes les lois favorables à la manifestation et à la circulation des idées. Cette foi implicite nous était imposée par les écrivains les plus célèbres du temps, par ceux dont le talent et le caractère étaient le mieux faits pour exciter notre enthousiasme ; c'était d'eux que nous apprenions à répéter les formules d'un libéralisme qui avait alors une mission à remplir, mais qui , sa tâche une fois terminée, n'a pas répondu aux besoins nouveaux que le progrès des sociétés avait fait naître.
Ce libéralisme a survécu , cependant, aux circonstances qui l'avaient rendu salutaire ; il forme encore aujourd'hui la profession de foi de maint esprit superficiel , de maint ambitieux mécontent , de maint législateur ami de la popularité. C'est, chez les uns. une lettre morte; chez les autres, un ensemble de notions fausses, incomplètes, incohérentes, ou un instrument pour remuer les passions populaires. 11 importe, maintenant, de faire luire sur ces doctrines le flambeau de l'analyse et de les réduire à leur vé-
VÊIÊMMÂTIEB UFlifBirTATIVBS. M
ritable valeur, en les d^ouillant du prestige dont elles furent trop longtemps entourées.
Les idées n'ont rien , en elles-mêmes , qui puisse CD rendre la manifestation et la circulation idisolument désirables ; elles sont, comme tout ce qui vient de l'homme, tantôt bonnes, tantôt mauvaises. Il en est dont la propagation est salutaire ou indifférente; il en est qui sont de vrais poisons pour l'intelligence et pour la moralité du peuple chez lequel on les pro^ page.
Est^il besoin de rappeler que dans nos sociétés actuelles , même les plus policées , le grand nombre est tout à fait incapable de discerner le vrai du faux dans les idées qu'on lui présente, et de choisir celles qu'il doit admettre en repoussant celles qui lui seraient pernicieuses? Que les flatteurs du peuple vantent son disc^nement et sa raison 1 L'expérience est l pour démontrer qu'il n'y a pas de notion erronée qu'on ne puisse lui inculquer, pas de prévention absurde qu'on ne puisse lui inspirer, pas d'opinion exr travagante pour laquelle on ne puisse le fanatiser» pourvu que ses instmets y trouvent leur satisfaction du moment.
Ainsi, de ce qu'une idée s'est emparée des masses et a rev^ le caractère d'opinion publique , on ne peut rien conclure quant à sa valeur intrinsèque. L'opinion est le résultat d'une masse de jugements viduek soumis à mille causes d'^reur^ déter*-
M BB hk BiMOGRATIB BIT SUISSB.
mmés par mille influences diverses , et oii les Trais intérêts de la société ne sont guère moins sacrifiés que la logique.
La responsabilité morale n'est donc point, comme on se rimagine souvent, une garantie pour lapplication de laquelle il n'y ait rien à faire que d'introduire la publicité partout et de laisser l'opinion se manifester librement. L'opinion publique, l'opinion des majorités peut s'égarer à tel point, que son action sur les fonctionnaires , loin d'être salutaire , devienne désastreuse. Mieux vaut cent fois le silence obtenu par des mesures préventives que ce despotisme corrupteur exercé par la voix populaire lorsque, soustraite au contrôle de la raison et livrée aux inspirations de l'ignorance et de passions aveugles , elle distribue capricieusement le blâme et la louange.
La sanction morale acquiert une force immense dans de petits États où les hommes publics , étant personnellement connus de tous leurs concitoyens , n'ont aucun moyen d'échapper au jugement de l'opinion lorsqu'ils rentrent dans la vie privée. On peut affirmer qu'en Suisse l'effet de cette sanction é^ale celui de toutes les autres garanties ensemble.
Heureusement, la société suisse est encore, jusqu'à un certain point, groupée autour de sommités intellectuelles qui conservent, par là, une influence permanente sur l'opinion. Ici , comme partout ailleurs , la démocratie tend à individualiser, à émanciper, à
DÉMOGEATIES REPRéSBiTTATIVBS. 85
dissoudre ; mais elle rencontre^ dans la poursuite de ce but , des obstacles que, jusqu'à présent , elle n'a pu entièrement surmonter. Ce sont des notabilités indiTiduelles , dont la position se trouve , par des circonstances déjà mentionnées , hors de l'atteinte des révolutions politiques ; ce sont aussi des églises, des académies, des universités, des corporations religieuses, toutes constitutionnellement établies ou reconnues , et auxquelles des fonds appropriés à leur maintien , des appuis extérieurs, de glorieux antécé* dents, une renommée acquise, leur place enfin dans le système général de la civilisation européenne procurent, à Végard des États dont elles font partie, une indépendance précieuse.
