‹ De la démocratie en SuisseChapitre 74 sur 163 · TENDANCES POLITIQUES DU GOUVERNEMENT DES DÉMOCRATIES PURES · texte numérisé non relu

TENDANCES POLITIQUES DU GOUVERNEMENT DES DÉMOCRATIES PURES

L'organisation judiciaire des petits cantons n'est point le seul objet sur lequel la critique de Técole dogmatique se soit exercée. J'ai déjà dit qu'on avait qualifié d'oligarchie leur forme de gouvernement. On leur reproche , en outre , des tendances rétrogrades , antifédérales , ultramontaines ; on ne leur pardonne point cette immobilité qui les a retenus jusqu'à ce jour en dehors de certains progrès que les autres États de la Suisse ont faits depuis 1830, ou même auparavant.

Ces torts incontestables d'un côté , ces critiques amères de l'autre , ne sont que la forme nouvelle sous laquelle se manifeste un antagonisme qui date de fort loin et qui doit avoir de profondes racines, puisqu'il survit à toutes les transformations qu'a subies l'alliance fédérale.

La première et la plus cruelle guerre civile qui ait ensanglanté le sol helvétique, celle que fit naître la succession des comtes de Toggenbourg pendant la première moitié du quinzième siècle, fut une explosion de cet antagonisme entre les petits cantons montagneux et les grandes municipalités du plat

pays, entre ces communautés dont les pâturages alpestres faisaient toute la richesse , et les opulentes bourgeoisies qu'un intérêt commun leur ayait données pour alliés.

Vers la fin du même siècle , la lutte faillit se renouveler, tout aussi acharnée, au sujet de la demande faite par les villes de Soleure et de Fribourg d'être admises dans la confédération. Dans le siècle suivant , ce même antagonisme joua son rôle , au moins comme cause latente, dans les guerres religieuses qui suivirent la Réformation.

Plus tard, les cantons forestiers formèrent le noyau le plus persistant de cette opposition qui se manifesta en Suisse contre le système unitaire imposé d'abord par la France, puis adopté et soutenu par les grands cantons. De nos jours, enfin, ce sont encore les petits États du centre qui ont combattu avec le plus d'opiniâtreté pour le maintien du pacte fédéral de 1815; la ligue de Samen, formée par eui dans ce but en 1833, a été la dernière explosion violente de cet antagonisme, dont quatre siècles ne paraissent pas avoir usé la vivacité.

Un fait qui occupe tant de place dans la vie de plusieurs peuples ne doit pas être envisagé comme un simple accident ni expliqué par des causes passagères. Sa véritable explication se trouve sans doute dans la direction imprimée au développement de chaque État par les circonstances locales; elle se

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cache peut-être aussi en partie dans certains replis du cœur humain où je n'essayerai pas de pénétrer. Il me suffît que le fait soit certain , attesté par des témoins irrécusables, visible à l'œil le moins exercé dans les événements les plus décisifs de notre histoire ; car il en résulte évidemment que cet antagonisme doit avoir eu sa part dans les tendances reprochées aux cantons primitifs, et que, pour apprécier le résultat réel de leurs institutions, il faut faire abstraction de tous ceux de leurs actes dans lesquels l'antagonisme a dû exercer son influence.

Laissant donc de côté leur ligue de Samen, leurs exagérations ultramontaines, leurs instructions quelquefois peu fédérales, et tant d'autres manifestations qui n'étaient que le contre-coup de manifestations contraires et correspondantes émanées des grands cantons, je m'attache uniquement à ce qui parait indépendant de cet état de lutte , et je trouve qu'on peut le résumer ainsi : répugnance de sentiment, répugnance instinctive , irréfléchie , pour les innovations de toute espèce qui atteindraient directement ou indirectement les institutions caractéristiques de la démocratie pure, ou les habitudes nées de ces institutions.

Réduit à ces termes, le reproche sera peut-être assez grave, aux yeux des publicistes de l'école dogmatique, pour qu'ils m'accordent les restrictions dont je l'accompagne. Repousser les innovations par

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sentiment, c'est condamner en effet le système entier de cette école qui , dans l'application de ses principes ou de ses formules, ne tient jamais compte du passé ni des sympathies qu'il peut avoir laissées dans le cœur des peuples.

Cette école a malheureusement réussi à fausser le jugement du public dans toute cette zone continentale à laquelle ont été appliquées les doctrines modernes du gouvernement représentatif. On y a perdu de vue, à un point surprenant, la valeur et la portée réelle que peuvent avoir certains faits moraux dans la vie constitutionnelle des peuples; on semble y avoir oublié que l'homme est un être complexe, chez lequel les sentiments irréfléchis peuvent se trouver en même temps à l'état de facultés actives et de facultés passives, jouer par conséquent à la fois, dans la société, le rôle de forces réprimantes et celui d'éléments du bonheur social.

Pourtant , l'Europe actuelle fourmille de phénomènes qu'il est impossible d'expliquer si l'on fait abstraction des faits moraux. L'Angleterre même, cet état modèle, où l'école a puisé primitivement ses doctrines fondamentales, présente d'insolubles énigmes à qui nie la valeur des sentiments, soit comme élément de force * gouvernementale , soit comme élément de bonheur social.

L'école trouve plus simple de condamner péremptoirement toute aristocratie , toute monarchie abso-

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lue* tout gouvernement de privilège. Renonçant à expliquer l'histoire, qu'elle connaît peu ou qu'elle comprend mal , elle ne fait dater le bonheur et la véritable existence des peuples que du jour oîi ils ont échangé leurs vieilles formes de gouvernement organiques et nationales contre l'inappréciable bienfait d'un mécanisme représentatif.

Sans nier aucun des théorèmes sur lesquels repose l'excellence du gouvernement représentatif et sa supériorité théorétique sur tous les gouvernements connus qui en diffèrent, je pense qu'il y a beaucoup d'illusions dans l'engouement actuel de certains publicistes pour ce régime, beaucoup d'imprudence dans le zèle avec lequel ils décrient et déprécient le droit historique partout où quelque institution con* sacrée par le temps gène l'application de leurs théories.

L'histoire prouve que les institutions qui, grâce à leur longue durée, se sont en quelque sorte confondues avec la vie d'un peuple et sont devenues, pour lui, les objets d'un amour et d'un respect non raisonnés, remplissent mieux leur but, tant qu'elles conservent ce caractère , que des lois rédigées avec soin selon les principes de la science.

Je dis tant qu'elles conservent ce caractère , parce qu'il arrive souvent que de pures formes, privées depuis longtemps de l'esprit qui les avaiWnimées à leur origine, et réduites à l'état de lettre morte, sont

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