DES MOEURS
Le lecteur ne doit point s'attendre à trouver ici un tableau des mœurs et de la vie sociale des vingtdeux cantons de la Suisse; d'abord, parce qu'il serait difficile d'énoncer à cet égard des jugements qui pussent s'appliquer à tant de populations différentes, et qu'il me répugnerait également soit de louer ce qui ne mériterait point l'éloge, soit de blâmer ce qui ne serait point digne de blâme ; ensuite, parce que je ne pourrais dire le mal même dont l'existence me serait parfaitement connue, sans m'imposer de nombreuses réticences qui ôteraient à ce tableau toute couleur et tout intérêt.
Je dois d'autant plus m'interdire ce sujet, que la nation suisse est envisagée avec une injuste défaveur presque partout, sur la foi de quelques voyageurs rancuneux ou frivoles et de quelques historiens ignorants ou haineux, qui n'ont compris ou voulu com-
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prendre que le mauvais côté de nos mœurs et de notre histoire.
Il y a peu de peuples, en Europe, dont la nationalité soit aussi vieille que la nôtre et dont Tindividualité politique se soit conservée aussi longtemps intacte. Si l'orage de la fin du dernier siècle nous a fait plier, il ne nous a pas rompus comme tant d'autres. Où les Suisses trouveront-ils, sur le continent, un peuple dont le pays n'ait pas été. comme le leur et plus que le leur, envahi, occupé, mis à contribution par des armées étrangères? un peuple qui puisse leur faire honte de quelques humiliations effacées par tant de glorieux souvenirs?
La tache des capitulations, si elle n'a pas été lavée par tout le sang mesquinement payé qu'elle a fait, répandre , peut-elle se comparer aux crimes et aux bassesses dont les annales des monarchies européennes sont pleines ?
Le Suisse peut donc marcher tête levée au milieu des nations, et : T)ieu ne plaise que je fournisse jamais à la malveillance de l'étranger des motifs dont elle ne s'empresserait que trop de faire usage pour refuser aux enfants de l'Helvétie l'estime à laquelle ils peuvent et doivent prétendre !
Je veux seulement dire quelle doit être chez un tel peuple , au milieu d'une société qui ne diffère pas essentiellement de celle des autres États de l'Europe , l'action de la démocratie sur les mœurs ; je
veux donner une idée générale de la manière dont celte action s'exerce et des résultats qu'elle pourra produire.
Ce point de vue est d'ailleurs le seul qui entre dans le plan de mon ouvrage ; car, les institutions démocratiques étant nouvelles en Suisse, il serait peu raisonnable d'attribuer à leur influence tout ce qui caractérise l'état présent de la société.
J'ai déjà eu plusieurs occasions de remarquer, en parlant des formes du gouvernement, que la Suisse est dans un état de transition où l'effet des institutions antérieures se manifeste encore et neutralise, jusqu'à un certain point, celui des institutions actuelles. Ces traces du passé ne sont nulle part plus profondes et plus visibles que dans les mœurs et dans les habitudes nationales. Le tableau de ces mœurs et de ces habitudes serait donc en dehors de mon sujet. Ce n'est pas la démocratie qui les a faites ce qu'elles sont aujourd'hui; elle tend au contraire à les rendre essentiellement différentes.
La démocratie agit sur les mœurs de deux manières : par le déplacement qu'elle opère dans les influences morales, et par le développement qu'elle imprime à certaines tendances individuelles.
Partout il existe dans la société plusieurs classes, formant comme des couches superposées les unes aux autres; partout aussi les classes supérieures obtiennent une influence plus ou moins puissante sur
les classes inférieures ; mais c'est dans les républiques surtout que se manifeste cette influence, parce que les notables y sont à la tête de la société, n'ayant au-dessus d'eux ni cour ni prince qui les domine et les eflace. Les familles que leur fortune , leurs titres ou leur ancienneté placent au premier rang, attirant les regards de tout le monde, sont un objet d'envie ou d'émulation pour celles du second rang, qui, à leur tour, servent de point de mire à la classe moyenne , et cette hiérarchie descendante , se graduant à l'infini , étend jusqu'aux rangs les plus in* fîmes l'influence des sommités. La foule, qui ne voit rien au delà de ces sommités, est disposée à les prendre pour modèles, à subir leur autorité, à se laisser guider par leur exemple dans beaucoup de choses, et notamment dans ce qui tient aux mœurs et à la conduite de la vie. Si les premières familles se distinguent par une conduite régulière , par des prin* cipes solides, par des habitudes décentes, la société entière sera morale et vertueuse, pourvu que la république soit constituée de telle sorte que l'ordre politique ne se trouve pas en désaccord avec l'ordre social.
