‹ De la dilatation forcée du sphincter de l'anusChapitre 3 sur 9 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Au mois de juin 1833, le tribunal de police correctionnelle d’Orléans dut jug*er une affaire assez piquante et qui eut un certain retentissement. Il s’ag’issait d’un charlatan, du nom de Moltenot, qui avait introduit en France la pratique du massage cadencé^ fort en usag*e en Orient, contre les crampes, les spasmes et les douleurs de toute nature. Il opéra en peu de temps des cures merveilleuses, surtout dans des cas de g’astrite, « élarg’issant les parois desorg-anes et suivant les nerfs dans toutes leurs correspondances. » Les chalands affluèrent, et il était en passe de faire fortune lorsque les médecins d’Orléans s’en émurent et song-èrent à l’arrêter dans l’exploitation de son industrie. Le tribunal, après quelque hésitation, le condamna à 30 fr. d’amende, non pas pour avoir usé d’un traitement mystérieux, mais O attendu l’exercice illég*al de la médecine. » (1)

Ce fut près de cinq ans plus tard, en 1838, que parut dans la Revue médicale une note sig’née de Récamier sur les bons effets de l’extension et du massag*e cadencé dans diverses affections douloureuses. Il y était question de 13 cas dans lesquels cette pratique avait été suivie d’un plein succès, en particulier contre la constriction de l’anus avec fissure et la constipation opiniâtre. Il en lirait les conclusions suivantes: « dans les contractures musculaires

(1) Arch. méd., 1838, 3* série, t. I, p. 383. Monod.

idiopathiques, l’extension, la compression et le massag’e surtout cadencé semblent devoir suffire au traitement, comme à celui des crampes ordinaires. La section des muscles dans les torticolis et les spasmes permanents du sphincter anal doit être rarement nécessaire. »(t)

Malgré la notoriété du médecin qui attachait son nom à cette nouvelle méthode, elle fut mal accueillie dans le monde médical, à cause de son caractère étrang*e et peut-être déshonnête, ün voyait avec déplaisir un homme de la valeur de Récamier préconiser les bizarres manœuvres du charlatan Moltenot..

Cette question donna même lieu, dans la presse médicale, à un débat assez plaisant. Les rédacteurs des Archives de médecine s’etant permis une certaine réserve à rég*ardd’un traitement qu’ils ne croyaient pas à l’abri de tout reproche, ils s’attirèrent les plus violentes injures de la part de la Revue médicale et de Récamier lui-même Ils répondirent à leur tour par un article mordant, dans lequel ils faisaient ressortir ranalog*ie existant entre les observations de Récamier et celles qui accompag'nent les prospectus de quelques personnag'es peu scientifiques, et raillaient « la précieuse cadence, cette excursion dans les arts libéraux, » qui était sans doute appelée à révolutionner la médecine 1 (2)

Le massage cadencé ne rencontra donc pas de partisans. Appliquée par ‘Récamier seul, cette méthode était presque tombée dans l’oubli, quand un jour M. Maisonneuve, l’ayant vuopérer un malade atteintde spasme du sphincter, resta frappé du résultat principal qu’il obtenait par ces manœuvres compliquées, la distension de l’anneau musculaire contracturé. Il comprit que sous un nom bizarre et

(1) De l’extension, du massage et de la percussion cadencée dans le traitement des contractures musculaires (Revue médicale, janvier 1838).

(2) Arch méd., 1838, 3' série, t. II, p. 118.

des apparences mystérieuses se cachait une idée juste et pratique. Il s’en empara pour en faire l’application à la contracture sphinctérienne quiconstituelesymptômecapital de la fissure anale, et^ la dég'ag’eant de tous les accessoires inutiles qui l’entouraient, il inaug’ura, en 1847, sous le nom de Méthode de dilatation forcée^ l’opération universellement adoptée aujourd’hui pour le traitement de la sphinctéralg-ie fissiirale.

M. Maisonneuve l’exposa, en 1849, dans une clinique qui fut rédig’ée et communiquée à la Gazette des hôpitaux par son interne Lepelletier; il fit aussi connaître ses premiers succès à la Société de chirurg*ie.

