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DES PARTIS

Ce chapitre est le complément de celui qui précède, car les partis sont, dans la démocratie, un élément capital des mœurs nationales.

L'homogénéité des opinions et des intérêts , chez une nombreuse collection d'individus, étant un fait anormal, Texistence des partis suppose toujours, de la part d'un certain nombre des meneurs ou des menés dont ils se composent, des sacrifices de convictions, même d'intérêts ; sacrifices qui ne peuvent être que le résultat des passions excitées par le conflit. L'esprit de parti est donc ou une passion spéciale, ou le produit compliqué de plusieurs passions, et, en cette qualité, il doit agir sur les mœurs beaucoup plus que ne pourrait le faire la simple diversité des opinions.

Deux causes contribuent, en Suisse, à ce caractère passionné de l'esprit de parti. La première , c'est la petitesse extrême du théâtre sur lequel les partis se démènent. Les adversaires politiques y vivent tellement rapprochés les uns des autres, que les rapports sociaux se ressentent inévitablement des divergences d'opinions et les font presque toujours dégénérer en animosités personnelles. Comment les hommes d'une

même opinion vivraient-ils entre eux, sans contact avec ceux qui pensent autrement , dans ces petites villes qui comptent la plupart moins de vingt mille âmes de population?

Les membres les plus extrêmes de chaque parti ne peuvent éviter de se rencontrer, de se connaître, de se heurter, par conséquent de se haïr, de se mépriser ou de se craindre mutuellement. Le commérage, si actif dans les petites villes, ajoute son venin à ces divisions intestines. Chacun sait ou croit savoir en détail les motifs de l'opinion et de la conduite de ses adversaires; motifs de vanité blessée, d'ambition présomptueuse, de honteuse servilité, d'orgueil aristocratique, tous de nature à faire tache sur le caractère de ceux qui s'en inspirent. La défiance et la répulsion qu'éprouvent les uns pour les autres ceux qui se jugent réciproquement avec tant de sévérité, passant de la vie publique à la vie privée, des relations d'affaires aux relations de société, deviennent une injure permanente qui exclut toute possibilité de rapprochement et de conciliation.

Les inégalités sociales sont une seconde cause qui agit dans le même sens, et qui a joué, dans l'histoire des partis en Suisse, un rôle important.

Les révolutions de 1814 furent le résultat d'une réaction générale contre les principes démocratiques introduits dans les institutions cantonales depuis 1798, et tempérés, mais non abolis, par les chartes

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de la Médiation. Cette réaction replaça les anciennes classes privilégiées dans une position presque semblable à celle qu'elles avaient occupée jusqu'à la fin du siècle dernier. Il se forma partout, sous la protection des influences alors dominantes en Europe, une classe gouvernementale, composée d'un certain nombre de familles qui, de droit ou de fait, accaparaient toutes les charges honorifiques de l'État. Dans les cantons qui avaient formé antérieurement des républiques souveraines, la classe gouvernementale était composée en grande partie des anciennes familles privilégiées; dans les cantons nouveaux (1), elle se recruta de quelques parvenus , grands propriétaires ou grands capitalistes.

Ceux qui n'ont jamais vécu en Suisse peuvent difficilement se faire une idée juste de l'esprit d'exclusion et de la morgue nobiliaire dont ces classes étaient animées. Je n'exagère point en affirmant que l'accès des sociétés patriciennes était plus difficile pour un plébéien, que celui de la cour d'un prince ne l'est pour le moindre de ses sujets. La ligne de démarcation était si profonde , que la trace en est encore visible aujourd'hui et semble ne pouvoir s'effacer qu'avec du sang.

(1) Les canlons nouveaux sont ceux dont le territoire a fait jadis partie, et n'a été détaché que depuis 1798, de celui des anciens cantons, tels sont ceux de Vaud, d'Argovie, de Thurgovie, du Tessin.

