CHAPITRE 1Y
m : la cowcuiuîknce, — des motfo pôles-
Ln concurrence est l'exercice du droit défini liberté du travail, du droit de chacun de rendre à la société le service qu'il se croit capable de lui rendre et d'obtenir la rémunération qui apparltenlau plus digne.
Le principe delà concurrence est le même que celui de l'ardeur du soldat qui précède tous ses camarades en,montant h l'assaut et qui gagne par son courage le brevet d'officier. La concurrence est le principe de toute émulation, de toute activité. Pour les caractères énergiques, la concurrence est la possibilité d'acquérir la fortune par ses seules forces, librement; d'atteindre les premiers rangs de îa société par son seul mérite; pour le grand nombre le moyen de vivre dans la voie qu'il préfère, lorsque le besoin l'inquiète.
Pour tous, sauf de bien minimes exceptions, le moyen
sur d 1 éteindre le génie, c'est de les délivrer de toute sollicitude, de leur enlever l’appât du bénéfice.
Le monopole est l'opposé de la concurrence ; il consiste en un privilège d’une nature quelconque qui assure à celui qui en est possesseur, une exploitation à l'abri de la concurrence de tous ou du très-grand nombre, produisant par ce motif des bénéfices certains. Ainsi un monopole n’est pas seulement celui qui existe par suite d'une loi, comme le monopole des tabacs exploité en vertu d'une loi qui décrète des poursuites judiciaires contre quiconque cultive ou vend du tabac en France, mais encore une exploitation tellcque celle des mines d’Ànzin etüenain. Les compagnies qui les exploitent possédant les seules mines du Nord de la France, protégées contre Importation des produits des houillères voisines situées en Belgique par des droits de douanes, possèdent un monopole de fait tout aussi réel que celui qui peut être formulé dans une loi. Chacun a le droit tle faire concurrence à ces compagnies en extrayant la houille qui se trouverait dans le voisinage de leurs concessions, s'il y en avait, mais il n’y en a pas.
Le monopole avait joui jusqu’ici du privilège d’une condamnation générale; et depuis la destruction des monopoles appelés Jurandes et Maîtrises qui enlaçaient toute l'industrie, la concurrence, la liberté étaient généralement exaltées. C’est â l'abri de ces principes que la grande industrie s’est développée et a créé une remarquable organisation de la production industrielle, que fou ne peut s'empêcher d’admirer même quand on est le plus éloigné de vouloir imiter un système qui tend directement au monopole et est radicalement destructeur des idées d’égalité qui forment la plus belle tradition de notre société française,
flli DÉMOCRATIE INDUSTRIEL!E.
la condition la plus essentielle de son existence aujourd'hui.
Chose singulière, tandis que la révolution de 1789 avait réagi violemment contre tous les monopoles dont la société avait supporté le lourd fardeau, pour établir la liberté ; aujourd’hui la révolution de 1848 s’en prend à la concurrence, des maux que les travailleurs ont supportés ; faute d’en reconnaître la cause réelle, de remarquer que toute l’industrie tendait à s’organiser en monopoles défait; elle voudrait limiter la liberté, et en réalité établir des monopoles au profit de certains et au détriment des autres; car quoi qu’on tasse , toutes les oscillations se font entre ces deux termes, monopole et concurrence. Comme le dit si bien M. Proudhon ; « Dans l’économie sociale, ce que la concurrence est sans cesse occupée à faire, le monopole est sans cesse occupé à le défaire; ce que le travail produit, la consommation le dévore; ce que la propriété s’attribue, la société s’en empare ; et de là résuite le mouvement continu, lu vie de l’humanité. Si l’une des deux forces antagonistes est entravée, que l’activité individuelle, par exemple, succombe sous l’autorité sociale, l’organisation dégénère eu communisme et aboutit au néant. Si au contraire l’initiative industrielle manque de contre-poids, l’organisme collectif se corrompt, et la civilisation se traîne sous un régime de castes, d’iniquité et de misère. »
Le système dont nous sortons ne tendait-il pas à être celui que l’on indique à la fin de ce passage, l’exagération des monopoles de tout genre n’a-t-elle pas engendré les souffrances qui ont fait éclater la révolution ? Et l’on s’en prend à la concurrence, on veut noyer l’activité individuelle dans l'activité sociale, pour en arriver au communisme et par suite au néant! Il y a là une erreur grossière sur les eau-
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ses du malaise qu’ont ressenti les classes ouvrières, qui ne provenaient nullement de la concurrence, mais au contraire des progrès des monopoles, du défaut d 1 institutions tendant à l 1 accroissement du travail. C’est ce qui paraîtra fort clair, nous espérons, par V étude détaillée que nous allons faire des divers monopoles, dans laquelle nous chercherons a indiquer ce qu’ils étaient hier et ce qu'ils doivent être dans la société nouvelle, ce qui nous permettra d'indiquer la limite d’action de la liberté et de l'autorité, de la concurrence et du monopole dont l'accord est la solution du problème de f organisation du travail.
Mais avant de passer à cet examen, achevons de bien fixer révolution nécessaire de l'activité individuelle.
