‹ De la démocratie en SuisseChapitre 95 sur 163 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DU DEVELOPPEMENT SGENTIFIQUE.

Une civilisation matérielle trè&-avancée n'implique point nécessairement un haut degré de développement scientifique ; l'exemple des États-Unis le prouve • et le raisonnement suffirait pour rétablir» En effet* d un côté, c^est par l'industrie et par le commerce» non par la culture des sciences et des arts libéraux, que s'enrichissent les nations et que se multiplient, avec leurs besoins factices, les moyens qu'elles ont d'y pourvoir ; d'un autre côté, l'industrie et le corn*» merce peuvent suffire pour absorber les facultés ac* tives qu'un rapide accroissement ou une grande ao* cumulation des richesses sociales mettent en jeu. Le développement scientifique ne se lie donc à la civilisation matérielle ni comme cause, ni comme effet.

Cependant, plus un peuple devient riche et industrieux, plus il lui serait utile de cultiver les sciences, les lettres et les arts, afin d'épurer ses goûts et d'ennoblir ses pensées. Les appétits physiques, stimulés par une production sans cesse croissante d'objets propres à les satisfaire, étouffent et réduisent au silence les autres penchants de la nature humaine ; tandis que l'intelligence , constamment appliquée à la poursuite d'un but matériel, se rétrécit et devient

incapable de s'élever aux idées abstraites, aux notions psychologiques, bases nécessaires de toute philosophie et de toute morale.

Il faut à une telle société des foyers scientifiques d'oii se répandent à la fois, et dans toutes les directions, le goût des jouissances intellectuelles et les vérités auxquelles l'esprit hiimain ne saurait atteindre sans s'y consacrer tout entier ; il leur faut des poètes et des artistes qui, en passionnant les âmes pour le beau idéal, réveillent en elles le goût du beau dans la réalité.

Sans doute la culture des hautes sciences et des arts libéraux ne saurait être le partage que d'un petit nombre de privilégiés que la nature a doués de facultés éminentes, et auxquels des circonstances favorables permettent de suivre cette noble carrière; mais les fruits de leurs labeurs, les produits de leurs inspirations, se communiquant de proche en proche comme des émanations lumineuses, atteignent toutes les classes de la société, pénètrent dans tous les esprits, remuent toutes les âmes.

Le soleil aussi ne projette pas ses rayons partout oh les hommes ont besoin de jour. Cond)ien en est-il qui puissent l'envisager en face, ou supporter longtemps la vue des objets qui reçoivent directement sa lumière? C'est après avoir été brisés et réfléchis par vingt surfaces différentes, que les rayons de cet astre parviennent jusqu'au siège de la vision humaine et y

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portent, avec la quantité de lumière que cet organe peut recevoir, l'image fidèle des objets dont la connaissance est utile à Thomme.

Un peuple riche, dira-t-on, et surtout un petit peuple, peut toujours profiter du développement scientifique et artistique des autres nations. Pourquoi sacrifierait-il à ce besoin de luxe des capitaux et des forces actives qu'il peut employer à l'accroissement de sa puissance matérielle? La science et l'art ne sont d'aucun pays.

C'est là une grave erreur. Il est peu de sciences qui, dans leur application ou dans la forme sous laquelle se manifestent leurs résultats, ne reçoivent une empreinte plus ou moins marquée de la nationalité de chaque peuple ; et, quant à l'art, il n'existe pour une nation qu'autant qu'elle le cultive ellemême.

Si le sentiment de la nationalité ne se réfléchit pas dans les produits de la science et de l'art, il arrivera de deux choses l'une : ou bien ces produits, ne devenant point populaires, n'agiront point sur le développement moral de la société, ou bien ils affaibliront, ils détruiront peu à peu cette nationalité môme, et prépareront de loin la mort politique de ce peuple, auquel une civilisation étrangère n'aura rien laissé de ce qui en faisait un être distinct.