Cependant bon nombre de plébéiens s'étaient élevés par leur fortune, par leur éducation, quelquesuns par une illustration noblement acquise, au niveau de cette aristocratie dont ils ne se voyaient plus séparés que par la lettre des constitutions et par un préjugé traditionnel. Ces plébéiens devinrent le noyau d'une opposition qui ne tarda guère à se former dans chaque État, et dont le mobile avoué fut le désir de mettre fin aux exclusions politiques rétablies par les chartes de 1815, quoique le mobile secret en fût bien souvent le dépit causé par les exclusions sociales que le préjugé avait maintenues.

Celte opposition, dirigée par des hommes auxquels leurs lumières et leur position inspiraient le respect des droits acquis , et chez lesquels l'amour de Tordre se joignait à une parfaite intelligence des formes constitutionnelles, devait gagner et gagna eu effet prompteraent du terrain. Admise dans tous les corps législatifs, elle ne tarda pas, quoique toujours en minorité, à y obtenir une influence considérable. Ses allures et ses principes étaient ceux de l'opposition française contemporaine. Elle demandait la liberté de la presse, l'extension des droits électoraux, la séparation des pouvoirs et l'amovibilité des fonctionnaires ; mais la licence actuelle du journalisme, le suffrage universel, l'annulation du pouvoir exécutif, lui auraient inspiré encore plus de répulsion que l'absence totale des garanties qu'elle réclamait. C'é-

tait, comme parti, le vieux libéralisme, le whiggisme pur, sans mélange aucun de radicalisme.

Tant que ce parti fut en minorité, il absorba toutes les opinions plus démocratiques, il rallia autour de lui toutes les oppositions plus avancées dont le germe existait dans la société. Ce phénomène des ondulations politiques, si souvent observé depuis qu'il existç des États républicains, est la source de mainte illusion, et aussi de mainte faute. Les partis voient l'ennemi qui est devant eux et qui leur résiste, jamais celui qui, aujourd'hui derrière eux, ne les appuie en apparence que pour se faire place à leurs dépens et gagner du terrain dans l'arène.

Ainsi les révolutions de 1830 et de 1831 , favorisées d'abord et approuvées par l'opposition libérale des quinze années qui avaient précédé , l'entraînèrent bien au delà du point où ses principes l'auraient arrêtée. L'intervention des masses populaires et la brusque dissolution des gouvernements établis , faisant surgir de toutes parts des tendances démocratiques auparavant comprimées, donnèrent la direction du mouvement à des démagogues et à des théoriciens dont l'influence avait été jusqu'alors à peu près nulle , ou ne s'était manifestée qu'en dehors de la sphère gouvernementale. Le radicalisme entra en lice et joua, depuis lors, dans les affaires de la Suisse, un rôle important. Toutefois, ses premiers organes furent bientôt débordés à leur tour par des tendances II. 20

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plus subversives dont ils ne purent se rendre maîtres.

Le radicalisme fut d'abord une théorie purement politique professée surtout par deux classes d'hommes, qui exercèrent une influence décisive sur les mouvements révolutionnaires et sur les constitutions émanées de ces mouvements. La première se composait d'hommes pratiques, en particulier d'hommes de loi, capables, mais peu fortunés, distingués dans leur sphère, mais auxquels Téducation n'avait donné ni la connaissance du monde et de ses usages, ni un esprit étendu et cultivé. L'ordre de choses précédent les avait entièrement écartés des affaires et ne leur avait laissé, pour y parvenir un jour, que les voies révolutionnaires et la popularité. Une telle position devait les conduire nécessairement à des doctrines démocratiques exagérées , que leur inexpérience des affaires leur permettait d'ailleurs de considérer comme inoffensives et applicables.

Ceux-là, une fois parvenus au pouvoir et revêtus de fonctions executives, n'ont eu garde d'appliquer aux actualités de leur propre ressort les conséquences extrêmes de leurs principes ; ils se sont arrêtés devant celles qui les auraient atteints eux-mêmes dans leur nouvelle position, et n'ont persisté que là oii ils pouvaient le faire sans compromettre l'ordre de choses qu'ils avaient établi, cherchant ainsi à retenir, d'une main, la popularité, de l'autre» le pouvoir.

