I. — La politique du pouvoir occupant et le chômage
Les autorités allemandes ont eu le cynisme d’alléguer que leurs déportations étaient inspirées par une pensée d’assistance sociale, qu’elles avaient pour objet de fournir du travail à des chômeurs végétant dans l’oisiveté ! C’était vouloir donner le change et couvrir l’odieux de la mesure du manteau trompeur d’une action bienfaisante. Aussi convient-il de montrer tout d’abord quelle fut en Belgique la politique générale du pouvoir occupant, et notamment quelles furent ses dispositions dans le ♦ domaine économique et dans celui du travail.
Cette politique passa par deux phases.
Elle fut présentée d’abord sous des dehors bienveillants. Elle allait ouvrir une ère de calme et de travail paisible. Le 2 septembre 1914, le Baron von der Goltz, gouverneur général, faisait afficher dans toute la Belgique la proclamation des principes qui allaient diriger son administration : « Autant que faire se pourra, le commerce devra être repris, les
usines devront recommencer à travailler^ les moissons être rentrées
Je ne demande à personne de renier ses sentiments patriotiques, »
Son successeur, le Baron von Bissing, parla dans le même sens le 16 décembre 1914 : « Lorsque l’Empereur me nomma gouverneur général, il me chargea avec une insistance particulière, de tout faire pour aider les faibles en Belgique et pour les encourager. » Quand ces autorités tenaient ce langage et promettaient de garantir la sécurité, de respecter le patriotisme et d’inviter à la reprise de la vie économique,
, elles ne faisaient que remplir un devoir d’humanité et se conformer aux dispositions conventionnelles de la Haye. En effet, l’occupant doit, en vertu de l’article 43 du Règlement de la guerre, « prendre toutes les ^ mesures qui dépendent de lui en vue de rétablir et d’assurer autant qu’il est possible, l’ordre et la vie publics, en respectant, sauf empêchement
absolu, les lois en vigueur dans le pays ». Abstraction faite d’ailleurs des dispositions impératives du droit, il était de bonne politique de s’efforcer de tempérer par une habile gestion l’opposition qu’avait soulevée dans les esprits et dans les cœurs la brutale et illicite agression de l’Allemagne. Aussi mielleusement lu gouverneur von Bissing aimait-il à dire « qu’il était venu en Belgique avec la mission de panser les plaies ^ du pays ».
On se trouva tout de suite en présence de deux graves questions pratiques : celle du ravitaillement et celle des Belges qui avaient fui au dehors.
En bon administrateur, l’occupant avait la mission de concilier dans une sage mesure le droit qu’il possédait d’ordonner des réquisitions de vivres pour ses troupes et le devoir qui lui incombait de veiller à ce que les habitants ne fussent pas condamnés aux horreurs de la famine. Il ne s’embarrassa guère de cette conciliation. Il n’eut de souci que pour l’exercice de son droit, il oublia son devoir. Et les Belges seraient morts de faim si le secours n’élait venu du dehors. Une œuvre admirable de ravitaillement : « Commission for Relief » fut organisée avec l’appui des États-Unis, de l’Angleterre e>t de l’Espagne. On ne sollicita aucune aide ^ financière de l’occupant, aucun subside ni du trésor belge qu’il administrait, ni du trésor allemand. On se borna à demander la liberté de l’entrée et de la distribution des vivres, ainsi que la promesse de ne pas les réquisitionner. L’occupant était débarrassé d’une charge, il promit, il accorda généreusement à autrui la liberté de supporter le fardeau qu’il aurait dû assumer lui-même.
Mais plus de 1.200.000 Belges avaient fui à l’étranger. Les uns avaient passé dans les provinces hollandaises voisines de la frontière, les autres avaient cherché asile qui en France, qui en Angleterre. De nombreuses localités étaient désertes. Anvers et tout le pays environnant paraissait dépeuplé. L’assistance était devenue extrêmement lourde pour la Hollande. L’occupant chercha à diminuer les embarras de cette puissance neutre et voisine avec laquelle il désirait continuer de bonnes relations. Il n’aimait pas d’ailleurs à conserver sur la frontière du pays occupé des masses hostiles échappant à sa police. Il s’efforça de ramener les réfugiés. Mais son appel se heurta aux plus sérieuses difficultés. Les Belges avaient encore dans les yeux la vue des incendies et des atrocités commises. Ils s’étaient communiqué le récit des déportations exécutées aux premiers jours de la lutte. Rentrer en Belgique n’était-ce pas se mettre sous la houlette du loup devenu tout à coup bon pasteur?
Au lendemain de leur retour, les hommes valides, ceux notamment qui i avaient fait partie de la milice citoyenne, de la garde civique, ne se-
raient-ils pas emmenés en Allemagne, enrôlés dans l’armée ou contraints à des travaux pour l’ennemi ?
Afin de dissiper ces méfiances, l’autorité occupante fit des déclarations formelles et chercha à leur donner la garantie ou la caution de hautes personnalités belges et étrangères. Après de multiples démarches, elle réussit à obtenir l’appui du cardinal de Malines et des chefs politiques de l’administration communale d’Anvers. Le gouvernement des Pays- Bas, heureux de la solution qui intervenait, chargea ses consuls de répéter les promesses allemandes et de conseiller publiquemen t le retour.