Supposez que le gouvernement de cette république soit une aristocratie mitigée , dans laquelle le pouvoir, sans être exclusivement le partage d'un petit nombre de privilégiés, est réservé cependant aux seuls notables, au moyen de certaines conditions de
fortune et de capacité exigées pour l'exercice des droits politiques.
Cet état de choses doit porter les influences dont j'ai parlé au plus haut degré qu'elles puissent atteindre. En effet, d'un côté, les sommités sociales, joignant à leur supériorité de position celle des emplois dont elles sont revêtues, jouissent à peu près sans partage de l'autorité dont elles ont besoin pour imposer leurs notions morales et leurs principes aux autres classes. Leur exemple a tout l'éclat que peut avoir celui du prince dans une monarchie.
D'un autre côté, les notables, n'étant pas appelés au gouvernement par le fait seul de leur naissance, mais par un choix auquel la constitution accorde une certaine latitude, éprouvent le besoin de se recommander aux électeurs par des qualités morales ; ils ont un intérêt direct à donner le meilleur exemple possible.
D'ailleurs, la classe dans laquelle se trouvent concentrés le droit d'élire et celui d'être élu, étant composée en entier de citoyens qui ont beaucoup à perdre, et pour lesquels l'ordre et la sécurité sont des avantages supérieurs à la hberté môme, est tout entière intéressée à la propagation des idées morales, au maintien des bonnes mœurs et de la religion. Les notables qui veulent gouverner la république, ne le pouvant que par les suffrages de cette classe et avec son appui, se voient donc obligés de professer des
principes et de suivre une ligne de conduite conformes à la morale.
Enfin, la grande masse des prolétaires n'ayant aucune part à Texercice des droits politiques, ceux qui aspirent aux magistratures n'ont point à capter ses suffrages ni à flatter ses instincts ; ils sont indépendants de cette classe et placés, par conséquent, de manière à conserver intact, sans interruption, l-ascendant qu'ils ont obtenu sur elle.
Si maintenant , sans altérer l'organisation d'une telle société , on y introduit la démocratie dans le gouvernement, il est aisé de prévoir quelles seront les conséquences d'une pareille modification. Rien ne sera changé au premier moment dans la position relative des divers éléments dont se compose la société. La hiérarchie sociale subsistera, fondée sur des avantages permanents auxquels la nouvelle constitution ne porte aucune atteinte. Mais , la hiérarchie politique étant abolie, ce fait doit produire avec le temps une révolution dans les rapports qu'a établis la hiérarchie sociale.
D'abord , les notables , en perdant le pouvoir et surtout le droit exclusif qu'ils avaient d'y arriver, perdent un moyen puissant de corroborer et d'exercer leur influence morale. Ainsi affaiblie , cette influence ne tardera guère à être neutralisée ou contrariée par celle qu'obtiendront les hommes nouveaux que la faveur populaire élèvera au gouvernement et
qui, avec la haine des classes autrefois privilégiées, y apporteront le désir trop naturel de les exclure du pouvoir, de leur en fermer l'accès pour toujours, et de faire en tout le contraire de ce qu'elles avaient fait.
l «^^ I Ensuite, que feront les notables ainsi évincés de
V Vv-V* ^ *****^' leur position politique? Les uns, et ce seront peutêtre les meilleurs, renonceront à s'occuper de la chose publique. Le dégoût qu'inspirent les exagérations démocratiques à tout esprit juste et cultivé, le mépris que plusieurs des parvenus de la démocratie ne méritent que trop, le découragement dont on est pris à la perspective d'une lutte sans espoir et sans succès, d'autres motifs peut-être moins purs, expliquent de reste cette abdication , cette annulation à laquelle se sont condamnés les membres de la classe dominante dans plusieurs cantons de la Suisse. Malheureusement, cet abandon de la vie publique exerce une action fâcheuse sur leur vie privée. N'ayant plus de fonctions qui les mettent en vue , ils se sentent moins sous le réat de l'opinion publique et ne s'imposent plus le devoir de l'éclairer par leurs discours et de la guider par leur exemple. N'ayant plus les distinctions politiques, ils se distinguent par leur faste s'ils ont de la fortune, ou s'ils savent en acquérir ; ils se séparent plus que jamais du reste de la nation par leur genre de vie, par leurs goûts, par leurs relations avec l'étranger ; ils détruisent ainsi
peu à peu ce que la démocratie aurait pu leur laisser d'influence morale sur les] classes inférieures du peuple.