La Suisse a déjà éprouvé ce que valent, pour de petites républiques , les importations littéraires de

l'étranger. Parmi les États dont elle se compose, cinq au moins sont arrivés à ce degré de richesse et d'activité industrielle qui devient dangereux pour les so* ciétés où l'influence corruptrice n'en est pas neutralisée par la culture des sciences et des arts. Ceux-là se sont livrés à cette culture avec ardeur, avec succès, en s'efibrçant de lui imprimer ou de lui conserver un caractère national ; ils ont des universités, quelques-unes fort anciennes , des écoles de peinture et de musique, des musées, des théâtres ; mais ils n'ont pu empêcher, et ceci est vrai surtout des cantons de la Suisse romande (1), que les productions artistiques et littéraires de l'étranger ne s'introduisissent chez eux, ne s'emparassent de l'attention du public, et ne fissent naître des besoins qu'elles seules désormais pourront satisfaire. Le théâtre, si puissant sur les mœurs d'un peuple, n'offre aux Suisses que la reproduction mesquine d'une scène étrangère, et les romans, les journaux étrangers, entrent pour une part énorme dans l'aliment intellectuel de toutes les classes de la société.

Ces influences, dont l'action se renouvelle sans

(1) Notamment de ceui de Vaud et de Génère, où les productions de la presse parisienne sMmposent à rintelligence et au goût du public avec presque autant d'autorité q\}e dans le plus chëtif département de la France, et où le théâtre ne présente à un parterre républicain que la peinture souvent scandaleuse des mœurs d'une société monarchique, ou de sentimentales niaiseries sur la grande nationf sur le grand Napoléon et sur la grande armée.

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cesse* ont déjà porté de graves atteintes à la nationalité, autrefois si profondément caractérisée, de quelques-unes de nos républiques. Cependant l'élément national y existe encore , assez vivace pour se créer de nouveaux centres d'action , assez enhardi par de glorieux souvenirs pour oser braver en face Tennemi et s'engager dans une lutte cruellement inégale. Qu'en adviendra-t-il sous le régime de la démocratie? quel avenir ce régime promet-il aux sciences et aux arts ? Voilà ûe qu'il me reste à examiner.

Je commence par écarter , comme étrangers à la question, tous les arguments tirés de l'histoire des démocraties anciennes, de ces républiques à esclaves, où les travaux manuels et le trafic de détail étaient considérés comme des occupations indignes du citoyen, et où le peuple, assemblé sur la place publi* que , discutait lui-même toutes les affaires de l'État (2] . D'ailleurs, à l'exemple d'Athènes, il serait trop facile d'opposer celui de Rome, où les sciences et les arts ne commencèrent à être cultivés avec succès qu'au moment où la démocratie expira sous le despotisme des chefs militaires.

(2) J'ai parlé ailleurs de la différence essentielle que cette circonstance établit entre la démocratie pure et la démocratie représentatiye. Le ré« sultat en est précisément de rendre le peuple de la première plus impressionnable, par conséquent plus accessible aui motifs tirés des intérêts moraui de la société. (Voyei ci-dessus 1. Ilf, s. ii, ch« 2.)

Je crois la démocratie de nos jours, la démocratie

W Ln/ JL JU^^P^^^^tative. peu favorable au développement des

tf ^ \ * sciences cl des arts, et, malheureusement, les résul-

\i/ tà\s qu'elle a produits aux États-Unis ne justifient que

IWm^ ViniA^ tjQp (jette manière de voir.

v? ? I W^ J'en trouve une première cause dans le mécanisme

^ du gouvernement, dans cette participation inévitable de tous les citoyens soit au maniement des affaires, soit à des discussions arides ou passionnées dont la source ne tarit jamais. Le gouvernement de la démocratie absorbe ainsi tout ce qu'il y a dans la société de facultés pensantes; il détourne les esprits actifs des études sérieuses et de la vie contemplative ; il engourdit leur intelligence, éteint leur imagination, pervertit leur goût, par les détails minutieux, par les questions de forme, par les chétifs et vulgaires intérêts dont il les force à se préoccuper.