La Commission intercommunale d’Anvers fit afficher en Hollande une invitation à rentrer dans le pays, signée de son Président, le député Louis Franck. Cette invitation était suivie de la mention suivante : « Il est déclaré expressément : 1° que les gardes civiques, non armés, ne seront pas inquiétés ; 2® qu’il n’est pas question de ce que les jeunes gens belges soient transférés en Allemagne ou incorporés de force dans l’armée. (Signé): Le gouverneur d’Anvers : Freiherr von Hüene ». Le 17 octobre, le consul général des Pays-Bas à Anvers adressa aux Belges réfugiés en Hollande un pressant appel où il était affirmé : « que d’après l’assurance formelle des autorités allemandes les jeunes gens respectueux de l’ordre, n’appartenant pas à l’arniée, et les gardes civiques peuvent rentrer. Les autorités en question ne songent pas le moins du monde à faire prisonniers, à réquisitionner ou à déporter en Allemagne les personnes susvisées ». Enfin, d’après les instructions du cardinal de Malines, le dimanche 18 octobre 1914, on donna lecture, dans toutes les églises paroissiales de la province d’Anvers, d’une déclaration écrite que le général von Huene, gouverneur militaire d’Anvers avait remise au cardinal et dans laquelle il était dit : « Les jeunes gens n’ont pas à craindre d’être emmenés en Allemagne, soit pour y être enrôlés dans l’armée, soit pour y être employés à des travaux forcés. »
Ces assurances, réitérées et contresignées par des hommes qui leur inspiraient une confiance absolue, décidèrent des centaines de mille réfugiés à rentrer dans leurs foyers. Il en revint non seulement à Anvers et dans les diverses provinces limitrophes de la Hollande, mais dans tout le pays.
Ces deux questions urgentes, du retour des réfugiés et du ravitaillement, étaient à peine résolues que l’on vit la politique de l’envahisseur s’engager dans une direction fort différente de celle qui avait été annoncée et promise. L’Allemagne n’était qu’occupante, elle n’avait qu’un droit provisoire de gestion ; elle prit la position de conquérante et s’arrogea l’autorité de disposer, à sa guise et à son bénéfice, de toutes les ressources de la région occupée. Alors que son droit de réquisition de-
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vait se limiter aux besoins de l’armée d’occupation, elle l’étendit à tous les besoins de l’Allemagne et n’hésita pas à épuiser le pays. C’était une première violation du Règlement de la guerre (art. 52). Elle devait respecter le sentiment patriotique des populations, elle ne le méconnut que trop souvent. Il y avait là une seconde violation du Règlement (art. 52, 6, 23). Cette double méconnaissance du droit allait faire surgir un nouveau problème social, celui du chômage.
La Belgique est un pays fertile et actif, tout à la fois très agricole et très industriel. En temps ordinaire, on y rencontre peu d’ouvriers inoccupés. Mais la guerre modifiait profondément la situation. Elle conduisait pour ainsi dire fatalement à un accroissement du nombre des chômeurs. D’une part, la marche de l’industrie en général est ralentie par la sévérité du contrôle aux frontières, par les difficultés de transport et d’échange, parla gêne du crédit. D’autre part, le patriotisme commande aux ouvriers, aux employés et aux industriels de refuser les travaux et les services qui pourraient favoriser les intérêts militaires de l’occupant. Il fallait donc s’attendre à voir grandir le chômage, d’autant plus qu’en Belgique le chiffre des hommes restés à la besogne pendant la guerre était proportionnellement plus considérable qu’il ne l’eût été dans d’autres pays. On venait seulement, depuis deux ans, d’y adopter le système du service militaire général.
Au lieu de chercher à prévenir l’extension du chômage et à porter remède à celui qui naissait des circonstances, l’occupant mil le fer dans la plaie. Coup sur coup il prit les mesures les plus brutales.
Au mépris de l’article 50 du Règlement de la guerre qui défend « les peines collectives, pécuniaires ou autres », l’occupant commença par faire tomber sur les communes une pluie d’amendes. C’élail une manière d’encaisser de rapides recettes et en même temps de scruter la puissance financière du pays. Son coup de sonde jeté, il porta le décret du 10 décembre 1914 en vertu duquel la population de la Belgique doit payer, outre les impôts ordinaires, une contribution de guerre s’élevant mensuellement à 40 millions de francs. Quand après deux ans il eut constaté que, grâce au concours des banques, les provinces parvenaient à supporter cette charge si écrasante qu’elle fut, il en majora le poids. Une ordonnance du 20 novembre 1916 porta le fardeau à 50 millions de francs par mois. Quelques jours auparavant, le 16 septembre, la Banque Nationale et la Société Générale avaient été sommées de participer par une voie détournée à l’emprunt de l’Empire. Elles s’y étaient refusées. Sans nul égard à leurs protestations, l’occupant s’empara de l’encaisse en papier allemand que possédaient les deux établissements et qui s’élevait à plus de 450 millions de marks. Il remit aux dépouillés une recon-
naissance de dette de la part de deux banques allemandes et celles-ci s’empressèrent de verser l’encaisse enlevé à l’emprunt impérial.
Ces contributions de guerre excessives qui venaient grever le passif de la Belgique et ce prêt forcé qui dépouillait les deux plus grands établissementsdecrédit du pays des grosses disponibilités qu’ils réservaient pour le relèvement national, produisirent dans les milieux financiers une atmosphère lourde, déprimante et peu favorable à la vitalité de l’industrie. Mais, concurremment à ces mesures, l’occupant prenait des dispositions beaucoup plus désastreuses dans leurs effets immédiats.
Au lendemain de la déclaration de guerre, l’esprit organisateur de l’Allemagne avait inspiré la création à Berlin d’une administration centrale, régulatrice de la production industrielle.
C’est M. Rathenau, le président de VAllgemeine-elektrizilats-Gesellschaft, qui en avait conçu le plan. Le nouvel organe fut rattaché au ministère de la guerre et reçut les pouvoirs les plus étendus. Par ses 36 bureaux secondaires, il chercha immédiatement à connaître l’importance et à s’assurer la possession de toutes les réserves de matières premières nécessaires à la conduite de la guerre et à la vie de la nation. 11 avait en vue de régler ultérieurement leur affectation et leur répartition. Toute la surface de l’Empire était soumise à son monopole éminent.