Le but des efforts de tout travailleur luttant contre les efforts de nombreux rivaux ne peut être que de les surpasser et de constituer par suite une exploitation supérieure à toute autre de même ordre, un monopole dans le sens général du mot, ffil agit au milieu d'une société dont toutes les positions sont puissamment occupées, le producteur tombe bientôt dans le découragement et la misère. Mais s'il est citoyen d'une société qui lui fournit des armes égales à celles de ses rivaux, la victoire est au plus digne dont le succès doit être salué par les acclamations de la société tout entière ; car elle est due aux plus grands efforts de l'intelligence, elle est un triomphe de l'esprit humain.
Prenons un exemple qui nous lasse bien comprendre. Considérons Watt venant d'inventer la machine à vapeur, offrant à toutes les fabriques de remplacer par sa machine avec un immense avantage, les manèges qui les faisaient mouvoir. Il réalise ainsi une immense fortune. En quoi la société aurait-elle droit de se plaindre d'un résultat qui est
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on rapport avec les services qui lui ont été rendus, et dont l’éclat encouragera les efforts trop souvent infructueux de milliers de travailleurs, comme la gloire militaire, le bâton de maréchal d’un seul excite l’ardeur d’une armée. Ce qu’il faut nier et combattre, ce sont les monopoles dus à d’autres causes que la supériorité, engendrés par des privilèges oppressifs contre lesquels ne peuvent lutter l’intelligence et la capacité.
Respectons au contraire le monopole de la propriété possédée au titre leplus sacré qui soit parmi les hommes, le travail et l’intelligence ; la propriété effet et conditionne l’exercice légitime de notre personnalité, de^notre liberté. C’est sur elle que repose notre état social, la production delà richesse; sur elle que reposent la famille et les meilleurs sentiments de l’humanité. C’est son extension et sa division (fui fournissent une existence libre et indépendante à un nombre sans cesse croissant de citoyens, et surtout aux plus intelligents et aux plus capables, qui assurent la plus grande somme possible de bonheur à la nation. Peut-on malgré tous les droits être véritablement libre en fait sans la propriété, qui est la condition matérielle de la liberté.
Extension, division de la propriété, voilà notre formule qui n’expose à aucun des risques que feraient courir à la société les plans de ceux qui veulent détruire l’organisation actuelle pour essayer une combinaison qui ne leur paraît pas dénuée de toute chance de succès ! Répétons ici les belles paroles de M. de Lamartine (27 avril 1848) : «Concilier la propriété, ce fondement de la famille, celte source de la population, cette émulation de l’agriculture, avec la liberté du travail, l’accroissement des salaires, voilà le problème : tout autre est mal posé. C’est une subversion au lieu d’une amélioration, La République
n'est pas née pour détruire, mats pour améliorer. » Mais lorsque le monopole n'est pas acquis justement à sou propriétaire, qu'il est autre chose que la propriété de la richesse créée par lui, que le produit de son activité propre, c'est-à-dire hors du cas ou le privilège est te mode de rémunération de la société pour le service rendu, en proportion de la richesse produite, il n’y a pas de raison pour son existence qui devient oppressive pour les autres, qui est une confiscation d'une partie de leur liberté.
La liberté, la concurrence, c'est le droit de chacun h la lutte, à l'antagonisme : ce serait donc un état misérable si la palme n'appartenait au plus digne, s’il n’y avait que des combattants et jamais de victoire. A qui doit-elle appartenir? évidemment h celui qui rend à la société les plus grands services, au plus capable, au plus utile. Nonseulement le monopole est juste, qui consiste exclusivement h rendre le producteur propriétaire de son œuvre, mais encore il est fa vorable h la production de la richesse considérée d'une manière générale, tout en satisfaisant h cette condition de justice, que le produit du travail va trouver celui qui l'a mérité.
Nous rendrons ceci bien clair par un exemple.
De savants auteurs composent des ouvrages, La société déclare sacrée la propriété de leurs travaux, du fruit de leurs veilles, du résultat de leur génie, de leur imagination, et avise à ce que, sans leur permission, personne ne puisse exploiter leurs livres. Rien certes de plus légitime que la reconnaissance d'un pareil droit, mais voyons ce qui en résulte dans l'industrie.
Des libraires sachant que le privilège de ces auteurs est respecté viendront à P envi traiter avec eux et leur en offrir un prix que la concurrence qu'ils se font entre eux amè-
DÉMOCRATIE INIiUSTUtELLE, nera bien près du produit possible de la vente du livre. A l’abri de ce privilège, dans un grand pays tel que la France, de nombreuses maisons de librairie feront honorablement leurs affaires ; leur nombre sera d'autant plus grand, qu’une seule librairie plus importante que toutes les autres sera dans i impossibilité absolue d’écraser le débutant le moins robuste; car si celui-ci possède un seul ouvrage ayant du succès il n’y aura pour le public d’autre moyen de se le procurer que d’aller à lui et de subir ses conditions.
