CHAPITRE TI
$ 4, — Le morphinisme et la morphinomanie.
Ces deux termes sont souvent employés l’un pour l’autre ; aussi dans cette étude, nous nous en servirons indifférenrment. Nous allons cependant essayer d'établir leur signification propre. :
Qu'entend-on par morphinisme ? Nous répondrons en disant que c'est l’ensemble des accidents produits par l'abus prolongé de la morphine et aboutissant à une intoxication chronique.
Lä morphinomanie, au contraire, c'est l'habitude vicieuse qui consiste à prendre d’une façon régulière des doses croissantes de morphine, c’est le syndrome épisodique caractérisé par une impulsion irrésistible. La différence est donc bien uette et plus loin nous la préciserons encore mieux.
Tout individu qui prend de la morphine à doses plus ou moins élevées devient un morphinique ; est-il un morphino-
“mane ? Nous répondrons : pas encore, La morphinomanie ne commence qu'avec le besoin d’une nouvelle dose de poison.
- C'est l’état de besoin, c'est la présence des symptômes d’abstinence propres à la morphinomanie qui constituent justement la grande difficulté de la guérison.
C'est là un caractère que l’on ne retrouve pas dans les
Ét00 es,
autres modes d'intoxication par les opiacés, au moins à un degré aussi accentué. à
En effet si l’on considère les mangeurs ou les fumeurs d'opium, les buveurs de laudanum, ils en restent généralement à la période d'euphorie, à la première période d’intoxication ; au contraire quand on introduit le poison à l’aide d'injections hypodermiques, une dernière période suit fatalement la précédente : c’est celle de la morphinomanie caractérisée par le besoïn irrésistible et anxieux de nouvelles injections.
S 2. — Les morphinisés et les morphinomanes.
Ce sont encore deux termes au sujet desquels l’on a longuement discuté afin d'en bien préciser la distinction. Il est certain que les morphinisés et les morphinomanes, comme le morphinisme et la morphinomanie,forment deux groupes bien séparés, deux habitudes bien distinctes.
fl est nécessaire de distinguer :
1° Les malades qui sont en puissance de maladie chronique s’accompagnant de crises douloureuses aiguës et par suite obligés de recourir chaque jour et plusieurs fois par jour à la morphine ; ce sont là les morphinisés.
> Les malades qui atteints primilivement de maladie chronique, aujourd'hui complètement guérie; persistent sans raison particulière dans les habitudes contractées pendant la maladie.
3° Enfin les malades qui se livrent aux excès de morphine comme d’autres abusent de l’alcool.
Cependant on ne devient pas alcoolique pour prendre un
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verre de liqueur de temps à autre ; de même pour les diverses intoxications ; on ne devient un inloxiqué que par laccoutumance et l'habitude au poison que l'organisme est habitué à ingérer ; les divers excilants factices qui relèvent l’organisme surmené, ne deviennent toxiques qu'à la condition de devenir pour la cellule vitale, des accoutumants, des irrésis- , tibles sans lesquels l'équilibre ne peut être établi. Encore “plus quand le toxique évolue sur un organisme faible, prédestiné, en véritable état de réceptivité, in locus minoris resislentite pour soutenir le rude combat de la vie.
Mais de même qu'on peut être un alcoolique sans être pour cela un dipsomane, on peut présenter tous les signes de l’intoxication morphinique sans être un morphinomane.
L'usage prolongé de la morphine entraine un empoisonnement chronique ; mais comme nous l’avons dit plus haut, ce qui caractérise la morphinomanie c'est l’irrésistible désir d'abuser de cet alcaloïde comme stimulant etcomme tonique ou comme agent producteur d’une sensation particulièrement agréable dite « euphorie ».
Les morphinisés forment une classe d'individus qui se font des piqûres de morphine à époques indéterminées, par passion ou par thérapeutique et parfois en laissant s’écouler entre chacune un laps de temps considérable.
Les doses faibles du narcotique provoquent chez ces malades une sédation assez durable pour qu'on puisse ne les répéter qu'à des intervalles éloignés ; on peut en général longtemps continuer la même dose sans que diminue sensiblement le bénéfice qu'on oblient dans la sédation des douleurs ; nous avouons qu'il peut arriver que le morphinisé
montre une certaine impatience de la piqûre sans toutefois
per
laisser apparaître le plus léger des symptômes qui composent le cortège tapageur de l’état dé besoin du morphinomane : cela tient ordinairement à un retour offensif de la douleur qui pousse le malade à demander du soulagement, mais il n'ya rien de comparable entre cette impatience très légitime et les sensations que pravoquent chez le ’morphinomane la privation ou le simple retard de la piqüre.