Lorsque la Belgique parut solidement occupée, elle fut placée sous la domination de ce puissant organisme. Et celui-ci n’eut rien de plus pressé que de mettre la main sur tous les stocks de matières premières et de subordonner leur utilisation et leur exportation aux intérêts militaires et industriels de l’Allemagne (1). Les usines belges ne parvinrent à conserver qu’une petite partie de leurs approvisionnements. Après les matières premières, on prit un certain nombre de machines. Les dynamoélectriques, les machines-outils, la plupart des cylindres de laminoirs, et en général toutes les pièces pouvant servir à la fabrication de munitions ou d’armements de guerre furent réquisitionnés et livrés à des sociétés allemandes qui se chargèrent de les transporter en Allemagne et de les mettre à la disposition des usines de l’Empire. Chaque mois
(1) Arrêté du 26 octobre 1914 pris par le gouverneur général : — « Article 1®’='. Sont soumis à des dispositions spéciales les matières ci-apiès servant aux besonis de la guerre : argent, cuivre, laiton, plomb, zinc, nickel, aluminium, étain, phosphate, nitrates, acides sulfuriques..., matières à tanner, explosifs..., loques, coton, jute, laine, chanvre, et les fils et produits manufacturés de ces matières, sacs, peaux, cuirs, caoutchouc, gomme..., graisses, huiles minérales, benzine... — Art. 2. L’exportation de Belgique est jusqu’à nouvel ordre soumise au contrôle du ministère de la guerre... — Art. 3. Le Commissaire du ministère de la guerre peut décider que les provisions de ces matières doivent être cédées en propriété à l’Empire allemand ou à des tiers contre remboursement de la valeur qui sera fixée définitivement par une Commission nommée par le ministère de la guerre à Berlin ».
l’occupant afficha de nouvelles prétentions et étendit sa main-mise sur quelque nouveau domaine. Les cuivres viennent d’être requis dans les fabriques et chez les particuliers. On a fait l’inventaire des courroies de transmission et peut-être prochainement partiront-elles à leur tour.
En 1915 et 1916, on établit à Bruxelles et à Anvers de multiples bureaux qui portent le nom de « Centrales », dépendent de Berlin et se parta^^ent la haute direction des diverses industries. Il y a la Centrale des métaux, celle des huiles, celle des charbons (1), celle des cuirs, celle des orges et des grains, etc... Ces Centrales ne se bornent pas à surveiller la production et à régler la répartition des produits, elles agissent comme autant d’appareils de succion au profil de l’Allemagne. Elles ont à leur disposition non seulement les réquisitions et la menace du séquestre, mais encore la toute puissance du boycottage au point de vue des fournitures. Comme toute chose utile qui se trouve dans le commerce dépend d’une Centrale, aucun établissement ne peut marcher sans recourir à l’un ou à l’autre de ces organismes pour les objets que requiert son activité : graisse, huile, cuir, bois, explosif, etc...
Un grand nombre d’usines ne purent résister à un régime aussi tyrannique. Les unes furent privées par les réquisitions de leurs matières premières et des pièces indispensables à leur outillage. Les autres, vivant dans un milieu ébranlé par d’incessantes atteintes au crédit, et soumises à un servage qui ne leur laissait plus de vraie liberté ni pour l’achat des fournitures, ni pour la vente des produits, se sentirent lentement envahies par une irrémédiable paralysie ; elles se résignèrent à un travail de plus en plus intermittent. Des milliers d’ouvriers furent jetés sur le pavé. La politique d’accaparement avait fait son œuvre. Elle avait arrêté, si pas ruiné, une partie considérable de l’industrie belge. Elle avait fourni au chômage son plus important contingent d’innocentes victimes.
Il est une dernière cause du chômage, c’est la réquisition de la maind’œuvre belge au profit de l’armée allemande. Il importe de s’y arrêter, car elle nous montre la naissance du système qui va conduire aux déportations.
Dès son arrivée dans le pays, l’autorité envahissante entre en conflit
(1) Arrêté du 26 avril 1915: — « Article 1«'. La répartition de toutes les houilles extraites en Belgique ainsi que tous les cokes... est confiée au Bureau central des charbons... — Art. 2. En vue de régler le commerce des produits désignés, les producteurs sont obligés de mettre toute leur production à la disposition du Bureau central des charbons qui, à titre d’intermédiaire, décidera de Tutilisation de ces produits... La somme résultant de la vente sera remise aux vendeurs.., — Art. 3. Il est défendu aux producteurs d’exécuter les contrats de vente qu’ils ont conclus... ».
avec le personnel ouvrier de l’adminislralion des chemins de fer. Elle demande aux arsenaux de réparer les locomotives et les wagons. Les ouvriers ne veulent pas aider au transport des troupes et des munitions. Fin 1914, l’atelier de Gentbrugge, près de Gand, commence la résistance. En janvier 1915, l’autorité militaire ordonne qu’on appréhende les ouvriers à leur domicile et qu’on les conduise de force à la besogne. Après Gand, Malines. Le 15 avril 1915, on requiert les ouvriers des ateliers centraux de reprendre le service. Refus. Par ordre du gouverneur général, la population entière est punie ; la ville est isolée ; défense est faite d’y entrer et d’en sortir. Au grand dépit de l’occupant, l’intimidation resta vaine. Aussi lorsqu’au mois de mai ce fut le tour des ateliers de Luttre, on procéda d’une manière plus rude. On y arrêta 265 ouvriers et on les expédia en Allemagne. C’était une première déportation ouvrière. Après quatre mois, les malheureux rentrèrent à Luttre. Ils avaient eu la fermeté de résister aux plus dures pressions. Pour les accabler par un dernier acte de courroux, on les priva de tout secours ainsi que leurs familles (1).
Peu à peu le règne de la contrainte s’étendit et devint plus rigoureux. A propos du travail, comme dans les autres domaines, l’application des mesures obligatoires commença presque toujours par se faire dans la région de l’Etape, voisine de la région du feu, qui comprend les deux Flandres et le Tournaisis, et qui est soumise exclusivement à l’autorité militaire. Après y avoir mis sous la contrainte le personnel ouvrier de l’Etat belge, cette autorité s’en prend à des industries privées, à leurs patrons et à leurs ouvriers. Elle entend leur faire exécuter des commandes pour l’armée. Le lieutenant général. Comte von Westarp s’indigne de la résistance qu’il rencontre. Le 10 juin 1915, il fait afficher à Gand un« Avis » menaçant (2). Cette proclamation ne faisait évidemment qu’annoncer les mesures en préparation par l’administration civile de Bruxelles. Mais elle est intéressante par sa franchise. Ecrivant en style militaire, le général ne cherche pas à dissimuler. Il dit clairement le but qu’on poursuit : « faire ivdiWdÀWev pour V armée allemande ». Rajoute que « refuser sous prétexte de patriotisme et en s'appuyant sur la con~
(1) Rapports de la Commission d’enquête belge, t. II, p. 75 et 81.