Voilà autant de foyers d'où rayonne une opinion épurée par la science, par la religio», ou par les sentiments que développe une éducation libérale. Chacun d'eux éclaire autour de lui une atmosphère proportionnée à sa puissance de rayonnement, et, comme leur alliance avec l'État les met en contact direct avec le gouvernement , celui-ci ne saurait manquer de subir leur influence.
Ainsi s'explique ce qu'il y a d'incomplet dans les résultats de la démocratie , ce qu'il reste encore de moralité politique dans la conduite des fonctionnaires et dans l'opinion des majorités. À part les temps de crise , on ne voit guère arriver aux emplois supérieurs, notamment dans le Petit Conseil ou dans
86 DB tA 9ÉM0C1ATIB SV SUISiB.
le Tribunal Suprême, des hommes absolument indi* gnes de la conjQance du pays. Ceux qui s'y trouvent quelquefois introduits par des élections que l'esprit départi a seul dirigées sont contraints de professer et de suivre • au moins extérieurement , des principes qu'ils auraient, comme démagogues, foulés aux pieds ; on ne les voit point sacrifier ouvertement leur Gonsciec'je à l'amour de la popularité; ils cherchent à déguiser leur corruption, leur bassesse, leur immoralité politique sous les dehors et les for« mules d'un libéralisme honnête, qui ne fait pas illii* sion, sans doute, au public éclairé , mais qui témoigne du respect que leur inspire et de la puissance qu'a conservée l'opinion de ce public.
En Suisse, chose remarquable! les gouvernements issus des révolutions de 1830 et des années suivantes ont presque toujours conservé une partie des membres de ceux qui les avaient précédés et qui s'étaient montrés hostiles, au moins en principe, aux progrès de là démocratie. Bien plus, là où les chefs du parti populaire ont formé la majorité des nouveaux corps, ils se sont bien vite défaits de leurs théories inapplicables, pour adopter les idées d'ordre et les errements les plus respectables de l'ancien régime ; loin de se laisser déborder, au premier moment, par les factions plus exagérées qu'eux-mêmes, ils ont eu la force et la volonté de leur résister en établissant tout d'abord un ordre nouveau sur les ruines de l'ancien.
BiMOGBATIES BEP&ÉSENTATiyBS. |ff
Ce fait a été trop général, il s'est produit trop qni* formément dans toutes les parties de la Suisse, poivr être le résultat de circonstances accidentelles; il faut y reconnaître l'influence d'une opinion publique der meurée saine en dépit des causes qui travaillaient dès lors à la corrompre, et qui n'ont pas cessé d'agir aveo une intensité toujours croissante.
Les foyers où cette opinion se forme, et d'où ell« émane, ayant une activité propre et une vie continu9| l'opinion elle-même gagne du terrain pendant les m^ tervalles de lassitude qui interrompent l'action tou* jours inégale et irrégulière des tendances démocratiques. De là ce mouvement plus ou moins sensible de réaction qui s'est opéré dans les cantons de Zurich, de Lucerne, de Fribourg, deSaint-<jall. Les principe? du régime antérieur ont reparu, tantôt ouvertement, tantôt sous des formes propres à les déguiser ; des hommes qui représentaient ce régime ont été ramo^ nés au pouvoir d'où ils avaient été longtemps écartés; les institutions, quoique modifiées dans le sens de la démocratie, ont permis à l'élément aristocratique de diriger le gouvernement et d'imprimer à sa politique un caractère conservateur ; en un mot, la responsabilité morale a fonctionné comme une véritable garantie; elle a exercé son action dans le sens des intérêts les plus vrais, les plus généraux de la société (i).
(1) Voyei la note Ç de Tappendice à la fin de ce ToluDie.
88 DE LA BÉMOGEATIB BN SUISSB.
Toutefois , on se livrerait à une illusion dange- Ireuse, si Ton regardait layenir de la Suisse comme suffisamment protégé par cette opinion éclairée contre l'action dissolvante de la démocratie.
n n'y a de vraiment permanent , sous le régime actuel , que les instincts populaires , et cette organisation sociale dans laquelle une iinmense majorité de chaque peuple est privée du développement qui lui serait nécessaire pour épurer ses instincts et les soumettre à la raison. Tout le reste est fragile , destructible, passager.