D'autres notables, quelquefois par des motifs tout à fait purs, chercheront à conserver une part active dans le gouvernement, et ils y parviendront ; mais à quel prix? Ce ne sera plus à l'élite des citoyens qu'ils devront leur nomination, mais à une masse de prolétaires dirigée par quelques démagogues. Leur position les dispensera peut-être, au premier moment, de faire des sacrifices de principes ; mais elle ne les dispensera point d'user de ménagements et d'égards envers la multitude qui les élira et envers les hommes populaires qu'elle leur donnera pour collègues. Ces ménagements, ces égards dus aux personnes , dégénéreront bientôt en indulgence pour les actes, en tolérance pour les doctrines. Alors les notions morales et la conduite du magistrat auront beau rester pures, elles seront dépouillées de toute l'autorité qui les rendait influentes sous un autre régime ; elles ne se propageront plus comme jadis par le rayonnement ; elles ne combattront plus activement les passions antisociales et l'immoralité (1).
(1) I/aristocratic des anciens cantons de Berne, de Fribourg, de Bftie, de Luccrne» s'était corrompue, comme celle de Venise, comme celle do Gènes, sans doute ; mais c'est que cette aristocratie héréditaire, réduite à un petit nombre de familles et strictement fermée, vivait trop loin du peuple, trop indépendante de Topinion, même de celle des classes moyennes. £llc avait se» mœurs et ses idées à elle, et tirait vanité de
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L'effet produit par la démocratie sur la position des classes supérieures de la société ressemble à celui que produit le despotisme d'un seul. Dans les monarchies absolues , on voit aussi l'aristocratie de naissance ou de fortune embrasser tantôt le parti de l'inaction, tantôt celui de la servilité, et, dans l'un comme dans l'autre cas, perdre à peu près toute son influence morale sur les classes inférieures.
On conçoit, au surplus, que cet effet ne se complète qu'avec le temps. La génération qui assiste au changement a contracté des habitudes qui ne se détruisent pas en un jour ; celle qui lui succédera n'aura plus que des traditions ; sous la suivante , rien ne tempérera plus l'action dissolvante du nouveau régime.
J'ai dit que la démocratie agit encore sur les mœurs par l'essor qu'elle imprime à certaines tendances individuelles. En effet, comme elle excite et réveille, par son principe, les facultés actives de cha-
leur contraste avec les mœurs et les idées du reste de la société, parce qu'elle y voyait un privilège de plus qui était la conséquence des autres. Sa position était la même que celle des nobles de l'ancien régime en France, pour lesquels l'opinion de la cour était tout, celle de la bourgeoisie, rien. L'aristocratie bourgeoise, celle des notables, la seule dont il soit question ici, n'est jamais placée de la même manière. Elle n'est ni strictement fermée, ni indépendante de l'opinion des classes qui sont au dessous d'elle, ni assez peu nombreuse pour qu'il n'y ait point de concurrence, et par conséquent d'émulation entre ceux qui la composent.
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que individu, elle s'efforce, par Tapplication de son principe , d'ouvrir à chacun la plus grande sphère d'activité possible ; mais il arrive le plus souvent que cette extension de la liberté de penser et d'agir ne profite qu'aux tendances antisociales. Il en résulte alors, au lieu d'une plus grande somme de liberté pour tous, la licence d'une classe aux dépens de la liberté et de la sécurité de toutes les autres. C'est ainsi qu'une extension exagérée de la liberté d'industrie a favorisé en Suisse l'abus des boissons spiritueuses et tend à propager d'une manière alarmante le vice de l'ivrognerie (2) ; c'est ainsi que la Hberté illimitée de la presse y est devenue le libre essor de toutes les passions haineuses aux dépens de la vérité, de la justice et de la concorde, seuls fondements durables du bien-être social et de la vraie liberté !
Cet éveil et cet essor donnés en môme temps à des instincts pervers ou ignobles sont particulièrement
(2) Autrefois l'industrie du marchand de vin et de liqueurs en détail ne pouvait être exercée qu'en vertu de concessions que le gouvem(y ment pouvait refuser; aujourd'hui, dans plusieurs cantons, sous l'influence des idées populaires, le régime des concessions a été remplacé par celui des patentes, sous lequel chacun peut exercer l'industrie dont il s'agit, en demandant et en payant une patente qu'on ne peut lui refuser. Dans le canton de Vaud, où ce changement vient récemment d'être opéré par une loi, il a donné lieu à un débat fort animé entre l'organe de la presse radicale et celui de la presse conservatrice, débat dans lequel la distribution des rôles et les arguments allégués de part et d'autre caractérisent fort bien l'esprit et le but de la loi en question.
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dangereux dans un pays tel que la Suisse, oîi la poursuite des intérêts privés offre si peu de carrières capables d'absorber les facultés actives de ceux qui les embrassent, où il reste tant de loisir aux hommes les plus strictement obligés, par leur position, de se livrer à une telle poursuite.
Lorsque, après avoir habité les principaux théâtres de l'industrie européenne , on traverse les petites villes et les campagnes de la Suisse, on se demande quel usage peut faire ce peuple inoccupé de l'immense liberté que lui assurent ses lois. Hélas ! plus d'une fois le tocsin d'alarme et les hurlements de l'émeute se sont chargés de faire la réponse I