(2) Avis : — « L'attitude de quelques fabriques, qui sous prétexte de patriotisme et en s’appuyant sur la convention de la Haye ont refusé de travailler pour Varmée allemande , prouve que, parmi la population, il y a des tendances ayant pour but de susciter des difficultés à l’administration de l’armée allemande... Je fais remarquer que la population elle-même sera cause que les libertés accordées jusqu’ici de la façon la plus large lui seront enlevées et remplacées par des mesures restrictives rendues nécessaires par ca propre faute ».
vention de la Haye » esl la manifestation d’une tendance qui doit être réprimée .
Deux mois plus tard sont publiés deux arrêtés du gouverneur général de Bruxelles qui cachent les réalités sous de subtiles formules. Tous deux introduisent le régime du travail forcé. Le premier, daté du 14 août 1915, est d’ordre militaire et applicable à tous les habitants. Il formule l’obligation d’exécuter des travaux pour l’armée, mais ceux-ci sont déguisés sous le nom de « travaux d’intérêt public ordonnés par une autorité allemande ». Le second, daté du 15 août, est d’ordre civil et ne concerne que les chômeurs, mais ceux-ci sont désignés sous le nom de « secourus par l’assistance publique ou privée ». Il formule l’obligation d’exécuter « les travaux qu’on leur propose et qui répondent à leurs capacités ». Les deux arrêtés édictent des peines contre ceux qui refusent le travail ordonné ou proposé. Mais tous deux reconnaissent comme valable le refus « s’il est admis par le droit des gens ». On ne dit pas brutalement, comme le général von Westarp, qu’on jettera par-dessus bord la convention de la Haye. On laisse à l’autorité qui jugera de la validité du refus le soin de décider quels sont les vrais principes du droit des gens (1).
Les circonlocutions du gouverneur général étaient inutiles. Le public savait pertinemment de quoi il s’agissait. Une seconde autorité militaire allait d’ailleurs déchirer à nouveau tous les voiles. Le lieutenant général von Unger, inspecteur de l’Etape, fit afficher le 12 octobre 1915 une ordonnance caractéristique :
« Celui qui refuse d’effectuer ou de continuer un travail conforme à ses occupations professionnelles, et qui est de Vintêrêt de V Administration militaire allemande et désiré par les commandants militaires allemands^ est puni d’un emprisonnement d’un an. Il peut être également envoyé en Allemagne. Le fait de se référer à toutes les lois belges possibles ou même à des conventions internationales ne peut jamais
(1) Arrêté du 14 âoût 1915 : — « Article l®*". Quiconque, sans naotif suffisant, refuse d’entreprendre ou de continuer un travail d’intérêt public conforme à sa profession et ordonné par une autorité militaire allemande, sera passible d’une peine d’emprisonnement de police ou d’emprisonnement correctionnel d’un an. Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s’il est admis par le droit des gens. — Art. 6. Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux ou autorités militaires allemands ».
Arrêté du 15 août 1915 : — « Art. 2. Quiconque est secouru par l’assistance publique ou privée et, sans motif suffisant, refuse d’entreprendre et de continuer un travail qu’on lui a proposé et qui répond à ses capacités, ou quiconque, en refusant un tel travail, tombe à charge de l’assistance publique ou privée, sera passible d’une peine d’emprisonnement de 14 jours à 6 mois. Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s’il est admis par le droit des gens. — Art. 6. Les infractions seront jugées par les chambres correctionnelles des tribunaux belges de première instance ».
Les deux arrêtés punissent de fortes amendes ceux qui favorisent le refus de travailler. Si des communes ou des groupes favorisent le refus, leurs chefs sont responsables.
justifier le refus de travailler. Seul le commandant militaire décide de l’acceptabilité des travaux exigés. »
Autant valait dire que les pauvres Belges seraient livrés, pieds et poings liés, à raulorité militaire.
Tous ces arrêtés, si draconiens quMls fussent, n’eurent pas l’effet qu’en attendaient les autorités allemandes. Patrons et ouvriers continuèrent leur résistance. Dans les carrières, les fours à chaux et les usines de ciment, ils refusèrent de travailler pour les tranchées et de fournir du plâtre, du ciment et du béton. Ailleurs ils ne voulurent livrer ni sacs, ni 61 de fer barbelé. On ferma maintes carrières et usines rebelles. De nombreux côtés apparurent de nouveaux chômeurs.
Près de 350.000 hommes valides ont été contraints ainsi à l’inoccupation I Au petit chiffre de ceux que les embarras de la guerre avaient fatalement privés de travail, étaient venus s’adjoindre la multitude des malheureux qu’avait créés la politique d’accaparement de l’administration civile occupante et le groupe de ceux que les exigences antipalriotiques des chefs militaires avaient forcés à l'inaction.
Cette situation aurait dû appeler une entente entre l’occupant d’une part, les chefs industriels et les autorités locales belges d’autre part. Il n’en fut rien malheureusement.
Ce n’est pas que les chefs industriels manquassent soit de bonne volonté, soit d’initiative. Loin de là. Ils ürent toutes les démarches que commandaient leur intérêt aussi bien que le souci de la classe ouvrière. Ils se rendirent chez le gouverneur ; ils essayèrent de ranimer l’industrie qui s’engourdissait et de faire renaître celle qui s’était arrêtée. Pourquoi un accord n’interviendrait-il pas entre l’Allemagne et l’Angleterre ? On laisserait rentrer dans le pays les matières premières et en sortir les produits fabriqués. Le ravitaillement industriel pourrait se faire conformément au ravitaillement alimentaire. Il y aurait un contrôle neutre accepté de tous. L’Angleterre se montra disposée à accepter, mais c]] 3 subordonna son assentiment à la condition que l’occupant ne mît la main ni sur les matières premières, ni sur les objets fabriqués, ni sur les bénéüces de la production. L’Allemagne ût attendre quatre mois sa réponse et elle ûnit par dire qu’elle ne pouvait prendre un engagement d’ensemble, que les conditions étaient d’ailleurs inacceptables.
