‹ De la démocratie en SuisseChapitre 96 sur 163 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

En terminant ce dernier livre, je sens qu'il y aurait de graves conséquences à tirer de lensemble de mon ouvrage pour lavenir politique de la Suisse ; le lecteur comprendra quelle réserve je dois m'imposer h cet égard, et pourquoi je ne puis dire ce que dirait sans scrupule un auteur étrianger. Mais , à côté de ces conclusions spéciales, j'en aperçois de tout à fait générales que rien ne saurait m'empêcher de mettre sous les yeux du public éclairé auquel je m'adresse.

Quand on remonte un peu haut dans l'histoire de nos sociétés modernes , on arrive à une époque où tous les individus, sans exception, formaient des groupes cimentés par la loi civile et reconnus comme personnes morales par la loi politique, De ces groupes, les uns étaient formés par le principe d'association , les autres par le principe de subordination. C'étaient des églises, des corporations religieuses, des seigneuries laïques ou ecclésiastiques, des communes, des corporations industrielles ou guerrières, et puis, au-des$ous de toutes ces divisions purement conventionnelles, des familles fortement constituées qui ne laissaient aucune place à l'isolement, ni par conséquent à l'individualisme.

On sait par quels progrès successifs cette organisation sociale a été presque en tous lieux fortement altérée, par quelles révolutions elle a été çà et là complètement bouleversée. Le développement économique des sociétés a été la principale ou plutôt la seule cause réelle de ces changements.

Les révolutions politiques, en effet, sont rarement autre chose que le résultat de transformations sociales antérieurement accomplies ; le progrès qu'elles opèrent en apparence, elles ne font en réalité que le constater, que le traduire en lois. Ainsi, le dévelop* pement de Findustrie, l'accroissement du capital, la propagation des idées par l'imprimerie, la Réformar tion, et bien d'autres causes aussi indépendantes que celles-là de l'action du législateur, avaient rendu impossible le maintien des groupes formés antérieure* ment, avaient préparé l'émancipation des travailleurs, avaient semé parmi eux le doute, l'insubordination, le besoin d'égalité, longtemps avant que la loi intervînt pour formuler en principes des changements devenus inévitables.

Si l'on compare ce qu'étaient les sociétés du continent d'Europe au quatorzième siècle avec ce que sont aujourd'hui les plus civilisées d'entre elles, on sera effrayé du chemin que l'humanité a parcouru dans cet intervalle. Aujourd'hui , un seul groupe, l'Etat, subsiste et unit entre eux les différents mem* bres d'une même société; tous les autres liens, jus-

qu'à ceux de la famille, ont été rompus, ou tellement relâchés, que leur force doit être comptée pour rien. Vis-à-vis de TÉtat, se pose une multitude incohérente d'individus tous égaux en droits, tous libres de suivre leurs tendances individuelles jusqu'à la limite assignée à chacune d'elles par les lois de l'État.

Des monceaux de sable, voilà ce que sont devenus certains peuples de nos jours, ce qu'ils tendent tous à devenir par l'effet de ce mouvement qu'on est convenu d'appeler civilisation. Il faut bien se pénétrer de cette vérité, car il serait par trop chimérique de vouloir donner à des monceaux de sable la forme d'édifices qui furent jadis construits avec des blocs de grès. Ces sociétés individualisées, ces sociétés poussière, aspirent à la démocratie comme à la seule forme qui puisse constater leur état actuel, le réali-* ser dans le droit, procurer aux grains de sable l'égalité politique, suite logique de l'égalité civile.

Ici se présentent donc de graves questions pour tous les États qui se trouvent plus ou moins engagés dans la voie du progrès. La démocratie organisée est-elle compatible avec un ordre social régulier en même temps que progressif? Est-elle favorable au développement de toutes les facultés humaines? Estelle apte enfin à remplir le but pour lequel les hommes se réunissent en société?

Ces questions , je ne prétends pas les avoir résolues dans mon livre. Je n'ai fait qu'ajouter quelques

observations à celles que d'autres avaient déjà recueillies. Peut-être les expériences faites en Amérique et en Suisse ne suffisent-elles pas encore pour asseoir un jugement infaillible sur l'influence des formes démocratiques. Cependant, je suis porté à croire que le développement de ces formes s'est opéré, dans ces deux pays, au milieu des circonstances qui seraient les plus propres à le rendre inolTensif , s'il pouvait jamais l'être.

