Attitude de la Belgique occupée
La population belge offre un bel exemple de solidarité et de froide * énergie dans cette suprême et douloureuse épreuve qui s’abat sur elle. D’une extrémité à l’autre du pays, tout le monde s’est donné la main pour défendre la classe ouvrière qui allait être la principale victime de ces odieuses mesures. Il fallait agir immédiatement. L’initiative s’unit à la prudence, le courage à l’habileté.
Comme si l’on s’était donné un mot d’ordre, dans toutes les provinces on suivit la même ligne de conduite : ne fournir à l’occupant ni des prétextes ni des facilités à ses rigueurs ; — s’efforcer, par des appels à l’autorité et par de vaillantes protestations, d’obtenir le retrait des mesures ordonnées ; — si on n’y réussissait, sauver au moins le plus grand nombre d’individus désignés pour le départ; — assister ceux qu’on n’aurait pu conserver et prendre des soins tout particuliers pour leurs familles ; ™ tâcher enfin de faire entendre au delà des frontières un appel au secours.
On pouvait craindre qu’exaspérée par ses souffrances injustifiées, la population ouvrière ne finît par opposer dans l’une ou l’autre région du pays quelque résistance violente aux recruteurs allemands. C’eût été une double faute ; les récalcitrants auraient été écrasés par la formidable force militaire qui les entourait et aussitôt l’occupant en aurait tiré prétexte pour déclarer que les déportations étaient commandées par la nécessité de sauvegarder l’ordre public. Les autorités sociales belges redoublèrent de vigilance et prodiguèrent à nouveau leurs recommandations de calme et de patience dans le sacrifice. Aussi, quoique les déportations aient excité le plus grand émoi, et qu’il y ait eu des scènes navrantes, nulle part on n’a pu signaler ni émeute ni trouble. Il a fallu une extraordinaire puissance morale pour contenir partout l’indignation débordante dans les masses populaires.
En même temps qu’elles prêchaient la tranquillité, les autorités sociales s’adressaient au pouvoir occupant pour obtenir le retrait de la mesure qu’il avait annoncée et dont il commençait l’exécution. Toutes ^ entrèrent successivement en scène. Jamais on n’a vu cortège plus imposant de défenseurs, ni plus grand courage à faire entendre une parole de protestation haute et ferme. ,
Les évêques interviennent les premiers. Le 19 octobre;, le cardinal de
Malines écrit au gouverneur général pour rappeler les promesses qui lui ont été faites par écrit et répétées de vive voix, promesses qui l'engagent personnellement, car c’est sur leur foi qu’au lendemain du siège d’Anvers il a conseillé la rentrée aux réfugiés du dehors. Après le cardinal se présente l’évêque de Liège. Il transmet le 20 octobre au gouverneur une requête des groupes ouvriers liégeois en faisant appel à son humanité et à son sens politique :
« Votre Excellence ne cesse de nous demander que nous travaillions à l’apaisement des esprits et au maintien de la tranquillité publique, et d’autre part des mesures comme celle dont il s’agit sont de nature à provoquer dans les masses ouvrières un mécontentement qui ira facilement jusqu’à l’exaspération... Il ne peut être de l’intérêt bien entendu de l’Allemagne de creuser davantage le gouffre qui, hélas, sépare déjà le peuple belge du peuple allemand et qu’il sera bien difficile de combler même après la paix. «
Quelques jours plus tard arrivent la requête des grands syndicats ouvriers socialistes et indépendants ainsi que celle de la Confédération générale des syndicats chrétiens.
A mesure que les déportations s’étendent à leurs provinces, les autorités politiques se hâtent à leur tour de se rendre à Bruxelles avec des protestations aussi précises qu’émouvantes. Ce sont le 2 novembre, les représentants et sénateurs de Mons ; le 7, ceux d’Anvers ; le 9, ceux de ^ Bruxelles ; le 13, ceux du Luxembourg; le 17, le Collège échevinal de Bruxelles ; le 27, les mandataires politiques de Namur. Viennent enfin le monde judiciaire, les membres de la Cour de cassation en tête (11 novembre), les corps scientifiques, les Académies et les Universités (29novernbre). Personne ne manque au rendez-vous sacré de la défense. On y va la tête haute, le verbe plein de franchise, si périlleux qu’il soit de prendre fait et cause pour l’opprimé devant un pouvoir ombrageux. Et chacun signe bravement le plaidoyer remis en faveur de ses frères ouvriers.
Le Baron von Bissing comprend tout de suite qu’en face d’un mouvement aussi spontané et aussi général il serait vain de recourir à la censure pour faire le silence et dangereux de prendre des mesures répressives. Il s’adresse à la presse officieuse pour répandre des avis et des communiqués justificatifs. Il descend lui-même dans la lice de la discussion. Et alors s’engagent deux débats solennels, l’un avec le cardinal, l’autre avec les principaux groupes d’ouvriers et d’hommes politiques.
Le débat avec le cardinal se déroule le premier. Il est le plus intéressant par le chassé croisé rapide, précis, nerveux des arguments et des objections. Dans sa lettre du 19 octobre, le cardinal rapportait d’abord les déclarations du général von Huene en vertu desquelles : « les jeunes
gens n’avaient point à craindre d’être emmenés en Allemagne, soit pour y être enrôlés dans l’armée, soit pour y être employés à des travaux forcés ». 11 ajoutait que ces déclarations avaient reçu une haute confirmation :
« Dès l’arrivée de votre prédécesseur, feu le Baron von der Goltz à Bruxelles, j’eus l’honneur de me présenter chez lui, et lui demandai de vouloir ratifier pour la généralité du pays, sans limite de temps, les garanties que le général von Huene m’avait données pour la province d’Anvers... Le lendemain, le gouverneur général voulut bien venir en personne à Matines m’apporter son approbation, et me confirmer en présence de deux aides de camp et de mon secrétaire particulier la promesse que la liberté des citoyens belges serait respectée. »
Le cardinal termine sa lettre en priant le gouverneur, au nom de la parole donnée, et au nom de la liberté du travail, de l’inviolabilité des familles et des intérêts moraux, de vouloir revenir sur les mesures qui condamnaient les ouvriers belges au travail forcé et à la déportation.