De leur côté, de nombreuses administrations communales belges avaient décidé l’entreprise de travaux publics. N’était-il pas sage de proûler de la circonstance que des milliers de bras se trouvaient inoccupés pour entamer immédiatement l’exécution de projets d’utilité gé-
nérale qui devaient être réalisés] un jour ? C’était 'pour’, les communes une avance de fonds, mais le coût de cette avance serait compensé par le bon marché de la main d’œuvre et par la jouissance immédiate des travaux accomplis. Dans les Filandres, dans les provinces du Nord, dans le Luxembourg, partout on se mit à l’œuvre. L’administration provinciale du Luxembourg surtout se distingua dans cette initiative. Avec l’aide du Comité provincial de secours et d’alimentation, elle incita les communes à entreprendre de nouvelles routes, à créer des distributions d’eau, à aménager de nouveaux cimetières, à procéder à l’assainissement de terrains fangeux, etc... Tout à coup l’autorité allemande survint, non pour encourager ces louables essais d’activité, mais pour y mettre fin.
Le 2 mai 1916, le gouverneur général publia un arrêté soumettant les « travaux pour chômeurs » à la décision du Président de l’Administration civile de la province. En exécution de cet arrêté chaque président s’empressa de soulever des difficultés et de s’opposer à la continuation des travaux entrepris. Le Président de l’Administration civile du Luxembourg envoya en septembre à la province une communication qui expose nettement le but poursuivi par l’Allemagne :
« Il est préférable que les ouvriers soient occupés dans leur métier spécial... Je me suis mis en relation avec un bureau qui cherche à trouver du travail aux ouvriers industriels... Ce bureau « Deutsches Industrie Buro « m’a donné la promesse qu’il est à même de donner à tous les ouvriers de 18 à 50 ans un travail bien salarié selon leurs capacités. »
Il ajoutait ironiquement :
« Je ne mettrai aucun obstacle à ce que les communes fassent exécuter des travaux pour occuper les ouvriers en dessous de 18 ans, au-dessus de bO ans ainsi que les ouvriers non valides. »
Voilà un nouvel horizon qui s’ouvre. L’occupant commence à se préoccuper de la main-d’œuvre en Allemagne. Il se prépare à exploiter le chômage qu’il a créé. Les communes le contrarient dans ses vues. Il convient de les arrêter et d’empêcher l’emploi des chômeurs en Belgique. L’heure des grandes déportations approche.
IL — Les déportations.
En 1916, voyant la guerre se prolonger, le gouvernement allemand comprit qu’il convenait d’aviser à des mesures spéciales pour parer à la crise de la main-d’œuvre dans l’Empire. A mesure que se faisait l’appel des différentes classes militaires, les travailleurs quittaient les usines et les champs. Le Bureau du travail à Berlin redoubla d’efforts pour
amener de l’exlérieur le plus grand nombre possible d’ouvriers. Il s’adressa aux pays occupés : à la Pologne russe, à la Belgique, au Nord de la France. Ses diverses agences secondaires lirenl des promesses alléchantes et annoncèrent de gros salaires. 80.000 Polonais environ se laissèrent séduire ; iis vinrent en Prusse rejoindre les 250.000 Polonais qui s’y trouvaient déjà depuis 1914 et qui y avaient été retenus. De Belgique, au dire du gouverneur général, arrivèrent pendant les années 1915 et 1916, 30.000 hommes. Le Nord de la France ne donna qu’un petit nombre de recrues.
Le résultat de ces appels à des engagements volontaires parut très insuffisant. D’autant plus qu’au printemps 1916 il semblait déjà probable que la lutte se poursuivrait encore pendant toute l’année suivante. Il faudrait alors appeler aux armes toute la population valide de FEmpire et s’efforcer de remplacer les soldats quittant le travail par des éléments civils ou par des bras venant des régions occupées. L’autorité allemande songea au recrutement forcé de travailleurs. Ce serait l’organisation civile à l’intérieur du pays, et pour la France, la Belgique et la Pologne, la déportation des non-combattants.
Le 5 avril, une première déportation fut annoncée en France. La Kommandantur de Lille demanda publiquement des ouvriers. Sa demande n’ayant pas eu de succès, elle ordonna le 29 avril « que les habitants seraient évacués par ordre et transportés à la campagne, à V intérieur du, territoire occupé, loin derrière le front où ils travailleraient à l’agriculture ». Le 12 mai, 25.000 personnes parmi lesquelles des femmes et des enfants furent brusquement enlevées.
Vers le même moment l’administration occupante de Belgique s’occupa de préparer les dispositions nécessaires à une déportation beaucoup plus considérable et faite cette fois vers l’Allemagne. Pour masquer l’odieux des mesures qu’elle prendrait et pour disposer d’un meilleur choix dans le recrutement qu’elle ferait, il était nécessaire que le nombre des chômeurs fût aussi considérable que possible. C’est la raison de l’arrêté du 2 mai 1916, dont il a été parlé plus haut, et qui eut pour objet de suspendre les travaux publics entrepris par les communes en vue de procurer de l’ouvrage aux chômeurs. 11 fallait ensuite modifier la législation existante afin de pouvoir procéder à un enlèvement rapide et à un travail obligatoire hors des prisons. Cette modification se fil par deux arrêtés : l’un concerne l’ensemble des provinces belges occupées, il est du 15 mai 1916 ; l’autre est relatif à la zone de l’Etape, il est du 3 octobre. Ce sont ces deux arrêtés qui vont servir de base légale à l’abominable déportation.