C'est en vain que le penseur, se mettant au-dessus du devoir imposé à chaque citoyen de s'occuper de la chose publique, essaye de vivre pour lui et d'écarter de son esprit toutes ces idées qui se heurtent chaque jour sur le terrain de la politique locale ; il les retrouve partout : les murs en parlenf, la campagne les lui rappelle ; le lieu qu'il a choisi pour retraite, le logis qu'il habite, en sont pleins.

D'ailleurs, il ne suffit pas à l'homme de science et à l'artiste d'avoir l'esprit libre et du loisir ; il leur faut aussi un public capable d'apprécier leurs œuvres;

or, quel public que celui d'une société oii les commérages politiques de la semaine et la question à Tordre du jour forment le thème invariable et unique de toute conversation !

Une seconde cause git dans les applications exagér rées qui sont faites du principe de l'égalité, ou plutôt du sentiment dont ce principe est l'expression. Le sentiment de Tégalité, chez la plupart de ceux qui ^ réprouvent, n'est que la haine des supériorités quel- y ' ^îf *^^^^ conques, naturelles ou conventionnelles, fondées ou^l'^ t*-l t^i j'< non fondées, que l'opinion est disposée à reconnaî- L f^ j^f-.^'i tre. La plèbe n'élève que ceux qui consentent à lui / (

devoir leur élévation ; l'ascendant qu'obtiennent, par leur mérite seul, les hommes supérieurs, lui est odieux, et, si elle ne peut les abaisser à force de mépris et d'hostilités, elle les humilie en leur assimilant et en élevant à côté d'eux les plus vulgaires démagogues.

Ainsi, le rang que les hommes d'élite obtiennent à grand'peine dans l'État et dans la société , ils le partagent avec des êtres parfaitement nuls, avec des publicistes de clubs et de gazettes , aussi dénués de vrai talent que de savoir, et qu'une popularité acquise par des bassesses a pu seule tirer de l'obscurité profonde où ils végétaient. Ainsi , l'honneur d'être écouté dans les conseils et d'être appelé par le suffrage des citoyens aux fonctions publiques, cette unique récompense du mérite dans les États républi-

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cains, perd tout son prix, tout ce qui en pourrait faire Tobjet d'une noble ambition.

Les hommes supérieurs , dégoûtés d'une carrière où la médiocrité impudente marche de pair avec la 7^^UAi1^^AM^^•*^*A^aîe capacité, se condamnent volontiers, sans doute, ^V^ tÛA vtUiH»\^i^une nullité politique absolue ; mais il ne faut pas Jbi*.^îJL'lv ^^1^^*^^ Q^^' sous le régime démocratique, cette nuli KiL^* ^^ ^ W*té entraîne pour eux un isolement non moins ab- K^ ^ X^^ solu; que, si la solitude est favorable aux travaux

du savant et de l'artiste, l'isolement décourage, amortit, éteint quelquefois le talent et le génie; enfin, que la pire de toutes les situations , l'isolement sans la solitude , est précisément celle qui attend les capacités rebutées.

J'ai dit que les hommes de science jouissent encore aujourd'hui en Suisse d'une position élevée, que leurs travaux sont appréciés, que leurs théories jouent un grand rôle dans la pratique des affaires. Tout cela est le résultat d'un ordre de choses antérieur, dont la démocratie n'effacera les traces qu'avec l'aide du temps. H est facile, toutefois, d'observer déjà quelques effets de son action dissolvante.

Le public appréciateur éclairé des œuvres de la pensée va diminuant de jour en jour , et ses jugements , autrefois si équitables , s'imprègnent peu à peu de l'esprit de parti qui envahit toutes les classes de la société. Les hommes d'élite, que la mort enlève successivement, sont incomplètement remplacés ou

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ne le sont pas du tout. Les théories, les opinions méthodiquement raisonnées, commencent à rencontrer çà et là, dans les conseils, tant d'ignorance ou de si aveugles préventions, qu'elles se retirent peu h peu de la scène où elles étaient accueillies naguère avec faveur.