Le 26 octobre, le gouverneur général répond au cardinal. Sa réponse est aussi importante par ce qu’elle ne dit pas que par ce qu’elle dit. Elle ne relève pas la revendication qui est faite au nom des libertés sociales, le terrain a paru trop dangereux. Elle n’allègue pas la moindre crainte au sujet de l’ordre public. Si cependant celui-ci eût été menacé dans n’importe quel coin du pays, quelle spécieuse raison à mettre en avant pour justifier des mesures exceptionnelles 1 Le gouverneur se tait ^ sur ces deux points. Il ne pouvait garder le silence sur le rappel des promesses données ; l’objection était trop directe et trop pressante. Mais combien la réponse est embarrassée, subtile et fuyante !
U Les déclarations, dit le gouverneur, faites par mon prédécesseur et le gouverneur militaire d’Anvers se rapportaient à des faits liés encore directement aux opérations militaires. Elles concernaient des Belges aptes au service militaire qui, suivant les coutumes de guerre généralement admises, auraient pu être emmenés comme prisonniers civils en Allemagne. A cette époque, l’Angleterre et la France enlevèrent sur les bateaux neutres naviguant en haute mer tous les Allemands âgés de 17 à 50 ans pour les interner dans des camps de concentration... Par suite de l’émigration clandestine en masse de jeunes gens belges voulant rejoindre l’armée belge, les autorités allemandes auraient été bien justifiées d’imiter l’exemple de l’Angleterre et de la France. . . L’emploi des chômeurs belges en Allemagne, inauguré seulement après deux années de guerre, diffère essentiellement de la mise en captivité des hommes aptes au service militaire. La mesure n’est pas non plus en rapport avec la conduite de la guerre proprement dite, mais est motivée par des causes sociales et économiques. »
Le gouverneur général cherche ensuite à établir que le chômage est dû à l’isolement pratiqué par l’Angleterre, qu’il entraînait pour la classe ouvrière des inconvénients physiques et moraux, que, par suite de la
communauté des intérêts entre la Belgique et rAllemagne, le seul moyen d’y remédier était d’envoyer les hommes valides inoccupés en Allemagne;
« L’isolement économique de l’Allemagne poursuivi par l’Angleterre sans merci et avec la dernière rigueur s’est étendu et a pesé de plus en plus sur la Belgique. L’industrie et le commerce belges, dépendant largement de l’importa-
♦ tion de matières premières et de l’exportation d’objets fabriqués, furent frappés dans leurs bases vitales.
« La suite inévitable du chômage de longue durée serait la décadence morale et physique des ouvriers. Particulièrement les ouvriers qualifiés perdraient les aptitudes techniques de leur métier. . . Dans les ordonnances du mois d’août 1915 et du mai 1916 qui prévoient la contrainte. . ., tout refus motivé par le droit des gens est formellement reconnu valable. Par conséquent, aucun ouvrier ne peut être contraint à participer à des entreprises de guerre.
« L’isolement pratiqué par l’Angleterre a contraint les territoires occupés à entrer dans une communauté d’intérêts économiques avec l’Allemagne. , . Cette communauté impose la nécessité d’échanger et d’équilibrer les éléments de la vie économique. Des centaines de milliers d’ouvriers étant sans travail en Belgique, tandis qu’en Allemagne on manque de bras, il devient un devoir aussi bien au point de vue social qu’économique d’employer les chômeurs belges en un travail productif eu Allemagne. »
Le gouverneur cherche donc à défendre sa conduite en prétendant qu’il ne peut y avoir suffisamment de travail en Belgique par le fait de ^ l’Angleterre, et que c’est en Allemagne où l’on manque de bras qu’il faut aller chercher de l’occupation. Certes, il est disposé à reconnaître que le droit des gens interdit des travaux de certaine nature. Mais il feint d’ignorer que ce même droit des gens pourrait bien aussi interdire la déportation des habitants paisibles d’un pays occupé.
Réplique du cardinal le 10 novembre. La joute devient plus serrée. Le cardinal revient sur le caractère absolu des promesses faites ; il montre que c’est à tort que le gouverneur veut décharger l’Empire allemand de la responsabilité du chômage et rejeter celle-ci sur l’Angleterre. Il insiste vivement sur l’injustice et l’atrocité des déportations :
« Le Baron von Huene et feu le Baron von der Goltz n’ont pas dit conditionnellement, ainsi que voudrait le faire entendre votre dépêche du 26 octobre : « Si l’occupation ne dure pas plus de deux ans, les hommes aptes au service militaire ne seront pas mis en captivité ». Ils ont dit catégoriquement : « Les jeunes gens, et à plus forte raison les hommes arrivés à l’àge mûr, ne seront, à aucun moment de la durée de l’occupation, ni emprisonnés, ni employés à des
* travaux forcés ». Pour se justifier, Votre Excellence invoque la conduite de l'Angleterre et de la France. . . Si l'Angleterre et la France avaient commis une injustice, c’est sur les Anglais et sur les Français qu’il faudrait vous venger et non
, sur un peuple inoffensif et désarmé... ».