Le procédé de Récamier consistait à saisir, entre l’index introduit dans l’anus et le pouce resté à l’extérieur, le eordon induré et résistant formé par le sphincter contracturé, puis à le malaxer, à l’écraser en quelque sorte par une pression intermittente à rhythmerég-ulier. Peu à peu il glissait dans le rectum les autres doigts de la maiti, auxcjuels il faisait même adjoindre quehjuefois les doigts d’un aide pour obtenir une plus large dilatation. Une ou deux séances suffisaient en général pour amener une guérison complète.

Supprimant le massage et la cadence, M. Maisonneuve ne se servit pour la distension que de deux doigts, les index ou les pouces, suivant le degré de force nécessaire pour vaincre la contracture (2).

C’est à son procédé, dit de douceur, par opposition à la dilatation violente, et qui sera décrit plus loin avec détails, que la grande majorité des chirurgiens donnent aujourd’hui la préférence; mais, dans le principe, il n’en fut pas ainsi, et le traitement de la fissure par la distension forcée

(1) Lepelletier. Clinique de MaiaonneuTe (in Gazette Hôp., 1849, p. 220).

(2) Maisonneuve. Clinique cliirurg. , t. Il, p. 500.

rencontra des oppositions vives de la part de Ghassaig’nac, Jobert de Lamballe et d’autres. Convaincus que par cette opération on déchirait les fibres musculaires, et que de cette lésion pouvaient résulter les accidents les plus g*raves, ils n’hésitaient pas à lui préférer l’incision du sphincter. L’opération de Boyer (1), en effet, avec les modifications heureuses qu’y avaient successivement apportées Dupuytren et Blandin (section partielle, section sous-cutanée), jouissait encore d’une grande faveur.

Cependant, à côté de succès nombreux, Velpeau, Béclard, Richerand, Roux, Lag’neau, Blandin et Jobert de Lamballe avaient vu ce moyen échouer ou même donner lieu à des complications mortelles entre leurs mains. Aucun chirurg-ien ne croyait plus à cette vieille hérésie d’Hippocrate « qu’on peut inciser, exciser, coudre, brûler, corroder l’anus sans causer de dommag-es » (2). Tous se rendaient bien compte, au contraire, du dang*er que présentent les opérations sang'lantes dans une rég*ion aussi vasculaire. Frappés du désaccord qui existait entre une lésion aussi insignifiante et les moyens chirurg-icaux g’raves qu’on lui opposait , quelques praticiens avaient déjà song*é à traiter la fissure à l’anus par la dilatation lente et prog*ressive au moyen de mèches d’un volume graduellement croissant. Mais cette méthode, surtout préconisée par Béclard (séances de l’Académie du H novembre 1824 et du 10 février 1825) (3) et employée par Marjolin, Dubois, Velpeau et Boyer lui-même, ne tarda pas à être condamnée comme un traitement long*, infidèle, et souvent très-douloureux. Dupuytren qui, de son côté, en

(1) A. Boyer. Traité des maladies chirurgicales, 1849, 5* édition, t. VT,

534 et 605.

(2) Hippocrate. Traité des hémorrhoïdes, t. VI, p. 437 de l'édition Littré.

(3) Arch. de méd., 1825, l” série, t. VII, p. 139 et 310.

avait retiré quelques bons effets, sentait qu’il y avait mieux à faire, et, dans ses leçons orales, on peut lire ces mots, mis comme en vedette au début du chapitre sur le traitement de la fissure anale : «t Ce serait rendre un véritable service à l’humanité que de découvrir un moyen thérapeutique capable de guérir cette maladie sans opération >' (1). Dans cette phrase Dupuytren avait, pour ainsi dire, pressenti la méthode de Récamier simplifiée par M. Maisonneuve, et préparé les voies à son succès. Celui-ci ne se fit pas longtemps attendre.

Le 2 mai 1849, M. G. Monod lisait à la Société de chirurgie un mémoire plein de faits concluants sur « la dilatation forcée comme moyen de traitement de la fissure à l’anus avec constriction du sphincter ». Si la discussion qui suivit ne lui fut pas entièrement favorable, du moins plusieurs membres de la société, Huguier et Robert entre autres, lui donnèrent-ils leur complète adhésion (2). D’ailleurs, les avantages de cette opération s’imposaient d’euxmêmes, et très- vite elle devint classique.