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Celte position, do jour en jour plus difficile à conserver, quelques-uns Tont déjà perdue et sont devenus les adversaires avoués du radicalisme; tandis que d autres, pour avoir été conséquents à leurs principes, ont perdu le pouvoir , au moins temporairement, par Tefifet de ces réactions qui se sont opérées çà et là dans les démocraties représentatives.

La seconde classe comprenait des théoriciens de cabinet, de ces incorrigibles rêveurs qui déduisent d'une idée abstraite toute une organisation politique, sans se douter qu'il y ait d'autre puissance dans le monde que celle de la raison, d'autres besoins dans la société que ceux de la logique. Ceux-ci, après avoir joui d'une grande popularité pendant la période révolutionnaire, se sont vus abandonnés à moitié chemin par les majorités, impatientes de jouir et fort peu soucieuses d'un idéal qu'elles ne comprenaient pas. Ils ont eu le sort de ces drapeaux autour desquels une armée se rallie pendant la guerre et que l'on dépose, à la paix, dans les temples.

En dehors de ces deux classes, le radicalisme ne se trouve guère à l'état de doctrine systématique et raisonnée. C'est une tendance, ou plutôt c'est le résumé des tendances anarchiques et subversives que les instincts populaires, livrés à eux-mêmes ou mal dirigés , font naître et développent dans le sein des sociétés démocratiques. Pour que ces tendances se manifestassent avec leur véritable caractère, il fallait

que le cercle des applications possibles de la souveraineté du peuple eût été à peu près parcouru, et que la pratique eût montré aux hommes de bonne foi les limites dans lesquelles la théorie devait absolument se restreindre. Ce moment est arrivé; T expérience est complète en Suisse ; aussi , depuis quelques années, le radicalisme tend à s'isoler de plus en plus de toutes les opinions consciencieuses, raisonnées. systématiques, tandis que celles-ci se rapprochent et se rallient peu à peu sous la bannière du parti conservateur .

Le parti radical , tel qu'il nous apparaît aujourd'hui, a pour mobiles non des intérêts généraux et sérieux auxquels l'organisation politique puisse et doive pourvoir, mais des besoins individuels de licence, d'agitation et de domination, qui ne sauraient être satisfaits par aucune organisation durable. A défaut de principes qui méritent ce nom , il invoque des formules dont l'application n'admettrait ni ménagements d'aucune espèce ni transactions avec les droits acquis.

Ce sont des barres de fer qu'il passe, comme un niveau, sur toutes les institutions, et qu'il a soin de rougir au feu des passions , afin qu'elles brûlent les obstacles qu'elles ne réussiraient pas à briser.

On trouve dans ce parti quelques enthousiastes de bonne foi , puis des esprits incultes ou bornés qui, une fois lancés dans une mauvaise direction, la sui-

vent aussi loin qu'elle les mène; le reste se compose de renverseurs et de niveleurs pour lesquels le radicalisme n'est qu'un instrument. Tout homme que des passions mauvaises rendent mécontent de la société dans laquelle il vit est acquis au parti radical. Les médiocrités envieuses, les vanités non satisfaites, les amours-propres froissés, les ambitions refoulées, les réputations souillées, les probités équivoques, les fortunes dérangées, les existences dissolues, se rencontrent là et s'unissent dans un besoin commun de renverser ou de troubler , ne fût-ce que pour un temps , Tordre établi par les lois et par les mœurs. A ces éléments divers s'associe enfin, occasionnellement et sans parti pris , la multitude qui n a rien à perdre, et aux yeux de laquelle l'émeute apparaît en perspective comme un jour de vacance, comme une fête où le bruit et l'orgie feront diversion à ses travaux ordinaires.