Le cardinal examine ensuite quelle est la vraie cause du chômage. 11
signale les saisies faites par l’Allemagne, son absorption des produits de l’agriculture et de l’industrie. 11 rencontre et rejette le reproche adressé à l’Angleterre :
« L’Angleterre laisse généreusement entrer en R elgique les moyens de ravitaillement, sous le contrôle des États neutres, de l’Espagne, des États-Unis, de la Hollande. Elle laisserait pénétrer assurément sous le même contrôle les matières nécessaires à l’industrie, si l’Allemagne voulait s’engager à nous les laisser et à ne point mettre la main sur les produits fabriqués de notre travail industriel ».
Enfin le cardinal termine en stigmatisant l’odieux des déportations:
« Chaque ouvrier belge libérera un ouvrier allemand, qui fera un soldat de plus pour l’armée allemande. Voilà dans toute sa simplicité le fait qui domine la situation... L’ouvrier belge est contraint de coopérer, d’une façon indirecte mais évidente, à la guerre contre son pays. Ceci est en contradiction manifeste avec l’esprit de la convention de la Haye.
« Non, l’ouvrier belge n’est pas un paresseux. Il a le culte du travail... Quand il a dédaigné le travail à gros salaire que lui offrait l’occupant, c’est par dignité patriotique. Nous, pasteur de notre peuple, qui suivons de plus près que jamais ses douleurs et ses angoisses, nous savons ce qu’il lui en a coûté parfois de préférer l'indépendance dans la privation au bien-être dans la sujétion. Ne lui jetez pas la pierre. Il a droit à votre respect. »
En recevant cette réponse si digne et si élevée, le gouverneur général ne parut frappé que d’une seule considération, de la nécessité de dénier immédiatement les intentions humanitaires qui avaient été attribuées à l’Angleterre. Le 23 novembre, il adresse une nouvelle lettre au cardinal :
« L’Angleterre a mis des conditions inacceptables à l’importation en Belgique des matières premières et à l’exportation des produits fabriqués. Ces questions ont été, au cours de la guerre, le sujet de négociations sérieuses avec des personnes compétentes tant de nationalité belge que de pays neutres, mais il nous mènerait trop loin de les exposer ici. Je répété seulement que les situations lamentables sont, en dernière analyse, une suite de la politique d’isolement de l’Angleterre. »
La réplique était faible. Si l’Allemagne n’était pas en faute, c’était le moment de mettre en relief ce qu’il y avait d’inacceptable dans les conditions anglaises. Se borner à dire que l’explication serait trop longue, devait apparaître aux yeux du public comme la reconnaissance d’une défaite. La lettre du gouverneur se termine par un passage dans lequel il avoue que des erreurs ont été commises dans le choix des déportés, il en attribue la responsabilité aux administrations communales et affirme qu’on cherchera à y porter remède.
Le 29 novembre, le cardinal clôturait le débat par une dernière lettre.
Il prend acte de ce que le gouverneur général se dérobe « sans répondre un mol à aucun des arguments qui établissaient le caractère anti-juridique et anti-social de la condamnation de la classe ouvrière belge aux travaux forcés et à la déportation ». Il relève l’arbitraire qui règne dans le choix des déportés et défend les administrations communales qui n’ont pas voulu se faire complices d’un odieux recrutement. Il termine par un superbe geste, tout à l’honneur du clergé, et par l’évocation de la cause devant le tribunal du monde et devant celui de Dieu :
« Si l’on continue d’enrôler indistinctement les hommes valides, l'exception en faveur des professions libérales est injustifiée. Il serait inique de faire peser sur la classe ouvrière seule la déportation. La classe bourgeoise doit avoir sa part dans le sacrifice... Nombreux sont les membres de mon clergé qui m’ont prié de réclamer pour eux une place à l’avant-garde des persécutés. J’enregistre leur offre et vous la soumets avec fierté.
Je veux croire que les autorités de l’Empire n’ont pas dit leur dernier mot. Elles penseront à nos douleurs imméritées, à la réprobation du monde civilisé, au jugement de l’histoire et au châtiment de Dieu. »
C’est sur ces sévères paroles, échos des mémorables condamnations tombées jadis des lèvres des grands prélats, que finit l’échange des * lettres entre le cardinal de Malines et le gouverneur général.