Cependant M. Maisonneuve ne tarda pas à faire de nouvelles applications de la dilatation forcée. Ün trouve consignés dans ses cliniques et dans plusieurs thèses faites sous son inspiration {Bernet, 1850; Lepelletier ei Kunemann 1851) les résultats heureux de ce mode de traitement dans des cas de sphinctéralgie simple^ à' hémorrhoïdes douloureuses ou non, de constipation opiniâtre, de ténesme isolé ou lié à une dysenterie chronique.

M. Maisonneuve, appliquant le premier la dilatation forcée aux hémorrhoides, me ramène au sujet principal de ce travail, dont on ne me fera pas un crime de m’être

(1) Dupuytren. Leçons orales, 1839, 2* édition, t. IV, p. 162.

(2) Bull, de la Société de chirurgie, mai 1849, t. I, p. 229.

écarté un instant, pour suivre dans ses évolutions successives l’histoire de cette méthode opératoire. Il est difQcile de discerner, à la vérité, quel était le but précis de M. Maisonneuve. Avait-il compris l’influence prépondérante de la constriction du sphincter sur les accidents des hémorrhoïdes, et. conformément à ce qu’il avait observé pour la fissure, espérait-il faire cesser ceux-ci en s’attaquant au muscle contracturé? Il est permis d’en douter, dirai-je avec M. Fontan^ si l’on examine les conclusions de Lepelletier et si l’on analyse avec soin les observations contenues dans sa remarquable thèse (1). Plusieurs, en effet, se rapportent à des hémorrhoïdaires atteints en même temps de fissure, et toute l’attention semble avoir été concentrée sur cette dernière dans les suites de l’opération. Les autres cas sont décrits sous cette dénomination : « Contracture du sphincter avec tumeurs hémorrhoïdales », et, à part l’indication de la suppression des douleurs dans la défécation, les details sur les résultats définitifs delà dilatation font complètement défaut. Il semblerait donc que M. Maisonneuve n’ait vu là que*la coïncidence fréquente de deux maladies distinctes. Faisant de la contracture du sphincter anal une affection essentielle dont les symptômes douloureux réclament l’intervention chirurg-icale, et ayant à sa disposition un moyen de traitement simple et inoflensif, i’imagine qu’il se mit à pratiquer systématiquement la dilatation forcée chaque fois qu’il constatait cette sphinctéralg*ie, objet principal de ses préoccupations. Quant à la complication d’bémorrhoides, il se bornait à la signaler quond il la rencontrait.

Mais, quelles que soient les interprétations qu’on en

(1) Lepelletier. De la contracture du sphincter anal et de son traitement par la dilatation forcée. Thèse de Paris, 1851 •

puisse donner, ce double fait n’en demeure pas moins nettement établi par ses écrits et ceux de ses élèves que, dans des cas d’hémorrhoïdes à divers deg*rés d’évolution, M, Maisonneuve a souvent noté la contracture permanente du sphincter, et qu’il l’a combattuepar la dilatation forcée dès l’année 1849. Lepelletier s’est montré plus catég-orique encore que son maître lorsqu’il écrivait dans sa thèse : « Plusieurs faits analog-ues que j’ai observés me permettent de croire à l’existence presque constante de la contracture dans cette affection ». (1) A d’autres était réservé l’honneur de décrire la distension forcée comme traitement rationnel et g'énéral des hémorrhoïdes ; c^étaient les remarquables travaux de M. Verneuil, puis de M. Gosselin, sur l’anatomie et la physiolog-ie des veines du rectum, qui devaient aboutir ving*t ans plus tard à cette importante déduction thérapeutique.

Pendant une long-ue période la question fut absolument laissée dans l’ombre, et cela pour deux motifs que je me permettrai d’examiner brièvement.

On peut expliquer d’abord cet abandon par le défaut d’une observation attentive, g*râce à cette tendance trop naturelle à l’esprit humain qui consiste à substituer des vues théoriques à la simple constatation des faits. Sans doute les chirurg*iens étaient unanimes à admettre avec P. Béraçd (2) une contraction passag'ère, un spasme du sphincter qui, aux époques de congestion, étranglait les tumeurs hémorrhoïdales internes devenues procidentes : mais ils refusaient de croire à cette contracture permanente sur laquelle insistait M. iVlaisonneuve et que M. Cruveilliier, parlant d’un « rétrécissement spasmodique de

(1) Lepelletier. Loc. cit., p. 25.