Qu’arriverait-il, au contraire, si la société ne reconnaissait pas le droit incontestable de l’auteur? Au lieu de faire des suppositions, prenous l’exemple de ce qui se passe en Belgique où la contrefaçon, licite pour tous, vient priver la librairie française de ses débouchés k l’étranger, où rien ne gène la liberté absolue de la concurrence. Voici comment an témoin oculaire, M. Jobard, de Bruxelles, rapporte les faits.
Dans les premiers temps de la fondation du royaume des Pays-Bas l’ardeur de la réimpression (nom honnête de la contrefaçon) était si vive que tout le monde voulait s’en mêler : des domestiques, des manœuvres, des maçons, des paysans même qui savaient à peine épeler, quittaient le rabot, la truelle ou les champs, pour venir manier en ville le composteur ou la presse ; c’était magnifique à voir; ou réimprimait tout, jusqu'au grand ouvrage d’Égypte, et tout pour rien.
Les papeteries, les fonderies, les ateliers de brochage doublaient, triplaient leur personnel. Un volume de médecine, de droit ou de littérature, arrivait-il de Paris, un éditeur s’en emparait à l’instant; son calcul était bientôt fait : mtlh pour la Belgique, mUh pour l’étranger; puis il
mettait sous presse. Son opération était plausible s’il eut été seul ; mais vingt-cinq concurrents faisaient, le même jour, k 1a même heure, le même calcul, et cinquante mille exemplaires étaient lancés, en même temps, à la tète d'un public qui rien pouvait consommer que deux mille ; de là, faillites sur faillites, renvois d'ouvriers, ruines, fuites et banqueroutes. Les contrefacteurs ont ainsi fini par s'entre-dévorer jusqu'à l'avant-dernier. Aujourd'hui la riche maison Meline Cans et eomp. est fa seule maison vraiment importante de la Belgique, et nul nose lutter ouvertement contre elle.
Voilà donc le résultat direct de fa liberté absolue : le monopole d'une seule maison, la ruine de tous les producteurs de second ordre ! Et cela en ne reconnaissant pas la plus sacrée des propriétés, en détournant au profit d'un seul capitaliste les bénéfices légitimes du travail et du génie dépouillé.
Que doit-on préférer du monopole juste ou de la concurrence illimitée? L'exemple que nous venons de citer prouve bien que le monopole qui lait revenu? les prolits de l'œuvre à celui qui Va créée, qui en est le père légitime, est la forme la plus avantageuse, tandis qu'on doit combattre et détruire tout monopole qui n'est pas justifié par un service rendu et fend injustement à dépouiller la société tout entière au profit de quelques-uns.
C'est d'après ces idées et celles précédemment indiquées relativement aux avantages de la division de la propriété industrielle que nous nous dirigerons dans l'examen que nous allons faire des monopoles, en cherchant à tenir compte des droits de k société et de ceux de l'individu, à combiner les avantages de l'association avec les franchises de la liberté. Car, comme le dit M, Dunoyer :
DÉMOCRATIE INDUSTK1ÈLLE.
« Est-il dans l’esprit de la société humaine de supprimer toute individualité, toute raison collective intermédiaire, et de ne laisser subsister qu’une grande existence générale, dans laquelle toutes les autres viennent nécessairement s’abîmer? Comment concilier la liberté qu’on prétend détendre pourtant, avec celle concentration violente ? N’hésitons pas à le dire : s’il est des choses qui doivent être accomplies par la grande unité sociale ou nationale, il en est d’autres, en beaucoup plus grand nombre, qui doivent être faites par des unités collectives d’un ordre inférieur, par l’unité départementale, par l’unité communale, par l’unité des associations industrielles et commerciales, et surtout par les unités isolées, par les innombrables unités individuelles.
«line suffit pas qu’une grandenation, pour être vraiment grande et vraiment une, sache agir nationalement ; il faut aussi, et avant tout, que les hommes dont elle se compose soient actifs et expérimentés comme individus, comme associations, comme communautés d'habitants, comme provinces. Plus ils ont acquis de valeur sous ces divers aspects, plus ils en ont comme corps de nation. »
Ces observations sont profondément vraies, l’individu ne peut abdiquer entièrement entre les mains de la société, sans que la liberté disparaisse devant l’autorité, sans que l’individu perde toute initiative, toute énergie.
Voyons donc sur quelle base reposent les principaux monopoles, quelle transformation iis doivent subir dans une société républicaine, comment ils doivent être limités par le pouvoir social ou la concurrence pour ne pas devenir abusifs, tendance nécessaire de tout monopole ; nous pourrons alors montrer combien sont exagérées les critiques adressées bien à tort à la concurrence, à la liberté du
travail en action ; combien sont erronés les systèmes qui se proposent de la limiter et de la restreindre lorsqu’elle ne s'exerce que dans les lira îles du droit sacré de tout citoyen de vivre en travaillant.
Nous classerons les principaux monopoles en :
1° Monopoles résultant de privilèges exclusifs conférés par loi spéciale*
2" Monopoles résultant de conditions physiques*
3°Monopole des instruments de travail, principalement sous forme de machines.
4" Monopoles engendrés par la spéculation commerciale.
5° Monopoles résultant de la supériorité industrielle.