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Le Manuel sur les lois de la guerre {Kriegsbrauch im Landkriege), publié en 1902 par le grand État-major allemand, et qui ne peut être suspect d’un humanitarisme exagéré, condamnait la pratique des déportations et la stigmatisait comme une barbarie que le progrès avait définitivement écartée des procédés de guerre.
« Tandis que dans les temps anciens la dévastation du pays ennemi, la destruction des propriétés et, dans certains cas, l'exode des habitants emmenés en servitude ou en captivité étaient considérés comme des conséquences toutes naturelles de la guerre, la conception actuellement prépondérante a cessé de considérer l’habitant du pays envahi comme un ennemi. Il est considéré comme un homme pourvu de droits, il peut vivre à l’abri des vexations et comme en temps de paix sous la protection des lois » (p. 102, édit. Carpentier).
Hélas I A peine l’Allemagne avait-elle ouvert en 1914 les hostilités, qu’elle reprenait les procédés des anciens barbares. Elle recommençait les déportations. Elle s’acharnait à les perpétrer dans celte paisible Belgique qu’elle avait jetée dans la guerre en violant sa neutralité et que sa soldatesque avait abominablement meurtrie.
La Belgique a subi deux séries de déportations.
Les premières eurent lieu en août et en septembre 1914, lorsque les troupes allemandes envahissaient le territoire et dévalaient en torrents
(1) Bibliographie : — J. van den Heuvel, La déportation des Belges en Allemagne, Rome, Desclée, novembre 1916, in-8<>, 38 p. ; J. Destrée, La barbarie suprême, Rome, Failly, novembre 1916, in-6, 32 p. ; Arnold J. Toynbee, The Belgian Déportations^ London, Fisher Unwin, in-12, 96 p. ; L. van der Essen, Germany's latest Crime, dans la Fortnightly Review de février 1917, p. 189 à 205; J. Basdevanl, La déportation des habitants de la Belgique et du Nord de la France, Paris, Société du Recueil Sirey, 1917, in-16, 80 p. ; Fernand Passelecq, Les déportations belges à la Lumière des documents allemands, Paris-Nancy, Berger-Levrault, 1917, in-S®, 436 p. : cet important ouvrage, qui contient les textes de tous les arrêtés, documents et protestations, nous a été des plus précieux pour la confection de notre travail.
EN A L LEM AG NE (i)
par toutes les voies qui traversent la frontière de l’Est. Les chefs allemands craignaient l’hoslilité de cette population énergique dont ils venaient brusquement troubler la paix. Ils avaient estimé que les avantgardes de leur offensive devaient faire régner la terreur; ce serait garantir la sécurité des masses qui suivraient et faciliter leurs réquisitions. Les routes belges furent semées de ruines. Dans plusieurs endroits, on fit des hécatombes de pauvres civils, plus de 5.000 ont été massacrés. Dans d’autres, on se livra à de véritables razzias de non-combattants qu’on déporta en Allemagne. Quantité d’hommes furent enlevés des provinces de Liège, de Luxembourg et de Namur. Pendant les incendies de Louvain, des trains entiers partirent pour Munsterlager. Le 6 septembre, après d’horribles fusillades, on transportait encore 300 hommes d’Aerschot, parmi lesquels 22 prêtres. « D’après des évaluations que l’on peut considérer comme répondant exactement à la réalité, 13.000 à 14.000 civils belges auraient été, au total, emmenés comme prisonniers en Allemagne. Vers le l®"" octobre 1915, 3.000 avaient été renvoyés dans leurs foyers » (1).
En mars 1917, il en reste encore des milliers dans divers camps : à Soltau, à Holzminden, à Munsterlager, etc... L’autorité allemande soutient qu’elle détient ces malheureux parce que dans leur localité il y aurait eu des « francs-tireurs », ou parce qu’ayant subi une légère condamnation ils sont encore suspects à ses yeux après avoir purgé leur peine, ou même parce que ne saehant-pas le motif pour lequel Us ont été arrêtés elle croit pouvoir présumer quelque offense grave. A Holzminden, plus de 80 femmes demeurent toujours captives et dans la plus lamentable des conditions.
La Belgique renouvelait encore ses réclamations au sujet de ces premières déportations que d’autres commençaient.
La seconde série des déportations a eu lieu pendant les quatre mois qui vont du 8 octobre 1916 au milieu du mois de février 1917. Ces déportations présentent un tout autre caractère que les précédentes. Elles procèdent aussi d’un mobile de guerre, mais d’un mobile d’un genre différent. A tout prix l’Allemagne cherche à se procurer des bras, ici pour exécuter des travaux urgents de défense, là pour dégager de leur besogne civile des soldats allemands et leur permettre d'aller prendre place au front. Il ne s’agit plus celte fois d’une suite de mesures isolées dépendant d’autorités locales et ne frappant que quelques endroits. Les déportations sont prescrites maintenant par ordre générale! se poursuivent sur toute la surface du pays occupé. Elles s’opèrent par voie de
(1) Troisième Livre gris belge, p. 47, 148, 205, 296, 298, 362.
recrutement militaire parmi tous les hommes valides. C’est une levée de travailleurs qui à leur corps défendant sont arrachés de leurs foyers, et emmenés presque tous hors de leur pays, soumis à la puissance exclu- ' sive de l’ennemi et contraints de collaborer à des besognes qu’ils savent directement ou indirectement nuisibles à leur patrie.
Nous sommes encore trop rapprochés des faits et les difOcultés de ■ communication et de renseignement sont trop grandes pour que l’on puisse dès aujourd’hui donner un tableau absolument complet de ces secondes déportations. Mais les documents que l’on possède sont suffisamment nombreux pour permettre d’en tracer une esquisse générale et d’en donner une physionomie fidèle.