Derrière les manifestations du parti radical , on chercherait en vain une idée politique, une conception qui pût soutenir le moindre examen. Les formules dont il fait usage ne sont que des symboles conventionnels destinés à cacher les mobiles impurs qu'il n'ose pas encore avouer.

Aussi les éléments dont il se compose ne sont-ils propres à aucune nation, à aucune époque, à aucune contrée ; ils existent dans toutes les sociétés corrompues, qu'elles soient monarchiques ou républicaines.

Partout où le vice et la misère, en s'étendant et en se propageant, ont lié par un intérêt commun des hommes appartenant à diverses catégories sociales, on voit se ranger sous la bannière tantôt d'un individu, tantôt d'une faction, cette tourbe ennemie de tout ordre légal et de tout frein moral qui forme le principal corps d'armée du radicalisme.

Je n'en veux pour preuve que les détails fournis par Salluste sur les partisans de Gatilina. On y trouve énumérés et caractérisés les éléments divers dont je viens de faire mention, comme si l'historien avait eu devant les yeux, au lieu de la société romaine, quelqu'une de nos sociétés modernes (2). Rome pervertie avait comme nous ses clubs révolutionnaires , et là grouillaient dans l'ombre des appétits sensuels , des sentiments haineux, des principes anarchiques, auxquels il ne manquait du radicalisme que le nom.

Nous avons cependant quelque chose de plus que les sociétés anciennes. Quand on suit avec attention ce qui se passe dans la région inférieure des débats politiques, on ne peut se dissimuler que le parti ra-

(2) « Neque lolum iUli alieoa mens erat, qui conseU conjuralionis » fuerant ; sed omnino cuncta plebs, novarum rerum studio, CatilîBS » incepta probabat. Id adeo yidebatur more suo facere; uam senaper » in cWItate, quibus opes null» sunt bonis invident, malos extollant, » vêlera odére, nova eioptant, odio suarum rerum mutari omnit stu- » dent ; in turba et scditiooibus sine cura aluntur. » — « Ad hoc, qui- » cumquc aliarum atque senatus partium erat, conturbari rempublicam

uam minus valere Ipsi malebant, etc. •

dical, quelque extrême, quelque niveleur qu'il paraisse, est menacé de se voir débordé par une faction qui, non contente de bouleverser Tordre établi, aspire à en fonder un nouveau.

Le communisme, le fouriérisme et d'autres systèmes du même aloi commencent à fermenter dans les esprits qu'une éducation libérale n'a point développés, mais que les discussions des clubs et la lecture des feuilles radicales ont éclairés d'une demilueur et stimulés à la réflexion. Il y a « en un mot, dans les sociétés démocratiques de la Suisse, le germe d'un parti socialiste.

Ce fait n'a rien qui doive surprendre. Il n'est point nécessaire, pour l'expliquer, de recourir à l'influence exercée par les publications communistes de la France ou de l'Allemagne. Les idées, les théories ont pu venir de là, mais elles ont trouvé un terrain merveilleusement propre à les rendre fécondes. Le développement de la démocratie , dans une société où les inégalités ont ce caractère de permanence qu'on leur voit en Suisse, devait amener un tel résultat.

Les idées et les institutions démocratiques impriment aux facultés actives de l'homme un essor auquel l'exercice des droits politiques est loin de suffire. Si donc les circvonstancos ne permettent pas à chaque citoyen d'appliquer cet essor, avec un avantage prompt et certain, à la poursuite de ses intérêts privés ; si la pauvreté , si une condition inférieure

est un mal réel et profond dont celui qui en est atteint ne puisse attendre le remède ni d'aucun déploiement de ses forces individuelles, ni d'aucune réforme politique, le surcroît d'activité mis en valeur par les institutions démocratiques doit finir, après quelques infructueux essais, par se porter sur les questions sociales, sur la réforme d'un système dans lequel tant de passions, chaque jour remuées et surexcitées, se trouvent à l'étroit.