- Ce que recherchent les morphinisés, ce qu’ils demandent au narcolique, ce n est pas une sensation voluptueuse, spécialement agréable ; ils recherchent dans leur injection un adoucissement à leurssouffrances, une suppression de la douleur suffisante pour leur rendre l'existence tolérable.
Ils font un abus prolongé de la morphine, mais ils n’en prennent pas des doses régulières el croissantes.
Ce qui les caractérise,c'est qu'ils ne sont nullement sous l'influence de l'état de besoin sans cesse renaissant et plus impérieux.
‘Que font-ils en somme ? ils demandent simplement à la morphine l’appoint qui leur manque comme d’autres en pareil cas pourraient s'adresser à un autre poison, par exemple l'alcool ou l’absinthe, afin de voir se produire en eux le coup de fouet stimulant qui leur est nécessaire pour soutenir leur énergie défaillante ; les morphinisés sont donc des morphinomanes par intermittence ; mais les malheureux sont dans une position essentiellement critique et engagés sur une pente glissante au possible. [ls viendront tôt ou tard grossir le rang des autres ; c’est une affaire de temps ; ils jouent avec le feu, car les piqûres deviennent de plus en plus rapprochées jusqu'au jour où, pour une cause thérapeutique ou d'ordre moral, l’état de besoïn soit consti-
tué. Le morphinisé est alors un morphinomane.
LE OpA
Beaucoup de morphinomanes restent longtemps des morphinisés, ne se piquant qü'à intervalles plus où moins éloignés ; ce sont les morphinomanes hésitants ; ils restent pendant un certain temps dans ces limites : les uns, ils sont rares, s'y maintiennent indéfiniment ; les autres, et c’est Ja majorité, se lancent à corps perdu dans l’abime ; vienne un choc d'ordre physique ou moral, la frontière de la morphinomanie est traversée ; le pas de la porte est vite franchi ; en général on reste rarement sur le seuil de la porte ; et celleci une fois fermée ne se rouvre que difficilement.
Tant que la piqüre n’est pas devenue un besoin vital, un besoin quotidien, on ne peut considérer l'individu comme un morphinomane ; les morphinisés constituent, si nous pouvons nous exprimer ainsi, une pépinière morphinique ; ils préparent le terrain et l'ensemencent ; la morphinomanie pourra s y développer à l'aise ; celle-ci devient un besoin de prendre de la morphine, compliqué de la nécessité d'en augmenter indéfiniment la dose ; elle cesse d'être un plaisir ; tandis que le morphinisé était un gourmet qui dégustait largement les aliments et jouissait d'un estomac normal qui lui procurait une digestion heureuse, le morphinomane n'est plus que l’affamé, atteint de boulimie, qui mange pour calmer sa faim sans cesse renaissante et un appétit de plus en plus vorace.
Pour nous résumer, nous dirons que tout morphinomane est appelé à présenter un jour des signes de morphinisme chronique, mais que l'intoxication lente peut aussi se produire en d’autres circonstances fort différentes : par exem-
ple, un individu que les douleurs aiguës ont contraint pen-
dant-des mois ou des années à subir des injections de morphine, peut présenter des symptômes d'intoxication lente ; il n'estpas pour ce seul faitun morphinomane ; mais que ce sujet au lieu de se contenter de doses strictement nécessaires pour calmer sædouleur, cherche à se procurer en plus la sensation d'euphorie bien caractéristique, qu'il poursuive avec obstination dès que lui échappe ce bien-être spécial que procure l'injection, qu'il ne puisse plus s’en passer, c’est alors que nous affirmerons qu'il sera devenu un morphinomane.
Il pourra d’ailleurs, alors que sa passion pour la piqûre sera devenue irrésistible, ne présenter aucun signe d’empoisonnement lent ; ce qui caractérise sa maladie, c’est le besoin impérieux et progressivement répété de reproduire par la morphine cet élat d'euphorie qui lui est de venu indispensable ; ce besoin n'est pas inhérent à l'usage seul de la morphine ; il a sa raison d’être dans le sujet lui-même.
La morphinomanie est donc une maladie indépendante, ayant sa physionomie propre ; mais de même que la dipsomanie conduit à l'alcoolisme, de même la morphinomanie amène inévitablement au morphinisme ; cependant comme nous l’avons déjà dit, il y a une forte différence : la dipsomanie est par elle-même une chose intermittente ; le besoin de boire n'existe pas continuellement chez le dipsomane ; c'est là une maladie que l’on peut considérer comme presque incurable : elle ressemble étrangement par ce côté aux diverses névroses qui sont caractérisées par ce fait que les crises reviennent par accès ; mais si-l'on considère la morphinomanie, l’on voit qu’elle est une névrose continue. En effet celui qui en est atteint a, toujours besoin de son stimulant
Thibault ; 3