La démocratie connaît les obstacles qui entravent ses progrès; elle leur a déclaré une guerre à mort, et les constitutions qu'elle a établies lui assurent mille moyens de miner sourdement ce qu'elle n'ose encore attaquer à force ouverte. Les sommités sociales individuelles, mais surtout les corps ecclésiasliques et scientifiques, sont incessamment signalés à la haine et à la défiance de cette multitude ignorante, qui est partout en grande majorité , et dont Torgueil se complaît à voir humilier quiconque s'élève au-dessus d'elle. L'ascendant de ces corps s'affaiblissant graduellement , le discrédit oii ils tomberont altérera leur composition et les frappera de dé* couragement , tandis que leur organisation , imprudemment modifiée selon l'esprit de la démocratie , les rendra incapables de remplir leur mission. A leur tour, les notabilités aristocratiques , privées de
PÉMOGBATIES EEPRÉSENTATIVES. 89
Tappui qu'elles trouvaient dans ces corps constitués, sacrifieront sur l'autel de la popularité, ou concentreront leur activité dans le cercle étroit de leur bienêtre domestique, etrégoïsme, enfin, se posera comme un vaste éteignoir sur tous ces flambeaux épars qui répandent encore autour d'eux quelques lueurs de raison et de moralité.
Alors , ropinion publique ne sera plus que l'expression des instincts les moins nobles de la nature humaine ; alors , la responsabilité morale , au lieu d'être une garantie pour les intérêts généraux de la société, deviendra le contre-poids de toutes les autres garanties, l'instrument qui en annuUera l'efiet, qui en détruira sans remède l'efficacité.
Au moment où j'écris ces lignes, le mal est loin, sans doute , d'être arrivé à son comble ; le contrôle de l'opinion sur les fonctionnaires supérieurs est encore , au moins pendant les intervalles qui séparent les crises révolutionnaires, un contrôle moral . plus moral que ne semblerait l'attester le caractère de la presse périodique en Suisse.
Aussi les Petits Conseils suivent-ils une politique souvent étroite , souvent pusillanime , rarement inique, jamais contraire à l'honneur. On ne les verrait point avouer le mépris de leurs engagements, ni proclamer cette maxime , fausse autant qu'immorale , qu'on doit tout sacrifier à l'intérêt matériel et présent du pays.
90 PB IiA ràMOCEATIB EN SUISSS.
L'effet de cette sanction morale sur les juges supé* rieurs qui eomposœt le Tribunal Suprême de chaque État est encore plus sensible , leurs fonctions n'ayant qu'exceptionnellement un caractère politique. Si leur justice n'est pas toujours aussi éclairée qu'elle devrait l'être, on peut affirmer qu'elle est généralement coih sciencieuse.
Mais, à côté de ces faits rassurants, il faut voir la lutte violente qui s'est engagée entre la démocratie et les éléments aristocratiques dont l'influence peut seule expliquer de tels faits ; il faut comprendre que, dans cette lutte, la démocratie a pour elle les con« stitutioDS et la majorité numérique, c'est-à-dire I9 droit et la force, tandis que le d^é de vie dont l'ari* stocratie est animée et la puissance dont elle dispose tiennent à des souvenirs que le temps affaiblit, à des moyens matériels dont la possession est précaire , à des détails d'organisation qu'un caprice du législa^ lateur peut changer, à des sentiments que l'égoïsme rend de plus en plus inertes.
On a vu , dans le livre précédent , quelles altérations a déjà subies l'organisme, jadis si fort, de l'Église réformée. Les académies et les universités de la Suisse, quoiqu'elles aient mieux résisté jusqu'à présent, ont essuyé plus d'un assaut , et n'en sont pas sorties intactes. Le partage du fonds universitaire deBàle, les- propositions faites à Zurich contre la centralisation des études supérieures, la destitution
BiMOCKATIBS KSFEiSSlrTATIVIS. 91
bratale de tous les membres de Tacadémie de Lau-^.\- , ... ^ ji samie prononcée par un décret, ne sont que les <> \ ? *'^ ^/i symptômes et les avant-coureurs de la décadence ':.^^*^ uv^'-^Kinéyi table dont tontes les institutions de ce genre sont '- ' '* ; « menacées par le régime démocratique.
L'Église catholique, grâce à l'indépendance çt aux appuis extérieurs dont elle jouit, résiste avec énergie, souvent avec succès, aux tendances démocratiques; elle rend, ou du moins elle peut rendre au pays de grands services; mais à quel prix? Triste et bixarre nécessité que celle où nous sommes d'accepter le se* cours de ce despotisme intelligent et organisé contre le despotisme inintelligent et désordonné de l'igno* rance et des instincts populaires i
99 »B Lk DÉMOGRATIB EN 8I7IMB*