L’arrêté du 15 mai est pris par le gouverneur général ; on lui a donné
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une forme aussi irioffensive que possible. Il apparaît comme une seconde édition corrigée de l’arrêté du 15 août de l’année antérieure. Mais il renferme deux changements d’importance capitale. L’arrêté de 1915 frappait le refus du travail d’une peine qui devait être subie dans les prisons et qui ne pouvait être prononcée que par les tribunaux belges. L’arrêté de 1916 modifie la peine et la juridiction :
« Art. 2. Au lieu de recourir à des poursuites pénales, les gouverneurs, commandants militaires qui leur sont assimilés et les chefs d’arrondissement peuvent ordonner que les chômeurs récalcitrants soient conduits de force aux endroits où ils doivent travailler. — Art. 6. Les tribunaux et commandants militaires sont compétents. »
Ces amendements à l’arrêté de 1915 en transformaient complètement le mécanisme et la portée. Désormais les chefs militaires n’étaient plus assujettis à une procédure régulière. Ils pouvaient immédiatement, au lieu d’exercer des poursuites, faire transporter les récalcitrants là où le travail était imposé. S’il est encore parlé de tribunaux dans l’arrêté, ce n’est évidemment qu’afin de sauver les apparences.
Il semble que la plus grande partie de la population belge ne se doutât point du danger qui la menaçait. L’arrêté modificatif du 15 mai ne disait rien au sujet des endroits qui pouvaient être désignés pour le travail ; il fut interprété comme s’il ne s’agissait que de besogne à exécuter dans la région du travailleur. Rien non plus ne révélait que cet arrêté renfermât dans ses flancs le principe d’un recrutement général, et qu’il put donner naissance à des levées forcées dans toutes les subdivisions administratives du pays.
Pour agir de concert avec le gouverneur général, l’autorité militaire delà zone d’Etape allait modifier la législation de son district lorsqu’elle fut arrêtée par un soulèvement de l’opinion publique, indignée de la déportation qui venait d’avoir lieu en France et des brutalités qui l’avaient accompagnée. Elle jugea plus opportun d’attendre l’automne. D’ici là certains déportés français seraient rentrés, on aurait pu calmer l’agitation par d’habiles campagnes de presse. Le Baron von Bissing se rallia au sentiment de l’autorité militaire, mais dans l’intervalle, au mois d’août, il fil imprimer à Anvers les avis de convocation.
Le 3 octobre, était affiché sur les murs des grandes villes de la zone d’Etape l’arrêté qui modifiait la législation de cette zone et permettait d’exécuter légalement dans cette partie de la Belgique la déportation en masse que l’on projetait (1). Alors les yeux s’ouvrirent. Ce fut à travers le pays belge un cri de détresse et de malédiction.
(1) L’article !«»• de cet arrêté disait : « Les personnes capables de travailler peuvent
La Pologne fut frappée en même temps que la Belgique. Sa population ouvrière fut soumise à la déportation par un arrêté du 26 octobre 1916, analogue aux arrêtés pris en Belgique le 15 mai et le 3 octobre (1). Mais ici la situation générale était différente. On était à quinze jours de distance de la proclamation qui allait annoncer la création d’un Etat polonais. Aussi le langage se ressent de cette diversité. Le général gouverneur von Beseler demande à la municipalité de Varsovie de collaborer au recrutement. U lui expose qu’« il a entendu dire que les Polonais désirent l’indépendance de leur patrie, que maintenant s’offre à eux une occasion de prouver par des actes que leurs désirs sont sincères, qu'à Vheure présente le travail de V ouvrier est de même valeur que celui du soldat ». Le Conseil municipal de Varsovie répondit que, « si la fourniture de la main-d’œuvre devait être une aide militaire de la part des Polonais », il ne se croyait pas compétent, que d’ailleurs « il ne lui était pas possible de donner son appui à la contrainte dans les engagements ».
Les déportations commencent en Belgique dès le début du mois d’octobre 1916. Du 8 au 20, elles ont lieu dans les deux Flandres, dans le Tournaisis et dans le pays de Mons. Leur exécution se fait avec précipitation. 11 s’agit de terminer la cueillette principale dans les grands centres industriels avant que la population ne soit remise de sa stupeur. C’est une attaque brusquée. On ferme rigoureusement les frontières pour que rien ne transpire au dehors. Le 2 novembre, les recruteurs passent dans la région d’Anvers et le Sud du Brabant, puis en décembre, dans les provinces de Luxembourg et de Namur, mais avec des retours intermittents dans les régions déjà décimées. La province de Liège et le centre du Brabant sont réservés pour les derniers coups de filet qui ont lieu en janvier et en février 1917. Celte levée angoissante se poursuit pendant quatre mois.
Dès le début des déportations, on essaie par divers communiqués aux journaux de dissiper les justes craintes qui se manifestent. Le Bien public de Gand publie, le 15 octobre, VAvü officiel que voici :
être contraintes de force au travail, même en dehors de leur domicile, dans le cas ou, pour cause de jeu, d’ivrognerie, d’oisiveté, de naanque d’ouvrage ou de paresse, elles seraient forcées de recourir à l’assistance d’autrui pour leur entretien ou pour l’entretien des personnes qui sont à leur charge ».
(1) « Article 1®'. Toute personne qui refuse un travail offert par les autorités et conforme à ses aptitudes, alors qu’elle obtient des subsides publics ou privés, sera punie d’un emprisonnement de 3 mois. A cette punition pourra être substitué V envoi forcé au travail.,. »
« Le bruit que les travailleurs deviendraient soldats ou se battraient au front a été répandu ouvertement dans le dessein criminel de susciter la peur parmi les travailleurs et leurs familles et de les exciter à la résistance. 11 n’y a pas un mot de vrai dans ce bruit. — Les hommes appelés au travail jouissent, en outre d’une ^'énéreuse liberté, du logement et d’un bon entretien, ainsi que d’un salaire moyen de 30 pfennigs par tête et par journée de travail. Ce salaire est susceptible d’être augmenté par zèle et bon travail. Les chefs d’équipe reçoivent en moyenne 50 pfennigs par jour. Les ouvriers peuvent écrire chaque semaine une carte postale à leurs plus proches parents, au lieu de leur dernière résidence, et en recevoir une de leur part. — Si plus tard les ouvriers réquisitionnés veulent s’engager comme ouvriers volontaires afin de gagner des salaires plus élevés, la chose leur est toujours facultative. »
Inutile de dire que les Belges s’indignèrent vivement du cynisme avec lequel on leur parlait de « généreuse liberté », de « bon entretien » et du salaire dérisoire de « 30 pfennigs par tête ».
