‹ De la Démorphinisation BrusqueChapitre 18 sur 30 · SUPPRESSION LENTE · texte numérisé non relu

SUPPRESSION LENTE

Nous arrivons ici à un mode de traitement bien différent ; cette méthode, qui est la plus ancienne de toutes les méthodes de traitement de la morphinomanie, est encore appelée « méthode française » par Pichon.

Elle consiste à diminuer chaque jour d’une très petite quantité (un à trois centigrammes) la dose de morphine injectée la veille, en tenant compte de l'intensité des phénomènes d’abstinence qui se produisent ; plus ils sont violents et pénibles, plus la diminution dans la dose à administrer doit être faible, et aussi plus la cure se prolonge.

Avantages. — Le malade n’est pas soumis à une surveillance constante et peut organiser son existence à sa guise.

Il ne faut pas d'installation spéciale et Le traitement peut être suivi partout, chez le médecin, à domicile ou dans une maison de santé ; cette méthode offre donc le grand avantage de pouvoir être appliquée n'importe où, même dans la famille du malade ; en province, à la campagne surtout le médecin adoptera avec facilité cette méthode ; de plus les symptômes d'abstinence morphinique seront réduits à leur minimum et il faut avouer avec la plupart des auteurs que c’est là un avantage très appréciable.

Inconvénients. — Si cette méthode a certains avantages,

LPO

elle a des inconvénients nombreux qui la rendent pour ainsi dire illusoire.

D'abord, ce mode de traitement pour arriver à la suppression lotale du poison demande un temps considérable ; quand

on l’entreprend, il faut toujours compter sur un laps de | temps pouvant varier entre un et trois mois ; donc ce que l’on peut en premier lieu le plus reprocher à cette méthode, c’est sa longueur et par suite son incertitude ; du moment où le but principal est la suppression radicale de la morphine, nous devons rejeter à priori toute méthode qui ne garantit pas le succès le plus complet et d’une façon certaine.

En effet, il n’est pas rare de rencontrer des morphinomanes invétérés et adonnés à leur funeste passion, depuis nombre d'années habitués à s'injecter quotidiennement sous la peau jusqu'à un, deux centigrammes et même plus de morphine ; dans ces cas, l’on voit donc que la guérison ne pourra être obtenue qu’au ‘bout d’un temps fort long ; le traitement va durer des semaines, des mois.

Au premier abord, il semble inutile d'imposer au malade un traitement de si longue durée pour réduire à zéro la dose de poison absorbée antérieurement ; il faut être certain qu'il possède une rare volonté, une énergie telle qu'elle pourra surmonter les nombreuses difficultés qui ne manqueront pas de se produire et même à certains moments de se mul- Liplier.

Les morphinomanes capables d'une telle constance d’énergie sont très rares, si bien qu’en face de tels malades l’on est en droit de se demander s'ils n'auraient pas. fait un

meilleur usage d’une telle puissance de volonté en s’astrei-

it |

goant à un traitement plus énergique, comme par exemple la suppression brusque ou tout au moins rapide.

De plus il ne faut pas croire qu'avec la suppression lente le malade est complètement à l'abri de tout accident grave habituel de la période d’abstinence morphinique et de toute menace de collapsus. Loin de nous une semblable idée! Il est évident qu'il est moins exposé à ces, menaces et que ces accidents sont d’un pronostic moins sombre; ils revêtent généralement, quand ils apparaissent, une forme bénigne et sont le plus souvent de courte durée.

Nous dirons donc qu'avec la suppression lente le malade n'évile aucun des symptômes de la suppression brusque et que ce qu'il gagne par la faiblesse des symptômes, ille perd par leur durée et leur prolongation.

L'on a soutenu à un moment donné que le malade supporte plus facilement les symptômes d’abstinence dans la méthode par suppression lente ; c'est une erreuravérée ; cela a pu être vrai une fois par hasard, mais d’un fait isolé et heureux l’on n’est pas en droit de Lirer une conclusion immédiate et définitive.

C'est la longue durée des symptômes d’abstinence, qui, d’abord peu marqués, deviennent de plus en plus aigus au fur et à mesure que l’on diminue graduellement la dose du poison, qui irrite, dégoüte et épuise le patient ; nous ne saurions trop insister sur ce point ; et ceux qui ont dit qu'en général l'organisme supporte avec plus de facilité les dérangements faibles et de longue durée que les troubles violents, mais courts, se sont trompés ; une pareille thèse est difficile à admettre.

Avec la suppression lente, ce qui est à craindre c'est le

Fey

découragement profond qui empoigne de bonne heure le malade; les premiers jours il est animé des meilleures intentions ; il répète à satiété au médecin qu'il veut guérir ; il ne recule pas devant les promesses les plus engageantes et les plus concluantes, mais le malheureux ne compte pas suffisamment avec son tyran, qui, lui, cherchera par tous les moyens à le maintenir dans ses griffes ! Qu'il survienne quelques symptômes d'abstinence, même légers, le médecin qui les note est obligé de céder, de retarder la suppression progressive irrégulière, de retourner en arrière : de plus, ces symptômes ne surviennent pas au début le plus souvent ; il est à remarquer qu'ils surviennent fort souvent à la fin, quand il s'agit de supprimer les derniers centigrammes ; si bien que ces accidents, tant atténués soient-ils, se produisant à un moment où la volonté du malade est hésitante et chancelante et où il aurait au contraire besoin d’un surcroît de foree et d'énergie, font précipiter les événements et ouvrent tout grand le gouffre qu'est la récidive ; à ce moment le malade, qui vient de fournir un effort de volonté tout à fait inhabituel, se révolte contre la moindre douleur, contre le plus léger malaise, et alors le bénéfice de toute une longue cure est définitivement et irrémédiablement perdu en une seule journée de découragement.