(2) P. Bérard et Raige-Delorme. Dict. de méd. en 30 vol., 1837, t. XV, art. Hémorrhoïdes.

l’anus symptomatique d’hémorrhoïdes, » avait déjà sig*nalée en 1829 (1). Cette constriction paraissait inconciliable avec le fait du prolapsus du paquet variqueux, accident que l’on était plutôt tenté de placer sous la dépendance d’un relâchement du sphincter ; quelques praticiens avaient même eu l’idée de dirig*er leur thérapeutique dans ce sens. C’est ainsi que Laugier proposait, dans les cas de tumeurs hémorrhoïdales internes volumineuses et procidentes, de maintenir leur réduction en provoquant un rétrécissement artificiel par l’excision des plis rayonnés de la marge de l’anus (2). Et, dans ces dernières années, M. Voillemier ne poursuivait-il pas, en une certaine mesure, le même but en encadrant l’orifice anal, à l’union de la peau et de la muqueuse, par une série de cautérisations ignées longitudinales et superficielles? (3)

Quelquefois pourtant, il faut le dire, la contracture permanente du sphincter fut constatée et signalée chez des hémorrhoïdaires. Dans quelques rares occasions, elle servit même d’indication première pour le traitement : témoin une observation très-nette de Demarquay (4), que je rapporte plus loin, sur un cas d’hémorrhoïdes avec contracture violente du sphincter, dans laquelle la thérapeutique, exclusivement dirigée contre cette dernière , amena une guérison parfaite des varices rectales.

Dans le mémoire d’où cette observation est tirée, Demarquay montrait par de nombreux exemples les bons effets de cautérisation ponctuée lorsqu’il s’agit

(1) Cruveilhier. Dict. de méd. et de chir. pratiques, 1829, t. III, art. Anus.

(2) D. Moîlière. Traité des maladies du rectum et de l’anus, p. 183. Paris, 1877.

(3) Lartisien. Du traitement chirurgical des hémorrhoïdes, p. 23. Thèse de Paris, 1873.

(4) Demarquay. Mémoire sur le trutement des hémorrhoïdes (in Gazette méd, de Paris, 1860, p. 636).

d’hémorrhoïdes externes, de l’écrasement linéaire dans les cas de tumeur hémorrhoïdale. En effet, par ses qualités hémostatiques, l’écraseur de Ghassaig*nac avec lequel vint bientôt rivaliser avantag'eusement le g’alvano-caulère, réalisait un progrès considérable sur les méthodes sang*lantes précédemment employées contre les hémorrhoïdes, et l’on nes’étonne pas delafaveurg’énéraledontil jouit pour leur traitement dès son apparition sur la scène chirurg-icale. Armé d’un moyen qui semblait répondre à toutes les exig’ences, on ne se préoccupait point d’en chercher de plus simple. Tel est le second motif qui, joint au défaut de constatation de la contracture sphinctérienne, devait retarder l’avènement de la dilatation forcée dans la thérapeutique des hémorrhoïdes.

Il faut sig*naler enfin, comme dernière cause, une importante source d’erreur qui résidait dans la coïncidence très-fréquente des hémorrhoïdes et de la fissure anale. Si l’on subordonnait le plus souvent, et avec raison, la seconde de ces affections à la première, par contre on ne song-eait pas à rattacher la contracture aux varices rectales. Considérant cette contracture comme un satellite inséparable de la fissure, on se préoccupait exclusivement de cette dernière dans l’opération et ses conséquences: les hémorrhoïdes étaient oubliées. Au contraire, si l’attention avait été attirée de leur côté, je suis certain que, dans bien des cas, on aurait pu noter leur amélioration, sinon leur cure radicale à la suite de la dilatation forcée.