Il y a donc quelque chance pour que les idées socialistes gagnent du terrain en Suisse. Quant à leur triomphe, il y est plus impossible aujourd'hui qu'il ne l'eût été il y a trois siècles. Si les lois distributives de la propriété subissent quelque part une transformation, ce sera d'abord dans les grands foyers d'industrie, où la concentration des capitaux et la dissolution des familles prolétaires sont arrivées à un degré extrême, tandis que les limites de ce que peut le travail humain combiné avec l'association des forces individuelles y ont été reculées à perte de vue.

Les socialistes n'étant et ne pouvant être, en Suisse, que des auxiliaires du parti radical, leur apparition a ceci d'avantageux, qu'elle augmente la répugnance qu'inspirent les vues de ce parti, et contribue à rallier au parti conservateur , par leurs intérêts . une quantité d'hommes que leurs opinions n*y auraient pas amenés.

Les doutes élevés sur la question du tien et du

mien , les menaces directes ou indirectes contre la propriété, dans un pays oîi il est si di£Qcile d acquérir et si important de conserver , seront un ciment admirable pour unir ensemble tous ceux qui ont quelque chose à perdre.

Les symptômes de socialisme ont été jusqu a présent trop clair-semés, trop insignifiants, pour donner lieu à cette cohésion , qui formerait de tous les adversaires du radicalisme un seul parti. Dans Tétat actuel de Topinion, le parti même qu'on désigne sous le nom de conservateur est fort loin d'être homogène par ses idées, encore plus loin d'être uni dans ses manifestations et dans ses actes. Les causes diverses qui ont fait surgir dans les divers Etats des tendances radicales, et les institutions sous le régime desquelles s'est développée la résistance en faveur de l'ordre légal, ont imprimé à cette résistance des directions si peu concordantes, qu'il est souvent plus difficile de les concilier entre elles qu'avec les principes de l'ennemi commun.

Les monarchistes de Neuchâtel, les ultramontains de Lucerne et des petits cantons, les antistraussiens de Zurich, l'aristocratie bourgeoise de Berne, de Bàle-Ville , du Tessin , du Valais , se distinguent par des opinions bien tranchées du parti simplement conservateur , auquel appartient en général la classe la plus éclairée de la société, soit dans ces mêmes cantons, soit dans les autres.

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Ces fractions-là du parti de la résistance ont pour ciment des intérêts majeurs, tantôt matériels, tantôt d'une nature plus relevée, qui les rendent agissantes, et au besoin révolutionnaires (3). Ce qu elles veulent, c'est moins la conservation de ce qui est établi de fait par les lois, que le maintien ou le rétablissanent d'un certain ordre de choses qu'elles considèrent comme le seul légitime ou comme le seul convenable. On les a vues, au moins une partie d'entre elles, se liguer ensemble, malgré le peu d'homogénéité de leurs éléments, lorsqu'il s'agissait de repoussar une tendance qui les menaçait toutes. On a vu, on voit encore aujourd'hui la bourgeoisie prolestante de Bàle-Yille et la monarchie protestante de NeucbÂtel faire cause commune avec les démocraties ultra*catholiques de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald (4).

Il y a dans ces partis des convictions fortes et des sentiments profonds, par conséquent de la vie, de l'esprit de corps, de la discipline. Chacun d'eux agit comme un seul homme. Si jamais une réaction gé-

(3) Témoins la ré?olation de 1S39 à Zurich, les deux couspirations récentes dans le Tessin, les troubles de 1835 et de 1841 dans le eantoa d'Argovie, etc., etc.

(4) Ces États formaient le principal noyau de la ligue de Sarnen« qui faillit, en 1833, amener la guerre civile. Les modifications projetées alors, dans le pacte fédéral, par la majorité des grands cantons, étaient le motif réel de cette ligue. Les griefs énoncés dans le manifeste qu'elle adressa aux autres États étaient surtout Tadmission en Diète des députations de Bàle-Campagno et de Schwitv-Exlériaur.

EÉStlLTATS GÉNÉRAUX. 315

nérale s'organisait en Suisse contre les tendances radicales, ils en seraient les chefs, ils lui serviraient de centre, ils lui donneraient le mot d'ordre et le signal du ralliement.