Dans le même temps se poursuit, presque en parallèle, un autre échange de lettres ou pour mieux dire un second débat entre le gouverneur d’une part, les chefs ouvriers et politiques d’autre part. Mais, dans celte nouvelle discussion, le gouverneur ne se met guère en frais d’explications. Aux diverses protestations qui lui sont apportées, il répond par une même lettre stéréotypée. Cette lettre a été composée sans avoir aucun égard aux multiples considération.s développées par les protestataires. Elle emprunte littéralement à la lettre, adressée au cardinal le 26 octobre, quelques passages sur le chômage et les ordonnances de contrainte au travail. Elle exprime enfin une recommandation et un reproche :
« Seulement une quantité restreinte de chômeurs peut être utilisée dans le domaine du gouvernement général et par conséquent le travail doit être accompli en Allemagne... Lorsque vous instruisez de cette manière les sans-travail, vous leur rendez un meilleur service que quand vous les amenez à refuser de travailler... S’il faut user de dureté lors de l’enlèvement et aussi si des travailleurs occupés sont enlevés, la faute en incombe aux bourgmestres qui se sont refusés * à remettre les listes de chômeurs. »
Les hommes politiques et les chefs des syndicats ne se sont pas , inclinés devant ces remontrances. Ils ont très courageusement insisté et adressé au gouverneur des répliques. Dans ces nouveaux plaidoyers,
une série de faits sont mis en lumière que Ton peut considérer comme aulhentiquement établis. Ils sont allégués dans le pays même, par des autorités responsables, devant un occupant au courant des situations ou à même de l’être promptement, et qu’il aurait été dangereux de chercher à égarer. Ainsi les mandataires de Mons affirment que, témoins de l’enrôlement dans leur région, ils ont noté des circonstances établissant clairement que les déportations ont moins pour objet de remédier au chômage que de fournir à l’Allemagne de la main-d’œuvre experte :
« A Quaregnon,snr 1000 ouvriers appelés au contrôle, 304 ont été déportés.Parmi ceux-ci, il y a 227 non chômeurs (5 patrons boulangers, 1 patron boucher, 1 ingénieur brasseur, 1 gros négociant, i patron imprimeur, 4 cultivateurs, etc...) A Dour, sur 137 déportés. Ton compte 117 travailleurs. A Wammes, sur 180 déportés, 130 non chômeurs; à Frameries,sur 200 déportés, 187 non chômeurs. A Pâturages, sur 139 déportés, 134 non chômeurs... Les recruteurs paraissent avoir une prédilection marquée pour les ouvriers les plus exercés de certaines industries... Aux usines Boël, à la bouvière, on a enlevé 249 hommes dont un chef de bureau, 10 employés, et 21 contremaîtres. .. Parfois l’autorité militaire a fait grouper à part les ouvriers d’usines en pleine activité pour effectuer leur choix sous les yeux du chef de l’établissement et nonobstant ses protestations : il en fut ainsi pour le>6 ouvriers des laminoirs de Jemmapes, pour ceux des ateliers de construction de Nimy et des ateliers de Bouvy, à la bouvière. .. »
Les mandataires d’Anvers, après avoir rappelé les promesses du général von Huene, s’attachent à démontrer qu’ils avaient eu raison d’écrire dans leur protestation que le but véritable des déportations était de mobiliser les travailleurs belges pour une politique de guerre contre leur patrie :
« Votre réponse. Excellence, entend établir que seules des préoccupations économiques et sociales inspirent les arrêtés dont il s’agit. Mais, en séance du 20 novembre 1916, le chancelier de l’Empire a déclaré du iiaut de la tribune du Reichstag., qu’il s’agit « de lever derrière l’armée qui combat, une armée qui travaille »... Le lieutenant-général Groner a ajouté, en séance du 2 décembre,que tous ceux qui coopèrent à l’œuvre du service civil « combattent avec l’armée allemande contre l’ennemi ».Et,le 12 décembre, le chancelier de l’Empire déclarait que « l’Allemagne sera désormais un champ d’armée puissamment organisé ». Voilà la cause des déportations. Le service civil obligatoire pour les Allemands, la déportation et le travail forcé pour les Belges sont l’expression d’une même politique militaire. »
Les syndicats ouvriers signalent l’incohérence et l’arbitraire des mesures d’exécution :
« Alors qu’à Anvers on ne choisit que parmi les jeunes gens soumis au contrôle, âgés de 17 à 31 ans, dans le Borinage on a appelé tous les hommes de 17 à 50 ans, dans le Brabant Wallon tous les hommes de plus de 17 ans sans faire de distinction entre chômeurs et non chômeurs. On a pris des gens de toutes professions
et de toutes conditions: des boulangers, par exemple, qui n’ont jamais cessé de travailler dans nos coopératives du Borinage, des mécaniciens au travail, des agriculteurs, des commerçants.
« A Lessines, le 6 de ce mois de novembre, 2.i00 personnes ont été déportées, tous les ouvriers jusqu’à l’âge de 50 ans ! On cite divers cas de pères de famille qui sont exilés de force avec 5 ou 6 de leurs fils ! »
Ces deux grands débats avec l’occupant eurent un résultat moral considérable. Ils rapprochèrent dans une même défense toutes les classes sociales ; ils cimentèrent une fois de plus le bloc et l’union de tous les Belges sans distinction entre les partis, entre les Flamands et les Wallons. Mais si juste et si énergique que fut cette campagne pour la protection des faibles et des humbles, elle n’aboutit pas à faire revenir l’occupant sur les mesures qu’il avait prises. La seule concession qu’on obtint fut une promesse vague d’examiner les réclamations présentées en faveur des non-chômeurs.
En gens pratiques, les Belges s’organisèrent immédiatement pour informer la population ouvrière des moyens de défense que ses membres pourraient présenter lors du recrutement. On facilita aux non-chômeurs l’obtention rapide des pièces établissant l’existence d’un travail régulier et suffisant à leurs besoins personnels. On avisa, d’autre part, à la réunion des preuves nécessaires pour postuler le retour des hommes déjà partis et qui avaient été irrégulièrement enlevés.
A côté des Bureaux de défense et de réclamation, il se forma de nombreux Comités d’assistance. Avec le secours des autorités communales et du clergé, ces Comités se chargèrent de fournir aux malheureux partants les vêtements chauds et les objets d’équipement qui pouvaient leur être utiles. Ils s’efforcèrent de ne pas les perdre de vue, de connaître les camps où ils étaient retenus et de leur envoyer des vivres. Enfin, pensée délicate et de noble confraternité sociale, des soins tout particuliers furent donnés aux familles qui avaient perdu un de leurs membres.
