‹ De la démocratie en SuisseChapitre 94 sur 163 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE l'Éducation populaire.

Les partisans éclairés de la démocratie , ceux qui dirigèreut les mouvements de 1830 , et qui , après Taccomplissement des réformes, se trouvèrent appelés à présider au développement des nouvelles constitutions, comprirent très-bien qu'un de leurs premiers soins devait être de pourvoir à l'éducation du souverain qu'ils s'étaient donné. Il fallait rendre le peuple à la fois capable et digne d'exercer la souveraineté dont on l'avait revêtu.

11 eût été plus logique, sans doute, de commencer par instruire le mineur avant de l'émanciper ; mais, la tutelle ayant changé de mains, on ne peut reprocher ce défaut de logique ni à l'ancien tuteur, qui a protesté contre l'émancipation, ni au nouveau, qui n'avait point voix en chapitre avant qu'elle fût accomplie.

Les efforts tentés depuis lors, avec zèle et intelli« gence, pour étendre et pour compléter l'instruction primaire dans les cantons de la démocratie représentative ont été pleinement couronnés de ce genre de succès qui frappe les yeux et qui peut se formuler en chiffres. Je n'hésite point à dire que les connaissances instrumentales et les connaissances positives élénien- II. 21

taires sont plus généralement répandues dans cette partie de la Suisse, notamment dans les cantons protestants, que dans aucun autre pays de l'Europe.

Au reste, en pourvoyant à un intérêt si général, les gouvernements allaient au-devant d'un besoin que les populations éprouvaient elles-mêmes, et ils créaient des institutions à Tusage du plus grand nombre ; ils ne couraient donc point le risque ^it de perdre leur popularité, soit de rencontrer des résistances sérieuses.

Mais, en créant des écoles pour le prolétariat et pour les journaliers de l'agriculture, on ne changeait rien à la position de ces classes dans la société ; on ne leur donnait ni loisir, ni indépendance ; on ne les mettait point à Tabri de la nécessité de se procurer leur vie par un travail manuel , de consacrer , par conséquent, au développement de leurs facultés physiques, la plus grande partie de leur adolescence et toute leur jeunesse.

Il y a là un problème social dont les philanthropes de nos jours n'ont pu. malgré de louables eiFwls, et ne pourront probablement jamais, trouver la solution. Il s'agirait de donner à T instruction scolaire que reçoivent ces classes une efficacité morale capable de neutraliser chez elles les séductions de la vie positive et rinfluence de cette éducation incomplète, vicieuse, mal dirigée, qui est le résultat de leur position. Ce problème, hélas I la démocratie achève de le rendre

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insoluble, en complétant rémancipation des individus, en paralysant toutes les influences qui seraient le résultat, pour eux, d'un rapport de dépendance ou de subordination.

Les idées de souveraineté populaire et d'égalité, avec toutes les conséquences que la démagogie en déduit, produisent dans les esprits de la jeunesse une véritable intoxication, une ivresse d'orgueil et d'in* dépendance, qui laisse bien peu de prise à l'autorité paternelle ou à celle des maîtres, des protecteurs, des bienfaiteurs, des magistrats dont cette jeunesse pourrait recevoir les avis et les directions. Puis vient, avec la majorité civile, l'exercice des droits de citoyen dans les élections et dans les assemblées communales, exercice qui, en abaissant toutes les supériorités sociales au niveau du prolétaire imberbe, anéantit chez celui-ci, avec la conscience de son infériorité intellectuelle, les sentiments de soumission ou de défé* rence que cette idée était faite pour lui inspirer.

€es résultats de la démocratie sont déjà partout visibles en Suisse ; ils ont frappé des hommes d'ailleurs prévenus en faveur des institutions nouvelles et imbus des principes démocratiques (1); ils sont devenus un sujet habituel de méditation pour ceux qui étudient les questions sociales en théorie, pour éeux qui voudraient concilier le règne de la religion

(1) Voyez la note P de Tappendice.

et le maintien de l'ordre moral dans la société avec cette somme de liberté individuelle que présupposent les institutions républicaines.