Appliquée h de plus grands États, où la centralisation du pouvoir social serait plus complète , la démocratie n'arriverait probablement à se concilier avec les formes du gouvernement représentatif qu'après une série de pénibles transformations, après des phases d'anarchie et de despotisme, qui compromettraient pour longtemps et la prospérité des États engagés dans cette voie périlleuse, et le repos de l'Europe entière (1).

(1) Un orateur de la Chambre des députés, dans un discours adressé aui électeurs de MAcon , et que tous les journaui français ont reproduit, a dit qu'il fallait organiter la démocratie en France. Organiser la démocratie, c'est instituer le suffrage universel; car toute réforme constitutionnelle qui serait opérée au nom de la démocratie, et qui n'irait pas jusque-là, ne serait qu'un mensonge sans valeur et sans durée. Or, dans un État de trente millions d'âmes, où toute Faction gouvernementale et toute la puissance intellectuelle sont concentrées dans la capitale, le suffk'age universel serait l'omnipotence d'une convention en attendant celle de l'armée.

H est vrai que l'orateur dont il s'agit est un admirable poète.

RÉSULTATS GÉNÉRAUX. Ski

Que les hommes d'État et les publicistes dont To* pinion peut influer de quelque manière sur la marche du développement social y songent donc sérieusement ; qu'ils ne se fassent point illusion sur l'issue définitive d*un progrès auquel tant de causes contribuent aujourd'hui à imprimer un mouvement accéléré ; qu'ils n'aillent pas surtout eux-mêmes au-devant de cette issue , en ordonnant ou en conseillant des mesures qui altèrent prématurément et sans nécessité une organisation que le temps avait respectée.

Il y a telle monarchie où le gouvernement a pour système avoué non-seulement d'abolir les privilèges qui subsistent encore, mais d'abaisser, d'appauvrir, de déconsidérer la noblesse et les autres sommités que l'affection et la vénération populaires entourent d'un certain prestige, de dissoudre ainsi les groupes qui se sont formés autour de ces éléments aristocratiques, de hâter, par conséquent, pour les prolétaires de l'agriculture et de l'industrie, le moment de leur émancipation, et de préparer le terrain pour l'application des doctrines démocratiques.

Les souverains qui suivent un tel système sont mus par le désir d'écarler les obstacles que rencontre l'exercice de leur pouvoir monarchique , et de mettre en valeur le plus tôt possible toutes les forces productives de leur empire. Ils agissent en usufruitiers plutôt qu'en monarques héréditaires. Aveuglés par la perspective d'un lendemain brillant, ils ou-

8^6 DB LA DÉMOCBATIB Elf S0ISSE.

blient Tavenir plus éloigné qui deviendra pour leurs successeurs un présent plein de difficultés et de périls.

L'exemple de l'Angleterre montre quels services peut rendre une aristocratie puissante, respectée, pleine de vie et d'esprit de corps, en communiquant ses instincts conservateurs , en les imposant même au besoin à toute celte portion de la société qui se groupe autour des familles privilégiées par affection, par vanité ou par intérêt.

L'Angleterre, malgré son prodigieux développement industriel, malgré sa richesse de capitaux, malgré sa masse de prolétaires affamés, malgré sa liberté illimitée de la presse, malgré l'Irlande enfin, est, de tous les Ëtats monarchiques de l'Europe, celui dont la constitution, les lois et les mœurs résisteront le plus longtemps à l'action dissolvante des idées démocratiques et des besoins d'égalité ou de licence qui sont tantôt la source, tantôt l'effet de ces idées.

(NOTB A.)

On peut classer ainsi les diverses formes de gouvernement des Tingtp cinq États :

Une monarchie représentative | Neuch&tel.

Zurich.

Berne.

Fribourg.

Dix-sept démocraties représentatives dont onze | nAi^vn'u

normales / Schaffhouse.

Argovie.

Thurgovie.

Tessin.

Vaud.

Genève*

( Lucerne.

Et six anormales dont trois avec veto facultatif, { BAle-€ampagne.

( Saint-Galf.

Deux avec référendum ou veto obligé • i Grisons

Et une avec assemblée populaire pour l'élection des magistrats | Zug.

Uri.

SchwiU.

Unterwald (le Haut-).

Sept démocraties pures , savoir • • . / Untervald (le Bas-).

Glaris.

Appenzell (R. E.).

Appenzell (R. I.).

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