Mais, tout en prenant ces moyens de secours dont l’urgence s’imposait, les autorités sociales du pays occupé se tournaient vers l’extérieur pour obtenir qu’on vînt à leur aide. Elles avaient confiance dans l’action de leur gouvernement légal qui luttait de l’autre côté du feu, dans l’appui des puissances co-belligérantes et neutres, ainsi que dans la pression de l’opinion publique. Si tous accouraient à la défense de la classe laborieuse belge, peut-être finirait-on par arrêter les déportations.
Le 7 novembre, le cardinal Mercier publiait au nom des évêques belges, sous le titre de : « Cri d'alarme », un écrit dans lequel, après avoir
dénoncé à grands traits l’injustice de la déportation, il faisait un appel pressant à l’intervention de tous ceux qui exercent une influence :
« Dès le 19 octobre, nous envoyâmes au gouverneur général une protestation dont une copie fut remise aux représentants du Saint-Siège, de l’Espagne, des Etats-Unis, de la Hollande, à Bruxelles, mais le gouverneur général nous répondit par une fin de non recevoir. A la date de notre protestation, les ordonnances du pouvoir occupant ne menaçaient que les chômeurs; aujourd'hui tous les hommes valides sont emmenés pêle-mêle, parqués dans des fourgons et déportés l’on ne sait où, comme un troupeau d’esclaves... Lorsque le cardinal Lavigerie entreprit sa campagne antiesclavagiste, le Pape Léon XIII bénissant sa mission lui dit : « L’opinion est plus que jamais la reine du monde ; c’est sur elle qu’il faut agir. Vous ne vaincrez que par l’opinion »... Daigne la Providence inspirer à quiconque a une autorité, une parole, une plume, de se rallier autour de notre humble drapeau belge pour l’abolition de l’esclavage européen. »
Les ouvriers belges lancèrent de leur côté un appel aux ouvriers du monde civilisé. Au nom de la solidarité internationale des travailleurs, ils demandèrent des actes énergiques d’assistance :
« Frères... Vous êtes nombreux, vous êtes puissants. Seuls au monde vous pouvez empêcher toute la classe ouvrière d’un pays civilisé de tomber en esclavage. ))
Ces appels suprêmes ne restèrent pas sans écho.
IV. — Attitude du gouvernement belge et des diverses puissances.
Dès qu’il leur fut possible de recueillir quelques renseignements précis sur ce qui se passait dans les provinces occupées, les autorités gouvernementales belges s’empressèrent de mettre le public au courant des nouvelles souffrances que l’Allemagne faisait endurer aux populations. Le 13 novembre 1916, une Note fut adressée à toutes les puissances pour protester contre les faits nouveaux qu’on venait d’apprendre et qui devaient révolter la conscience publique dans tous les pays où le culte du droit est en honneur (1) :
« On procède à la déportation en masse de la population valide... Les hommes entassés dans des wagons découverts sont exposés à toutes les intempéries dans l’état le plus misérable. Leur moral, malgré le froid et les privations, ne se laisse point abattre, et c’est en entonnant des chants patriotiques qu’ils subissent cette nouvelleforme d’oppression. La déportationest unmoyen coercitif pourcontraindre l’ouvrier à accepter contre sa conscience des offres de travail qu’il repoussait... Le gouvernement du Roi dénonce à toutes les nations civilisées ces procédés indignes qui font litière des lois d’humanité aussi bien que des règles conventionnelles de la guerre, »
(1) Le texte complet de cette protestation a été publié dans la Revue générale de droit intei'national public^ t. XXIV (1917), Documents, p. 49.
Le 17 décembre, une protestation fut envoyée au nom des Chambresbelges aux Parlements des pays alliés et neutres :
« Le cri de détresse des travailleurs belges doit aller au cœur de tous ceux qui ont conservé le sentiment de la justice et de l’humanité, en particulier de nos collègues des divers Parlements, qui ont sous leur garde, dans leurs pays respectifs, les grands principes de Tordre politique moderne : le droit et la liberté... Les nations fortunées qui sont restées en dehors de cette terrible guerre ne comprendront-elles pas qu’aujourd’hui tous les peuples sont solidaires et qu’elles sont également intéressées à condamner les tentatives de réintroduire dans notre civilisation les pratiques les plus odieuses des civilisations barbares. »
Il fallait s’attendre à ce que les puissances co-belligérantes avec la Belgique fissent immédiatement preuve de solidarité. Aussi, le 5 décembre, la France, l’Italie, la Grande-Bretagne et la Russie, appuyant la protestation du gouvernement belge, dénoncèrent à leur tour les actes de l’autorité allemande comme contraires aux principes les plus élémentaires du droit international et aux conventions signées par l’Allemagne avant la guerre (1).
Mais quelle attitude allaient prendre les puissances neutres ? Elles n’avaient officiellement ni protesté, ni donné le moindre signe d’émoi lors de la violation de la neutralité belge. La plupart persévérèrent dans leur impassibilité. Plusieurs toutefois, poussées ou soutenues par les manifestations d’indignation qui avaient éclaté chez elles, n’hésitèrent pas à intervenir.
L’Espagne et le Saint-Siège agissent l’un et l’autre le 10 novembre 1916, Le 20, ce fut le tour de la Hollande ; le 23, de la Suisse ; le 24, des États- Unis. Chacune chercha naturellement à mettre en relief les raisons particulières qui dictaient sa conduite.