Il est un point sur lequel l'opinion se forme et se prononce plus hautement de jour en jour : c'est que l'instruction primaire est plutôt nuisible qu'utile lorsqu'elle se borne à donner aux enfants du peuple des connaissances instrumentales, sans y ajouter des directions suffisantes sur l'usage qu'ils doivent en faire. Mais ces directions ne peuvent se trouver que dans les idées morales et religieuses, et, pour que ces idées soient efficaces, il faut que leur enseignement absorbe les facultés de la jeunesse, qu'il laisse dans son cœur de profondes impressions, dans son esprit des traces ineffaçables.

La convenance absolue d'une diffusion générale des connaissances élémentaires était un des articles de foi de ce vieux libéralisme qui a poussé si énergiquement les sociétés européennes dans la voie du progrès depuis la fin du dernier siècle. Cette foi implicite était bonne ; elle était nécessaire pour surmonter certains obstacles. Le système de l'enseignement mutuel lui est venu en aide , et les obstacles ont été presque partout renversés. Aujourd'hui que la mission de ce libéralisme est accomplie, ses articles de foi, soumis à l'épreuve de l'expérience et au scalpel d'une froide analyse, n'ont pu subsister dans leur expression absolue ; ils conservent tout au

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plus le caractère de principes dirigeants, dont Tapplication doit se plier au gré de certains faits que le progrès même dont ces principes ont été les moteurs a mis en évidence.

Quelques partisans attardés de cette religion poli« tique pensent faire upe grande concession en avouant que l'instruction populaire est une arme à deux tranchants. Non ; celle arme n'est que dangereuse pour qui ne sait pas s'en servir. La lecture, en particulier , dans un pays où les idées circulent librement par toutes les voies que l'industrie leur a ouvertes, ne saurait être considérée comme un moyen de développement moral , ni même de développement intellectuel, pour ceux qu'une éducation complète n'a pas mis en état de discerner le vrai du faux et de se tenir en garde contre les sophismes.

Le journalisme et la littérature frivole ont envahi le domaine jadis réservé aux travaux de la science et aux chefs-d'œuvre non moins sérieux d'un art qui se respectait. Cette magnifique invention de l'imprimerie, qui ferait pâlir de jalousie la civilisation antique, s'est mise, en se perfectionnant, à la portée, par conséquent au service du vulgaire; le champ immense qu'elle a ouvert à la pensée humaine se couvre aujourd'hui de plantes vénéneuses et d'herbes inutiles, au milieu desquelles il faut un coup d'œil exercé pour découvrir quelques épis de froment, quelques fleurs odorantes, quelques simples salutaires.

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Jq ne vois entre un peuple qui sait lire et un peuple tout à fait ignorant qu'une seule différence : c est que le premier puise Terreur à des sources plus nombreuses, plus variées et plus fécondes que le second.

La démocratie, en émancipant les individus et en éteignant les foyers d'influence morale qui propa* geaient la lumière parmi les classes inférieures de la société, s'est imposé le devoir d'éclairer directement ces classes au moyen d'une éducation complète ; mais c'était étrangement méconnaître l'étendue de ce devoir , que de livrer ces classes à elles-mêmes après leur avoir appris à lire ; c'était leur enseigner la manœuvre d'un vaisseau pour les lancer en pleine mer sans carte et sans boussole.

La difficulté de concilier un système véritablement éducatif avec les mœurs de la démocratie, et surtout avec les conditions matérielles où l'organisation de nos sociétés place le prolétaire, me paraissant insur* montable , je ne puis me défendre de la conviction que le mal produit par l'instruction primaire, dans l'état actuel des choses, doit l'emporter sur le bien; aveu pénible, que beaucoup d'hommes se font à euxmômes en secret , que bien peu auront le courage d'énoncer en public.

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