Les autres conservateurs sont proprement les seuls qui méritent d'être appelés ainsi; car le sentiment qui leur est commun, c'est la haine des révolutions. Conserver l'ordre légal, la constitution établie, c'està-dire ne procéder à aucune réforme politique ou législative que par les voies strictement constitutionnelles et lorsque le besoin s'en fait réellement sentir, voilà leur principe. Sur tout le reste, ils s'entendent peu et semblent quelquefois plus éloignés les uns des autres que de leurs adversaires. Voici pourquoi.

Dans quelques États, le régime démocratique a succédé à une constitution décidément vicieuse, qui ne donnait pas au peuple, dans les affaires du pays, la participation que son développement intellectuel comportait. En même temps, la nature et les circonstances du pays étaient telles, que la réforme s'y est opérée presque d'un commun accord, en famille, sous la direction des citoyens les plus éclairés , par conséquent sans blesser aucun sentiment patriotique, sans porter préjudice aux institutions vraiment nationales, sans léser aucun des intérêts du canton. Là les conservateurs peuvent être attachés non-seulement à la constitution établie » mais aux principes même

qu'elle consacre ; ils peuvent aimer la démocralie, qui, dans les limites de l'application qu'ils en ont faite, leur a paru inoffensiye, juste, bienfaisante.

D'autres Etats ont reçu leur constitution des mains de l'émeute, et d'une émeute radicale, qui, en détruisant une constitution parfaitement adaptée aux besoins du pays et aux conditions de la société, a ébranlé du même coup tout le système d'institutions auquel se liait, pour les meilleurs citoyens, le sentiment de la nationalité, a compromis les plus grands intérêts de l'État, et a peuplé les corps constitués d'hommes jusqu'alors inconnus, dont l'incapacité, l'immoralité ou les passions haineuses inspirent une défiance profonde. Là les conservateurs peuvent bien se rallier à une constitution qui est devenue le droit positif de leur pays ; mais ils ne se rallient point aux principes dont le triomphe a été pour leur patrie une humiliation et un désastre.

J'ai choisi à dessein , parmi les réalités qui me sont connues, deux cas extrêmes, afin de faire comprendre comment les circonstances qui ont accompagné dans chaque État l'introduction du régime démocratique ont pu donner à des fractions diverses d'un même parti, composées d'ailleurs de catégories sociales identiques, des opinions et des sentiments tout à fait dissemblables. Il est évident que les conservateurs de la première hypothèse pourront se trouver en désaccord avec ceux de la seconde sur

maintes questions importantes de politique fédérale et de législation constitutionnelle.

A cette cause de désunion , et par conséquent de faiblesse, pour le parti conservateur, s'en joint une autre dont l'action se fait sentir dans la plupart des États, quoiqu'à des degrés divers : c'est l'absence de cet esprit collectif qui, subordonnant les opinions individuelles aux intérêts communs, fait agir un parti avec ensemble et vigueur.

L'uniformité d'opinion entre plusieurs hommes sur tous les détails d'un système politique est chose infiniment rare et jamais durable. Il n'y aurait point de partis honnêtes , si cette uniformité pouvait être considérée comme une condition morale de leur existence.

L'uniformité de sentiments et de tendances, l'accord sur un petit nombre de principes dirigeants, sont au contraire possibles; mais, pour que ce lien suffise, pour qu'il donne à un parti la force et l'unité nécessaires, il faut que les tendances et les sentiments dominent, parleur énergie, les opinions individuelles; il faut que les principes dirigeants soient l'expression de croyances aussi profondes que sincères, ou d'intérêts auxquels tous les autres peuvent être sacrifiés.