La Suisse fut très hésitante. Dans son rapport à l’Assemblée fédérale, le Conseil fédéral expose avec beaucoup de franchise les obstacles qui l’ont d’abord arrêté et le motif pour lequel il s’est finalement décidé à une démarche pleine de réserve. Le document est fort intéressant. C’est la justification d’abstentionnistes qui se décident à faire un premier pas en avant sous la pression d’un puissant mouvement populaire :
« Les grands Conseils (vaudois, génevois, et neuchâtelois) demandent un acte de désapprobation sous la forme la plus vive, celle de la protestation... On ne saurait invoquer le devoir de la Suisse de protester comme État contractant contre la violation des conventions delà Haye. Ces conventions... n’ont pas créé entre les contractants une solidarité qui, si elles venaient à être violées,... oblige les autres à s’opposer à cette violation ou tout au moins à protester contre elle... Nous ne pouvons admettre non plus que nous ayons une obligation mo-
(1) Cette déclaration a été publiée dans la Revue générale de droit international public, t. XXIV (1917), Documents, p. 52.
raie de nous élever contre la violation d’engagements internationaux... Sen)blable manière d’agir mettrait le Conseil fédéral en contradiction avec le principe fondamental de la neutralité absolue. Depuis le début de la guerre, de nombreuses réclamations contre de prétendues violations du droit des gens ont été notifiées au Conseil fédéral, 37 par les Empires centraux et leurs alliés, 48 ^
par les Alliés et 4 par un État neutre. Ce ne pouvait être la tâche d’un gouvernement neutre de faire une enquête minutieuse dans tous ces cas... Et dans quelle fausse situation se mettrait le gouvernement neutre qui voudrait distin- ^ guer entre les différents cas !... Dans le cas où la Suisse n’est pas immiscée, où ni son honneur, ni ses intérêts ne sont en jeu, nous n’avons pas pour tâche et nous n’avons pas le droit de nous ériger, sans en être priés, en arbitre et de prononcer un jugement sur la manière d’agir des belligérants... Mais neutralité et indifférence ne sont heureusement pas des termes synonymes. C’est ainsi que le Conseil fédéral s’est efforcé de venir efficacement en aide aux malheureuses victimes de la guerre... Obéissant aux mêmes sentiments humanitaires et dans la pensée que le gouvernement allemand attacherait de l’importance à l’opinion publique d’un État neutre et ami, le Conseil fédéral a chargé le ministre de Suisse à Berlin de faire une démarche au sujet des déportations belges. »
En exécution de cette décision, le 23 novembre, M. de Claparède s’est rendu auprès du chancelier allemand « pour attirer son allention sur l’impression défavorable que les transports en masse d’ouvriers beignes en Allemagne ont produit sur l’opinion publique suisse ». Faite sans ^ bruit par un gouvernement voisin que n’entraînait aucun parti pris et qui désirait conserver d’excellents rapports, la démarche aurait dû faire réfléchir l’Allemagne. Celle-ci se borna à répondre par quelques vagues ^ explications et classa la Note dans ses archives.
L’Espagne et les États-Unis se montrèrent fermes et même tenaces dans leur action. C’était sous le patronage de leurs ministres que se poursuivait en Belgique l’œuvre si hautement philanthropique du ravitaillement de la population, et l’Allemagne s’était engagée à ne pas les entraver dans cette, généreuse mission. Or, voici qu’il suffisait d’être signalé comme secouru pour être qualifié de chômeur et être déporté I
A travers les États-Unis se tenaient de nombreux meetings dans lesquels étaient exposées toutes les horreurs des déportations. Diverses associations politiques et religieuses engageaient le public à pétitionner afin de réclamer du pouvoir une attitude énergique. Le gouvernement se crut suffisamment appuyé pour intervenir d’une manière décidée. Il fit remettre au chancelier de l’Empire par M. Grew, son chargé d’affaires à Berlin, une Note d’un ton fort différent de celle de M. de Claparède. C’est une protestation solennelle et qui contient des appréciations caté- ^ goriques :
« C’est avec la plus grande douleur et le regret le plus vif que le gouvernement ^ des États-Unis a appris la politique adoptée par le gouvernement allemand en
vue de déporter de Belgique une partie de la population civile et de la contraindre au travail en Allemagne. Il est obligé de protester, amicalement mais solennellement, contre cette mesure qui est contraire à tous les précédents, ainsi qu’aux principes humanitaires de pratique internationale qui ont été adoptés et suivis depuis longtemps par les nations civilisées pour le traitement des noncombattants dans les territoires occupés. En outre, le gouvernement des États- Unis est convaincu que l’effet de cette politique, si elle est poursuivie, sera, suivant toute probabilité, fatale à l’œuvre d’assistance aux Belges qui fut conçue dans un esprit si humanitaire et exécutée avec tant de succès. Pareille conséquence serait généralement déplorée, et il est à présumer qu’elle embarrasserait sérieusement le gouvernement allemand. »
Le 11 décembre, l’Allemagne répondit que le gouvernement américain avait été mal renseigné. Mais en même temps elle se hâta de faire aux États-Unis une importante proposition, celle déjuger par eux-mêmes de la situation des déportés :
« La mesure prise est conforme aux principes du droit des gens (art. 43 de la convention de la Haye)... Elle a d’ailleurs été appliquée avec tous les égards nécessaires... Les sans-travail emmenés en Allemagne sont occupés à des travaux agricoles et industriels... On ne les oblige pas à des travaux contraires au droit des gens... Si le gouvernement américain le désire, des représentants de Pambassade des États-Unis à Berlin peuvent se rendre compte personnellement des conditions dans lesquelles se trouvent les ouvriers belges en Allemagne... •>.