Les déportations se firent partout d’une manière très expéditive. Les administrations locales furent sommées de communiquer les listes d’assistés et de chômeurs, et, si elles n’en avaient pas, d’en dresser immédiatement. La plupart opposèrent soit un refus, soit la force de l’inertie ; elles ne voulurent pas livrer des listes qui seraient des arrêts de proscription. Les recruteurs s’emparèrent alors des registres qu’ils purent saisir et complétèrent leurs indications par les renseignements de leurs bureaux militaires.
Des avis furent affichés ordonnant à la population mâle, de 17 à 55 ans, de se présenter au contrôle munie des objets d’équipement nécessaires aux travailleurs partant pour le lointain. Parfois les convocations précisèrent des catégories sociales dispensées de se présenter. Ces catégories varièrent d’endroit à endroit. A Nimy, la liste en était fort longue; elle comprenait les avocats, médecins, professeurs, instituteurs, fonctionnaires, ecclésiastiques, et tous autres habitants occupant une situation libérale. Ailleurs, les exceptions étaient peu nombreuses. L’arbitraire fut le grand maître. Ici on a pris des ecclésiastiques, là on les a dispensés. Ici on a exempté les agents des Comités de ravitaillement, là on ne les a pas ménagés ; à Arlon, on a même impitoyablement enlevé les 42 membres du personnel régional et local de cette grande œuvre de secours.
Le récit, fait par un témoin oculaire, de la déportation qui s’est effectuée le 15 novembre 1915 à Wavre dans le Brabant, donne une idée assez précise de la manière dont s’exécutait le triage entre les hommes convoqués. A Wavre, 10.000 hommes environ avaient été appelés :
« On entre dans une première salle. Un médecin est là qui examine les hommes
munis de certificats médicaux. Il paraît indulgent, assez large, il prononce des libérations.
« Une seconde salle. C’est ici que le sort de chaque homme va se décider, brusquement, mécaniquement, en quelques secondes et sans appel. Un mot tranchant, et ce sera la liberté ou l’esclavage. 11 y a là de nombreux uniformes : Kreischef, commissaire civil, officier. Et tout a la rigidité inflexible de l’autorité militaire qui ne discute pas. Les trois délégués de la commune, — généralement le bourgmestre, un échevin et le secrétaire communal, — autorisés à assister à l’examen de leurs administrés, ne peuvent évidemment rien. Deux officiers, qui se partagent la besogne, décident. Placés chacun d’un côté de la salle, ils examinent rapidement, en commençant par les jeunes gens âgés de dix-sept à vingt-cinq ans. Ils regardent la carte d’identité qui mentionne le métier, dit sommairement la situation sociale. Ils enveloppent l’homme d’un regard, comme pour peser sa force, sa valeur animale. Une question, du bout des lèvres, pour la forme : <( Etes-vous chômeur? « Et, tout de suite, que la réponse soit négative ou affirmative, l’arrêt inexorable. Si la carte mentionne un métier qui peut servir làbas, l’officier crie : A gauche ! Et l’homme est perdu. Son sort a été décidé par la seule volonté d’un autre homme, en sept, huit, dix secondes. C’est fini ! A gauche ! A gauche 1 c’est la route de l’Allemagne.
« Si l’officier crie : A droite ! c’est la liberté. L’homme passe alors devant un sous-officier qui appose un cachet sur la carte d’identité. On sort, et c’est l’impression d’une fuite. Ce n’est pas celle d’an soulagement, car Je cœur demeure longtemps serré à la pensée des autres, des pauvres autres.
« Pendant ce temps, que se passe-t-il à gauche ? Là on demande d’abord à chaque homme qui arrive s’il veut signer un engagement, c’est-à-dire consentir à travailler pour les Allemands moyennant un gros salaire. S’il consent, il donne son nom, son adresse, et il est autorisé à rentrer chez lui, afin de faire ses préparatifs et de partir au bout de quelques jours. S’il refuse, — et c’est le cas de l’immense majorité, — il est menacé de toutes les calamités, et il va rejoindre le troupeau animé de ceux qui furent comme lui dignes et intraitables, et qui l’accueillent pardes acclamations comme pour une victoire, la victoire de l’homme qui subit mais qui ne se soumet pas. On attend encore. On attend que le groupe soit suffisamment dense. Quand il l’est, on l’entoure de soldats, baïonnette au canon, on l’encadre de cavaliers. Et en route vers la gare ! Deux officiers marchent un peu à l’écart, la cravache — oui, la cravache — à la main. Presque tous les déportés s’avancent la tête haute ; ils agitent leur casquette, et ils chantent inlassablement. Mais il y a des voix rauques et des voix mouillées.
« La gare est proche, un train de wagons à bestiaux attend. On ne voit plus rien. On entend seulement des clameurs, des chants, la Brabançonne et la Marseillaise encore. La nuit est tombée. Vers six heures, tout à coup, les voix qui chantent sont couvertes par un bruit de fanfares. De la musique? Oui, l’autorité allemande a amené dans la gare une musique de régiment ; et c’est elle qui salue des accents d’une marche militaire le départ du train lugubre, sans lumière, de ce train dont l’apparition au passage à niveau va provoquer une émotion si désespérée que des femmes et des vieillards tomberont en syncope, aux sons ironiques de la marche allègre exaspérante.
<( Ils sont partis. Pour où ? On ne sait pas. Pour quoi faire ? On ne sait pas ».
Quel a été le nombre des déportés ? Nous ne possédons encore pour
rétablir aucune statistique qui soit vérifiée. Au début des déportations, le bruit courait en Belgique que le gouvernement allemand désirait recruter 350.000 hommes. Comme on prenait dans un grand nombre de localités le quart des appelés, il semblait que l’occupant cherchât à atteindre ce chiffre. Aujourd’hui, en rapprochant les données que l’on a recueillies sur les principales déportations, il y a lieu de croire que le nombre des déportés doit être d’environ 125.000 hommes, 25.000 dans a région de l’Etape, 100.000 dans les autres provinces (1).