Or, voilà ce qui manque dans nos républiques. Les tendances politiques sont inconstantes ou inertes, grâce à la multitude des idées mises chaque jour en circulation et des voies ouvertes à notre activité in-

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tellectuelle ; les sentiments républicains sont neutra* lises par ceux que développent et alimentent les mille rapports dans lesquels nous place la civilisation moderne ; les principes sont énervés par le doute et par l'esprit d'analyse ; les intérêts du citoyen sont oubliés au milieu des besoins de vanité , de sensualité ou d'imagination que font naître les progrès du luxe et la vie mondaine.

Ainsi le parti de la résistance n'est homogène ni dans la Suisse entière ni dans chaque État en particulier. Il n'existe ou du moins ne manifeste son existence que par intervalles, lorsqu'une violence illégale du parti radical vient secouer fortement la chaîne qui unit entre eux les conservateurs de toutes les nuances ; il faut que le terrain tremble sous leurs pieds pour qu'ils se cherchent et se groupent autour du drapeau. Le danger passé , les rangs ne tardent pas à se rompre» et nulle organisation permanente, nulle action convergente et continue ne subsistent pour mettre à proût la victoire ou pour réparer la défaite.

Cependant le radicalisme est doué, lui, de ces conditions de force et de vie qui manquent à la résistance. D'un bout à l'autre de la Suisse, il n'a qu'une même pensée, qu'un même cri de guerre. Ses adhérents sont unis d'opinions et de sentiments avant même de s'être concertés ou de se connaître; car ils n'ont qu'un seul but, et les moyens d'y arriver sont

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partout et en tout temps les mêmes. Passions, inté^ rets, sympathies , antipathies , tous les mobiles humains sont communs chez eux.

On entend dire chaque jour : Le radicalisme est une doctrine absurde» qui ne fera pas longtemps illusion à ceux qui la soutiennent de bonne foi ; dès lors, le parti radical doit s'afifaiblir de lui-même avec le temps, et Tavenir ne lui appartient pas.

Ceux qui se livrent à la sécurité sur de telles conjectures oublient que le radicalisme est moins une doctrine qu un mot d ordre, servant à enrôler tous les besoins de licence et de nivellement dont la civilisation moderne va répandant les germes dans une classe de plus en plus nombreuse de la société ; ils oublient que le mécontentement de cette classe, fomenté par des hommes pervers ou corrompus, trou^ vera dans l'inégalité croissante des fortunes un motif ou un prétexte permanent ; ils ne voient pas que les éléments du parti radical survivront à sa désorganisation apparente et subsisteront malgré toutes les défaites qu'il pourrait essuyer. Ces éléments sont des matières inflammables dont la nature n'est guère susceptible d'être modifiée ; si elles s'éteignent , la moindre étincelle suffira pour les rallumer ; si elles ne brûlent que lentement et à petit feu, le moindre coup de vent leur fera produire un vaste incendie.

J'estime donc que le radicalisme et par conséquent la nécessité d'une lutte incessante contre lui sont des

maux inévitables et incurables sous le régime de nos constitutions actuelles. Cette lutte prendra diverses formes, elle présentera des apparences variées, suivant les institutions et les circonstances matérielles de chaque pays; mais toujours on verra les sociétés cantonales se grouper autour de deux bannières ennemies, dont lune représentera Tordre social, tel que le droit commun des peuples civilisés le comporte et le suppose. Vautre les intérêts, les penchants, les appétits froissés par cet ordre social, et les idées subversives que c^s intérêts feront surgir.

Cet antagonisme sans terme et sans issue possibles est un élément dont tiennent rarement compte ceux qui cherchent à estimer le mérite comparatif de diverses formes de gouvernement. Il en résulte pourtant une dépense considérable de facultés actives qui sont perdues pour le développement intellectuel de la société ; il en résulte un levain sans cesse renouvelé de passions haineuses qui empoisonnent la vie et rétrécissent les âmes ; il en résulte surtout une vague inquiétude, un sentiment perpétuel d'insécurité qui assombrit T existence de tout un peuple au milieu de la prospérité matérielle la plus évidente et des plus brillantes perspectives.

nÉSULTATS GÉNÉRAUX. Sil

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