Les États-Unis acceptèrent l’offre qui leur était faite. Les Belges commencèrent à espérer que rien n'entraverait cette enquête et qu’il en résulterait quelque adoucissement pour leurs pauvres déportés, lorsque de graves événements vinrent tout à tout à coup à la traverse. C’était la guerre sous-marine, c’était la rupture des relations diplomatiques entre les États-Unis et l’Allemagne.
L’Espagne fit remettre et appuyer à Berlin, par son ministre, la protestation qu’avait formulée le gouvernement belge au sujet des déportations. Elle demanda la cessation de celles-ci et la réintégration des déportés dans leurs foyers. M. von Jagow lui répondit le 17 novembre que l’Allemagne n’en ferait rien, qu’en tous points sa conduite était conforme aux dispositions du Règlement de la Haye :
« D’après l’article 43 du Règlement de la guerre de 1907, il est du devoir de l’occupant de maintenir dans le territoire occupé l’ordre et la vie publics... Il est de l’intérêt de l’ordre public que les personnes en état de travailler ne restent pas à la charge de la bienfaisance. .. L’objection que l’emploi des Belges en Allemagne met celle-ci en état d’envoyer au front un plus grand nombre d’ouvriers allemands n’est pas fondée. La même objection pourrait être faite contre l’emploi des prisonniers de guerre admis par le Règlement de 1907. »
L>uel singulier plaidoyer I M. von Jagow parle comme si le respect de
Tordre public ne comiiiaridail pas au premier chef le respect des citoyens paisibles, de leur droit de famille et de leur liberté individuelle, comme si la distinction fondamentale entre combattants et non-combattants n’interdisait pas de traiter les non-combattants en prisonniers de guerre t
L’Espagne persista dans ses instances, mais, ne parvenant pas à obtenir le retour en masse des déportés, elle s’efforça de ramener au moins ceux qui avaient été enlevés contrairement à l’arrêté du mois d’août 1916 et d’assurer aux autres, si possible, un traitement convenable. L’Allemagne ne lui donna qu’une demi-satisfaction. Elle lui répéta la promesse qui avait déjà été faite au cardinal de Malines par l’intermédiaire du gouverneur général ; on examinerait avec soin les réclamations qui seraient appuyées de pièces probantes. Certes, ce résultat était loin d’une réintégration générale; il ne s’agissait que de réintégrations individuelles et encore celles-ci dépendraient-elles de la décision exclusive et arbitraire des autorités militaires allemandes. Mais au moins un certain nombre de malheureux seraient sauvés et pourraient rentrer dans leurs familles.
ImmédiatemenI le ministre d’Espagne et le ministre des États-Unis se mirent à l’œuvre pour venir en aide aux Belges. Ils établirent à Bruxelles un bureau chargé de former et de transmettre à Berlin les dossiers des familles réclamantes. Grâce à ces louables efforts, on a obtenu, paraît-il, près de 5.000 retours.
La Hollande qui, pour conserver sa complète neutralité au milieu des difficultés de la situation internationale, avait jusqu’alors suivi la même ligne de conduite que la Suisse et s’était toujours gardée d’appuyer les protestations communiquées par Tun ou l’autre des belligérants, jugea qu’elle devait cette fois sortir de sa passivité. Deux circonstances l’obligeaient à intervenir. Chaque jour, quelques groupes de Belges franchissaientla frontière et venaient faire le récit de'scènes profondément émouvantes.Le peuple, la presse réclamaient un acte catégorique de protestation d’autant plus^justifié que le gouvernement hollandais était personnellement engagé par les conseils qu’il avait fait donner aux réfugiés en 1914. Aussi, le 20 novembre, une Note pressante fut transmise à Berlin ;
« Le gouvernement hollandais estime que la déportation de la population du pays occupé dans le pays du pouvoir occupant viole les textes et Tesprit du droit des gens tel qu’il est exprimé dans la 4® convention de la Haye. Le gouvernement hollandais, suivant la ligne de conduite qu’il s’est tracée, se serait abstenu de faire des démarches particulières s’il n’avait assumé une responsabilité indiscutable vis-à-vis des Belges actuellement déportés, qui, après s’être réfugiés sur le territoire hollandais, étaient rentrés en Belgique en se fondant sur les garanties, spécialement celle de ne pas être déportés en Allemagne, qui leur avaient été données par les plus hautes autorités allemandes à Anvers, avec le concours du gouvernement hollandais. »
La Note demandait en conclusion le retour des Belges rentrés sur la foi des assurances données. Le 29 décembre, le gouvernement allemand envoya sa réponse. Après avoir essayé de couvrir sa retraite de quelques subtilités, il annonçait une concession importante :
« L’arrêté du 15 mai 1916 est absolument conforme au droit des gens (art. 43 du Règlement de 1907). La déclaration du Baron von Hiiene ne peut être interprétée que conformément à l’avis de M. Franck avec lequel le général s’était entendu. Cet avis disait que seulement les habitants d’Anvers, de Borgerhout et de Berchem qui jouissaient d’un salaire régulier, seraient admis par l’autorité allemande dans le rayon de la forteresse, ce qui par conséquent ne s’appliquait pas aux sans-travail... Toutefois, pour tenir compte d’un malentendu possible, le gouvernement allemand est prêt à rapatrier les réfugiés belges rentrés des Pays- Bas dans le rayon d’Anvers à la suite des assurances en question... Mais il doit faire dépendre cette concession de la condition que le gouvernement néerlandais reprenne ceux d’entre eux pour lesquels il n’y a pas de travail en Belgique. »
En rapprochant les explications fort peu claires qui furent données au cardinal de Malines par le Baron von Bissing pour écarter les promesses du général von Huene et les explications nouvelles présentées par le gouvernement de Berlin, on s’aperçoit qu’elles ne concordent pas. Le gouverneur admettait que ces promesses no faisaient aucune distinction entre chômeurs et non-chômeurs, mais il prétendait qu’elles étaient temporaires et donnaient seulement l’assurance de ne pas être mis en captivité. Le gouvernement de Berlin reconnait, au contraire, que ces promesses donnaient l’assurance de ne pas être déporté, mais il soutient que les non-chômeurs seuls peuvent en bénéficier et qu’il a le droit de déporter les chômeurs et de les traiter comme des prisonniers. Sans s’arrêter à cette contradiction, le gouvernement hollandais s’empressa de prendre acte de la concession que lui accordait l’Allemagne et de faire savoir qu’il acceptait la condition mise au retour des déportés. Il fit toutefois remarquer que, vu la généralité des déclarations du général von Iluene, tous les réfugiés qui y avaient cru de bonne foi devaient, quelle que fut leur résidence, pouvoir les invoquer.
