DESCRIPTION
La goutte ne se présentant pas habituellement à l’observation dans les hôpitaux, j’aurai recours, pour en faire la description, aux auteurs-qui en ont traité, et surtout aux notes que j’ai recueillies à l’excellent cours de pathologie de M. le professeur Natalis Guillot.
La goutte ne débute pas brusquement, mais presque toujours il y a des prodromes, dont l’existence peut indiquer, même avant le premier accès, que l’on a affaire à une diathèse urique, qui n’attend que l’occasion de faire explosion.
Le plus souvent, en effet, ce sont des hommes robustes, pléthoriques, à abdomen développé, à cœur volumineux, grands mangeurs et aimant les mets succulents, jouissant en apparence d’une excellente santé, mais présentant parfois de singuliers troubles de la digestion, qui doivent éveiller les soupçons du médecin. Ces hommes ont de la dyspepsie, et ils continuent cependant à manger beaucoup;
ils digèrent lentement, péniblement, et, ne tenant pas compte de cet avertissement de la nature, ils ne laissent pas assez d’intervalle entre leurs repas. Les digestions empiètent les unes sur les autres, la dyspepsie augmente; la langue devient pâteuse, se charge d’un enduit de nature épithéliale, qui s’accumule principalement pendant le sommeil. Ils ont des constipations habituelles; leurs garde-robes sont très-irrégulières et incomplètes, de sorte qu’il reste toujours dans l’intestin une série de matières qui, en se durcissant et s’accumulant, deviennent souvent la cause occasionnelle du développement d’hémorrhoïdes.
Ils se plaignent d’avoir parfois des régurgitations acides, et de temps en temps des indigestions diarrhéiques, à la suite d’émotions morales ou sous d’autres influences. La plupart d’entre eux éprouvent des démangeaisons ordinairement au scrotum, au périnée, et le long des cuisses.
Tous ces phénomènes peuvent être, mais ne sont pas toujours, accompagnés de fièvre, d’insomnie, de mouvements spasmodiques dans différentes parties du corps; ils peuvent persister pendant plusieurs semaines, et cesser quelquefois brusquement la veille du jour où l’attaque de goutte.va se déclarer. La marche de celle-ci est ordinairement la suivante :
Le sujet se plaint d’un malaise plus considérable que d’habitude; lise met au Ht, parce qu’il éprouve de la lassitude et quelquefois du frisson, et l’accès commence soit tout de suite, soit seulement au bout de deux ou trois jours. L’excrétion de la sueur s’arrête, la peau se dessèche ; en même temps, il se manifeste en un point éloigné du centre, le plus ordinairement au niveau de l’articulation de la première avec la troisième phalange du gros orteil, une douleur qui, faible au début, et ne consistant alors qu’en une sensation de légère chaleur, devient de plus en plus vive et cuisante; elle acquiert même un tel degré d’intensité que le malade ne peut plus supporter le contact des draps du lit, ni parfois celui des topiques à l’aide
desquels on espère le soulager, et que le moindre mouvement lui arrache des cris de douleur.
En même temps que se manifestent cette douleur et cette sensation de chaleur, la peau qui recouvre l’articulation souffrante est .soulevée par de la sérosité qui s’infiltre dans le tissu cellulaire sousjacent, et elle prend une teinte d’abord rose, puis d’un rouge de plus en plus vif, qui se rapproche même parfois du violet, en même temps que les veines sous-cutanées se développent. Cette coloration reste limitée, comme le gonflement œdémateux, au pourtour de l'articulation, et ne s’étend qu’à 1 ou 2 centimètres au-dessus et audessous d’elle.
La fièvre augmente en même temps que les phénomènes locaux.
Ce premier accès dure ainsi douze, vingt-quatre heures même, et il peut se terminer par la cessation brusque de la douleur, l’apparition d’une sueur critique, et un sommeil réparateur; mais le gonflement persiste avec la rougeur et la chaleur.
Les jours suivants, l’attaque se continue par des accès ou' paroxysmes semblables au précédent, qui se renouvellent tous les soirs. Puis, quand les phénomènes ont atteint leur summum d’acuité, on les voit alors suivre une marche descendante : la coloration s’efface graduellement, en même temps que l’épiderme se desquame à ce niveau; de son côté, l’œdème se dissipe graduellement, ainsi que la douleur et les phénomènes généraux; les mouvements redeviennent libres; le malade reprend de l’appétit, et les digestions se font bien, il rentre peu à peu dans son état normal, et au bout d’une quinzaine de jours il ne lui reste plus que le souvenir de .son attaque, mais aussi la perspective d’attaques semblables pour l’avenir.
C’est ainsi que se passent les premières attaques de goutte, qui ne se renouvellent quelquefois qu’au retour du printemps et de. l’automne ; quelquefois même il y a une rémission d’un an ou de deux entre la première et la seconde. Les premières sont encore supportables et ne laissent pas de traces à leur suite ; mais, quand il y en a
déjà eu un cerlaia nombre, elles deviennent de plus en plus douloureuses, et envahissent un plus grand nombre d’articulations et de plus en plus rapprochées du centre.
Quand la goutte dure ainsi depuis longtemps déjà, on la voit se compliquer de différentes lésions que les auteurs ont désignées par les noms de goutte anormale, goutte abarticulaire, goutte remontée, rétrocédée, etc., et qui ne sont autre chose que des manifestations de la diathèse sur d’autres organes que les articulations; mais je reviendrai plus loin sur ces différentes manifestations.
J’ai dit plus haut que les premières attaques de goutte se terminaient par une diminution graduelle et enfin une résolution complète des symptômes locaux. Mais il n’en est plus de même dans les attaques suivantes. Elles débutent à peu près comme les premières, mais leur marche est plus longue, l’œSème persiste davantage, parce que la sérosité qui le forme est de plus en plus dense et chargée d’urates de soude et de chaux, la desquamation et la décoloration se font plus lentement : deux et trois mois se passent et l’état normal ne revient pas, le mouvement ne se rétablit qu’imparfaitement dans les articulations qui ont souffert, et qui restent plus ou moins déformées. C’est que la sérosité a laissé déposer dans les mailles du tissu cellulaire', autour des parties fibreuses des articulations, une partie des urates quelle contenait en excès, et qui forment le noyau de concrétions auxquelles on donne le nom de toplius ; puis ceux-ci augmentent de volume à chaque attaque successive, par le dépôt de nouvelles couches qui s’ajoutent aux précédentes.
Les attaques deviennent aussi de plus en plus rapprochées à mesure que la goutte est plus ancienne, et comme alors les phénomènes ne disparaissent plus complètement, elles finTssent par constituer un état morbide habituel.