Les chômeurs forment le groupe le plus nombreux de ce total. Mais dans plusieurs localités, notamment du Hainaut, la proportion des déportés non chômeurs est plus considérable que celle des chômeurs. C’est ce qu’ont relevé, avec des chiffres très précis, les hommes politiques de l’arrondissement de Mons dans leur réplique au gouverneur dont il sera parlé plus loin. Il est manifeste, pour tous ceux qui ont assisté au choix des déportés, que les agents recruteurs recherchaient avant tout les hommmes capables de remplir les lâches en vue desquelles on manquait de main-d’œuvre en Allemagne. De préférence, lorsqu’ils en avaient l’occasion, ils choisissaient parmi les chômeurs ; faute de chômeurs possédant les aptitudes requises, ils prélevaient des hommes au travail. Il leur est même arrivé plusieurs fois d’arrêter des usines en pleine activité pour y prendre les meilleurs ouvriers.
Qu’il y ait eu de nombreux déportés n’appartenant pas à la classe ouvrière, le fait est certain. Dans plusieurs endroits, à Nivelles, à Arlon par exemple, on a même pu dresser d’assez longues listes de déportés appartenant à la classe bourgeoise et occupant soit des situations commerciales ou industrielles, soit des carrières libérales. Le gouverneur général a reconnu, dans sa correspondance avec le cardinal deMalines, que des « erreurs » s’étalent produites, mais il en a voulu attribuer la cause au mauvais vouloir des administrations communales qui s’étaient refusées à communiquer les listes d’ouvriers chômeurs.
Les déportés furent emmenés dans des directions diverses. Un petit nombre est resté dans le pays et a été dirigé vers la frontière hollandaise ou vers le front de l’Yser, afin d’y creuser des lignes de barrière ou de défense. 25.000 au moins sont partis vers les provinces occupées de la France, les uns pour être mis à la besogne agricole dans les environs
(1) D’après une information de Berlin publiée le 9 mars 1917 par le Corriere d'italia, l’Allemagne paraîtrait ne reconnaître que le chiffre de ÜO.OÛÜ déportés. Mais il faut remarquer d’abord qu’ordinairement les statisticiens allemands n’aiment guère à avouer la gravité de leurs méfaits, et ensuite que dans le nombre des déportés ils ne tiennent probablement pas compte des travailleurs qui sous la contrainte d’une violence morale et matérielle ont signé des engagements. Peut-être enfin, comme ils parlent de l’Allemagne, font-ils abstraction aussi des déportés envoyés dans le Nord de la France.
de Laon, les autres pour travailler à une nouvelle série de tranchées et à un chemin de fer stratégique allant de Lille par Aulnoye à Givet. Certains de ces travailleurs furent employés si près de la ligne du feu que plusieurs, grièvement blessés, ont dû être ramenés dans leurs foyers. La très grande majorité des déportés a été conduite en Allemagne. On transporta directement les uns aux établissements pour lesquels on les destinait, beaucoup à Gelzenkirchen. On déversa les autres dans des camps, à Sollau, à Munsterlager, à Guben, etc... Ils y forment des réserves de travailleurs à la disposition des autorités et des particuliers. Il y a dans les camps des bureaux d’embauchage. Des annonces publiées par les journaux informent les employeurs des environs. Les malheureux qui sont dispersés dans les usines et dans les entreprises agricoles sont livrés sans contrôle et sans appel à des maîtres qui les traitent suivant leur bon plaisir.
Le sort des déportés dans les camps est on ne peut plus lamentable. Si la situation alimentaire de la population allemande n’est pas brillante, on peut croire que celle de ces prisonniers l’est encore beaucoup moins. Très heureux peuvent s’estimer ceux envers lesquels on ne pra- « tique pas un cruel système d’affamement et de torture. Divers récits nous apprennent que souvent on a obligé ceux qui refusent la besogne à rester debout pendant plusieurs journées sans presque recevoir de . nourriture. C’est l’alternative : ou l’inanition, prélude d’un irréparable affaiblissement, ou le travail accablant au profit de l’ennemi.
L’autorité occupante a cherché à illusionner les familles éprouvées en faisant insérer dans les journaux officieux qu’elle entretient à Bruxelles, des lettres écrites par de prétendus déportés. Le style lourd et ridiculement moqueur de ces lettres a trahi leur source germanique et redoublé les inquiétudes (1). On eut bientôt sous les yeux des témoignages irrécusables de la barbarie des traitements auxquels étaient soumis les Belges transportés au delà des frontières. C’étaient les malheureux que l’autorité allemande renvoyait en Belgique : hommes émaciés, marchant
(1) En voici deux exemples empruntés au journal Le Bruxellois . Dans le numéro du 15 décembre 1916 : « F. P... d’Oberhausen, à Mme P... : Je ne conterai jamais de mensonges afin qu’on sache à quoi s’en tenir. Aujourd’hui dimanche je suis bien reposé et bien nourri surtout, et, si cela continue, je deviendrai gras comme un petit cochon ».
Dans le numéro du 18 décembre 1916 : « Gustave G..., de Rothausen, à sa femme... : Notre nourriture est bonne : le matin, café et tartines ; à midi, fricassée et pommes de terre, carottes et un petit morceau de viande..., et je t’assure qu’il n’y en a pas un qui mange tout sans défaire sa ceinture ; le soir, soupe aux fèves avec un morceau de boudin ou un morceau de cochon ou un hareng à la daube... Je crois que nous pèserons bien cent kilos quand nous retournerons ».
Et dire que l’autorité allemande faisait découper dans Le Bruxellois ces abominables lettres et les envoyait aux gouvernements neutres pour justifier sa conduite I
avec peine, presque aphones de faiblesse. Avant leur départ, les médecins militaires les avaient visités. Ils étaient solides, aptes au travail. Ils revenaient brisés, à demi morts.