Le chargé d’affaires des Pays-Bas à Bruxelles, M. van Vollen-Hoven, reçut la mission de recueillir les requêtes des déportés qui se trouvaient dans les conditions voulues par les négociations pour être ramenés en Belgique. Les demandes de rapatriement adressées à Berlin sont d’environ 30.000. Leur examen est en cours.
Le Souverain Pontife, qui n’a cessé de témoigner sa haute bienveillance envers la Belgique et à l’égard des habitants des provinces occupées, s’efforça un des premiers d’arrêter les déportations. A peine fut-il informé de ce qui se passait, qu’il chercha à recueillir des renseignements. Le 10 novembre, il commençait ses démarches et faisait notifier
a l’Allemagne qu’il joignait ses instances à celles de l’Espagne. Il insistait tout particulièrement sur la douloureuse situation des familles. Ses généreux efforts n’eurent pas le succès qu’on était en droit d’en attendre. L’Allemagne faisait la sourde oreille.
Sur ces entrefaites, le 4 décembre se tint un Consistoire. Le Pape y parla de la guerre ; il réitéra sa réprobation pour tous les forfaits qui ^ s’accomplissent sur terre et sur mer. A raison des événements, il lui parut opportun de stigmatiser d’une manière spéciale certains procédés, notamment celui des déportations. On sait que le Pape ne condamne que les actes de guerre qui constituent une violation de la morale. Il emploie des formules générales et objectives, cherchant à ne pas offenser les personnes, dans l’espérance de pouvoir amener ultérieurement la cessation ou la réparation des fautes.
« Dans ce grand conflit de peuples, a dit le Pape au Consistoire, nous voyons qu’on traite indignement les choses saintes et les ministres de Dieu, même ceux d’un rang élevé, malgré le caractère sacré qu’ils possèdent en vertu du droit divin et du droit des gens ; de paisibles citoyens sont arrachés en grand nombre à leurs foyers et emmenés au loin au milieu des pleurs de leurs mères, de leurs épouses, de leurs enfants ; les villes non fortifiées et les multitudes sans défense sont surtout les victimes des incursions aériennes ; indistinctement sur terre et sur *mer s’accomplissent de tels forfaits qu’ils remplissent famé de tristesse et d’horreur.
« Nous déplorons cette accumulation de maux et nous réprouvons de nouveau toutes les iniquités qui se commettent en celte guerre, quel qu’en soit le théâtre ou l’auteur. »
Celte condamnation solennelle des déportations allait être répétée de . nation en nation par des milliers de prêtres et d’évêques catholiques.
Elle était une consolation pour les familles souffrantes, heureuses d’apprendre combien on reconnaissait l’injustice de leurs maux. Elle constituait un grave avertissement pour ceux qui, égarés par une passion belliqueuse, se refusaient encore à reconnaître leur erreur.
Après avoir parlé, le Souverain Pontife ne crut pas sa mission terminée.
A plusieurs reprises il daigna venir en aide aux déportés et aux familles privées de leur soutien. Il reprit, d’autre part, ses démarches diplomatiques, s’obstinant à espérer qu’à force de frapper à la porte on finirait par ouvrir et par l’écouter. Le 20 janvier 1917, il eut la joie d’apprendre qu’ayant égard à ses instances le gouvernement impérial se proposait de faire cesser toute déportation et de renvoyer graduellement les ^ Belges dans leurs foyers. L’heureuse nouvelle fut immédiatement transmise au cardinal de Malines. Le jour de Pâques, 8 avril 1917, le cardinal adressa au Souverain Pontife l’hommage de sa profonde gratitude :
M En réalité, lui écrivit-il, les déportations ont pris fin depuis la mi- février.
Ce résultat est considérable. . . La Belgique ne pourrait être asesz reconnaissante à Votre Sainteté. Ce n’est pas seulement la fin de l’enlèvement de notre population masculine, de chômeurs et de non-chômeurs qu’il faut considérer, mais
# c’est la fin des angoisses qui torturaient moralement les familles encore épargnées. »
La première mesure annoncée par le gouvernement impérial a donc % été exécutée. Depuis la mi-février il ne se fait plus de nouvelles déportations. Mais la seconde mesure, celle des rapatriements, ne s’exécute que d’une manière graduelle et fort lente. De temps à autre reviennent des groupes de déportés. La plupart de ces hommes sont hélas I dans un état lamentable. Les uns ont été exténués par un travail excessif, les autres brisés par un régime de privations et de tortures pour avoir refusé de travailler.