Mais le plus frappant et le plus déplorable des symptômes de décadence par lesquels se manifeste rinfluence de la démocratie, ce sont les attaques ouvertes auxquelles les corps lettrés se voient en butte, et le peu d'appui qu'ils trouvent chez la classe qui profite le plus immédiatement de leur existence, chez la classe même dans laquelle ces corps se recru* tent le plus souvent. D'un bout à Vautre de la Suisse, les académies sont signalées au peuple , par les organes et par les champions de la démocratie, comme des foyers de tendances rétrogrades et aristocratiques, dont la présence oppose mille obstacles à l'exercice et au libre développement de la souveraineté populaire.

En cela , certes , la démocratie fait preuve d'une justesse de coup d'œil qu'elle n'a pas toujours ; car les corps académiques, et aussi les corps ecclésiastiques, là où ils sont fortement constitués, obtiennent sur la marche des institutions cantonales une influence qui n'est pas, qui ne peut pas être favorable au nivellement démocratique, ni au triomphe des volontés aveugles de la multitude sur les intérêts mo-

raux de la société entière. Cette influence, ils la doivent en grande partie à leur organisation, qui en fait des personnes morales , revêtues de certaines attributions, chargées en premier ressort de la direction des études et animées d'un esprit de corps très-prononcé. Une fois la dissolution de ces corps opérée, une fois leurs membres réduits à la sphère d'activité individuelle comprise dans leurs fonctions , plus de rôle politique pour ceux-ci ; mais alors , l'ignorance et la sottise viendront occuper , dans cette sphère d'action, la même place qu'elles occupent dans les corps électifs , et c'en sera fait pour jamais du développement scientiûque et littéraire auquel ces institutions fortes, antiques, éminemment nationales, avaient réussi à donner l'impulsion.

La démocratie a déclaré à tous ces corps lettrés, qui se recrutent eux-mêmes et qui jouissent d'une sphère d'activité indépendante du gouvernement, une guerre si violente, elle est si habile à exploiter, dans l'intérêt de sa haine, toutes les rancunes et toutes les jalousies auxquelles leurs actes et leur position peuvent servir de prétextes, que l'opinion des classes éclairées, induite en erreur sur les faits, intimidée peut-être par l'insolence des agresseurs, se borne à un rôle passif, ou ne soutient que faiblement ces corps, dont elle est pourtant le seul appui; elle craint de paraître, en prenant parti pour l'institution, défendre les privilèges individuels de ceux qui en

sont les organes et qui en exercent le pouvoir. Ceuxci, en effet, que la manière dont ils sont élus et leur inamovibilité rendent indépendants des suffrages du peuple, personnifient trop complètement le corps auquel ils appartiennent, pour qu'il soit possible de séparer leurs intérêts des siens, de soutenir l'établissement sans avoir l'air de prendre fait et cause pour les hommes.

Quant aux Grands Conseils, les éléments dont ils se composent et l'esprit qui les anime en général ne sont guère rassurants pour l'avenir des académies et des autres corps lettrés.

L'utilité d'un développement scientifique national repose sur un ordre de considérations parfaitement inaccessible au vulgaire. Il y a , dans chacune des démocraties représentatives de la Suisse , une immense majorité d'électeurs qui ne comprendront jamais l'avantage indirect et médiat que peut retirer un pays de l'enseignement des hautes sciences et de la littérature classique, encore moins la convenance de confier cet enseignement à un corps constitué, revêtu d'attributions qui le rendent politiquement influent. Que sera-ce donc si de tels établissements, faute d'un fonds spécial dont le revenu soit exclusif vement approprié à leur maintien , sont obligés de recevoir du Grand Conseil leurs moyens d'existence, de venir en partage du budget avec les besoins matériels , d'entrer en lutte chaque année contre des II. 22

propositions de retranchement et des vues parcimo- • nieuses oîi chaque représentant trouve un moyen facile de conquérir la popularité (3) î