Enfin, avec la suppression lente, le malade ne peut pas être soumis à une surveillance active ; souvent il pourra se pro curer de la morphine ; ilest dur de se passer de-la piqûre habituelle, et à moins d’avoir un caractère fortement trempé, ou pour mieux dire un caractère exceptionnel, il est fatalement impossible à un morphinomane ayant toute possibi-

lité de se morphiniser de ne pas suivre son impérieux pen-

et re

chant. De plus, si l’on admet qu'il a été soumis à un internement, dans une maison de santé par exemple, et qu'il a été complètement démorphinisé, il estimpossible de le surveiller pendant sa convalescence ; or quand un morphinomane est guéri de sa passion de se faire des piqûres, il n’est pas encore guéri : le traitement est loïh d’être terminé; il reste une dernière étape à franchir et celle-ci est encore hérissée de nombreuses difficultés ; la période de convalescence exige encore une surveillance étroite, il est nécessaire de s’entourer à l'égard du morphinomane des mulliples précautions qui préviennent une rechute, quand le malade sera rendu à lui-même et jouira d'une Hberté relative.

À peine les derniers cenligrammes de morphine supprimés. il se croit guéri d'une facon définitive et s'il a séjourné pendant son traitement dans une maison de santé, il aspirera à en partir au plus vite : il voudra reprendre sa vie antérieure et se remettre à la direction de ses affaires ; mais il n'aura pas eu le temps suffisant pour s’habituer à vivre sans morphine ; pour peu qu'il survienne chez lui quelques malaises, ou qu'il ait quelques chagrins à surmonter, il récidivera. Bien plus il aura perdu confiance en lui-même et il en arrivera vile à avoir le plus profond mépris pour le traitement qu'il aura si longtemps suivi.

Pour terminer cette critique, nous concluons en disant que les rares malades qui ont été guéris d'une façon définitive par la suppression lente l'auraient été bien plus sûrement encore et à beaucoup moins de frais et avec moins de souffrance avec la Suppression, sinon brusque, mais au moins rapide.

Voyons maintenant comment ont l'habitude de procéder Thibaut 4

Mot ES les médecins qui adoptent ce mode de traitement: la plupart, et ce sont les plus raisonnables, ont adopté les préceptes pleins de sagesse qu'a recommandés Grasset dans un article paru dans le Bullelin médical en 1888. En effet, Grasset conseille de diminuer en même temps le nombre des injections et la quantité de morphine qu'elles contiennent, c’està-dire d’abaisser le titre de la solution ; les dernières piqûres à supprimer doivent être celles du réveil, celles qui précèdent le principal repas et celles de la nuit. Nous croyons que le médecin qui entreprend un-tel traitement doit, avant de commencer, avoir étudié à fond son malade, car pour bien savoir les injections qui sont le plus nécessaires, il est indispensable de connaître les causes qui ont rendu le malade morphinomane ; il nous semble qu'un examen étiologique de détail est très utile ; par exemple, il est évident que chez un individu atteint d'une gastralgie, on devra respecter surtout l'injection qui précède le repas ; chez un sujet atteint d'insomnie, ce sera celle du soir ; en effet, que deviendrait le malade sans sa piqüre ! il ne pourrait ni toucher au moindre mets, ni goûter une heure de sommeil.

Nous avons dit que l’on devait en même temps diminuer la quantité de morphine de chaque injection ; certains médecins commencent même par là, avant de diminuer le nombre des piqüres. Nous croyons que c’est là une façon de procéder très recommandable, car ainsi on ne décourage pas le malade ; de plus, cette tactique sera très indiquée surtout chez ceux que nous avons dénommés dans un précédent chapitre «les passionnés de la piqûre ». +

Ce qu'il faut avant tout, c'est ne pas tromper le malade,

car il s'aperçoit rapidement de la supercherie, les sensations

st

qu'on éprouve après une injection de morphine étant très caractéristiques ; que fait le médecin en agissant ainsi ?ilirrite le malade, il perd sa confiance, ce qui est aller directement à l'encontre du but à atteindre ; un médecin qui n’a pas la confiance complète du morphinomane dont il entreprend la cure n’a aucune chance de mener celle-ci à bonne fin.

En résumé, cette méthode a pu donner d'excellents résultats chez des individus affaiblis, épuisés, atteints d’affections cardiaques ou pulmonaires, d’ataxie locomotrice, et chez les femmes nerveuses présentant un degré d’excitabilité très prononcé ; elle a enfin été suivie de guérison complète dans les cas où la morphinomanie, au lieu de dépendre d’un goût pour ainsi dire vésanique, a pris naissance à la suite de souffrances très vives chez des individus bien équilibrés et doués

d’une puissance de vouloir suffisante.

Page 1