Les établissements d'instruction supérieure ne sont destinés qu'à un petit nombre d'élèves , et ces élèves y reçoivent gratuitement, ou à peu près, l'enseignement qui doit les conduire à une profession lucrative; tandis que le négociant, lartisan, lagriculteur, sont obligés de faire à leurs frais tout lapprentissage du métier qui les fera vivre. Les familles I 1 ' .qui peuvent destiner leurs enfants à une carrière ^^^^* ' , * lettrée jouissent donc réellement d'un privilège qui ÇL \- lA^rV .V "^^ est refusé à toutes les autres. Voilà un syllogisme ,v 'I a*'^ ;A .^S^® 1® vulgaire comprend à merveille, un argument ^ x^ fi ?^ ^^ ^^^^ toujours un succès immense auprès de la vv>^A\\^» vAvwv^; majorité des électeurs et de celle des corps délibé- .V • iv cvxvv^^ c . . > rants élus par le suffrage universel. Que pourrait-on ^ y répondre qui fût à la portée du peuple? comment

(-■'* ^ x*^" ^y persuader à celui-ci qu'il est de son devoir et de son

intérêt de soutenir ou de créer ces pépinières coûteuses de savants et de littérateurs?

(3) L'académie de Genève et les universités de Zurich et de BAle ont des fonds spéciaui dont les revenus leur sont attribués par la conalituiion ou par la loi, et ne sont point confondus avec les recettes ordinaires de rÉtat. L'académie de Lausanne n'a rien de semblable. Aussi je n'hésite pas à regarder Teiistence de cette dernière comme plus sérieusement menacée, quoique le caractère et le genre de vie de la population du canton de Vaud y rendent, à tout prendre, la démocratie moins dangereuse qu'elle ne Test dans les trois États industriels de Zurich, de Bàle-Ville et de Genève.

C est ainsi que tout, dans la démocratie, conspire vers le résultat que j'ai déjà tant de fois signalé, vers le règne absolu des instincts les moins nobles de la nature humaine, vers un état de choses où le désordre moral le plus complet se cachera sous une vaine apparence d'ordre social que menaceront d'incessantes perturbations.

n me reste à mentionner une dernière cause qui contribue à paralyser, dans les Etats protestants de la Suisse, le développement scientifique et littéraire, cause où la démocratie a sa part, au moins indirecte, quoiqu'elle y paraisse au premier coup d'œil étrangère. Je veux parler des tendances religieuses qu'une sorte de réaction contre l'esprit et les mœurs démocratiques propage parmi les classes supérieures de la société.

Ces tendances ne sont pas seulement l'expression d'un antagonisme intellectuel ou moral, mais d'un antagonisme de catégories sociales , où les intérêts, les passions , l'esprit de caste , jouent un rôle aussi important que les besoins de l'Âme et de l'intelligence ; de là leur caractère étroit , exclusif, intolérant. C'est une orthodoxie prêcheuse , catéchisante, puritaine, qui n'exclut pas le luxe et la vie mondaine, mais qui les décolore. Ce sont des croyances arrêtées, qui ne laissent pas plus de place à l'enthousiasme qu'au doute , et dont l'influence tue à la fois toute poésie €t toute philosophie

Le christidnisnie, sous ses deux formes principales, est également favorable à l'élan poétique de l'àiue et a Tessor philosophique de la raison, parce qu'il ouvre aux facultés actives et aux besoins religieux de l'homme, soit par le principe de l'autorité traditionnelle, soit par le principe du libre examen, un champ presque illimité. Le puritanisme , religion bâtarde, qui récuse en même temps la tradition et la raison pour se renfermer dans la lettre d'un formulaire; le puritanisme, qui, faute d'un principe à lui, va empruntant et faussant tour à tour celui du catholicisme et celui du protestantisme, au gré de ses mesquins intérêts de secte , le puritanisme n'a jamais produit que des hypocrites , des fanatiques ou des pédants , suivant que sa semence germait chez des êtres ambitieux, bornés ou vaniteux.

J'ai dit ailleurs (4) pourquoi la pensée ne jouit pas, dans nos petites républiques, de toute la liberté que les lois semblent lui accorder. Les tendances puritaines, représentées surtout comme elles le sont par les femmes qui donnent le ton à la société, ajouteront un poids énorme à ce joug conventionnel des idées morales ; elles achèveront de détruire ce que la démocratie aurait laissé subsister de vivace et de national dans le développement scientifique et littéraire de la Suisse protestante.

(4; Tome I, p. 170 et suivantes.

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