Le traitement des hémorrhoïdes qui fait le sujet de ce travail n’est donc pas, à proprement parler, nouveau ; on l’a constamment appliqué depuis le jour où la dilatation forcée est devenue l’opération classique pour la fissure à l’anus, puisque les auteurs s’accordent à reconnaître que la majorité des sujets atteints de fissure sont d’anciens Monod. 3

hémorrhoïdaires. Seulement pendant plus de ving’t années on l’appliquait avec absence de parti pris, par hasard, parfois sans même s’en douter. Il convient donc de payer un juste tribut d’élog*es à MM. Fontan et Verneuil qui sont arrivés à établir tout récemment sur des bases solides un traitement n’ayant jusque là qu’une existence virtuelle, si je puis ainsi dire, et qui ont eu l’incontestable mérite de le dég’ag'er des ténèbres et de le systématiser.

Ce traitement n’est, à la vérité, qu’une déduction log*ique des travaux entrepris, en 1855, par M. Verneuil sur la circulation veineuse du rectum et de l’anus et l’anatomie patholog'ique des hémorrhoïdes.

Ses belles préparations furent présentées à la Société anatomique en avril et mai 1855 (1|, et sont aujourd’hui exposées au musée Dupuytren. L’année suivante, ce chirurg*ien communiquait au l)*^ Germain, faisant sa thèse sur la nature et le traitement des hémorrhoïdes, une note en 21 propositions, dans lesquelles la disposition anatomique des veines hémorrhoïdales était décrite en détail avec toutes les conséquences qui en découlent relativement à la pathog'énie et aux accidents multiples des varices rectales. La note se terminait par ces mots : « Si ces résultats ne s’appuient pas sur un assez £rrand nombre de faits pour qu’il soit permis de les considérer comme définitifs, je pense toutefois qu’ils sont vrais d’une manière g’énérale et ne pourront être que modifiés, non infirmés, par les recherches ultérieures » (2). L’avenir lui a donné raison, et les dissections faites depuis lors par M. Gosselin,

(1) Bull, de la Soc. anat., vol. XXX, p. 175 et 191.

(2) Geimaitt. Nature et traitement chirurgical des tumeurs hémorrhoïdales. Thèse dè Paris, 1856, p. 16.

en 1864 (1), par MM. Dubrueil et P. Richard, en 1868 (2), et tout récemment par M. Duret{3j ont pleinement confirmé les descriptions de M. Verneuil : ces divers travaux seront résumés dans le chapitre suivant.

S’étonnera-t-on de ce fait qu’ayant saisi toute l’importance qu’il convient d’attribuer à la constriction musculaire, et spécialement à la contracture du sphincter, dans l’affection hémorrhoïdale. ce savant maître n’ait pas song’é dès cette époque à la combattre par la dilatation forcée? Mais ce fut ici le cas de bien des découvertes anatomiques ou physiolog*iques : si elles sont fatalement destinées à trouver un jour leur application pratique, celle-ci peut échapper, dans le principe, aux esprits le plus clairvoyants et se fait parfois long’temps attendre.

L’occasion dans laquelle M. Verneuil eut pour la première fois l’idée d’appliquer la dilatation forcée comme moyen thérapeutique exclusif aux varices rectales ne s’est offerte que dans ces dernières années. On me permettra de rappeler en quelques mots ce cas remarquable, qui fut exposé par M. Verneuil dans une de ses cliniques de 1874.

Il avait été consulté, quelque temps auparavant, par un homme disting*ué, portant un nom connu dans la littérature, qui souffrait depuis 14 ans de douleurs anales qu’il attribufiit à l’existence d’une fissure: en réalité, elles étaient dues à des hémorrhoïdes internes, devenues depuis peu procidentes et irréductibles. Non-seulement ses souffrances avaient redoublé, mais encore il avait perdu en

(1) Gosselia. Leçons sur les hémorrhoïdes. Paris. 1866, p. 60 à 75.

(2) Dubrueil et P. Richard. Physiologie pathologique des hémorrhoïdes (Arch. de Physiol., 1868, vol. 1, p. 233).

(3) H. Duret. Note sur la disposition des veines du rectum et de l'anus et sur quelques anastomoses peu connues du système porte (Progrès méd., 1877, p. 304, n“ du 21 avrü).

quelques semaines une telle quantité de sang* qu’il était tombé dans une profonde anémie et présentait un état voisin du marasme. Redoutant les conséquences d’une intervention armée quelconque, M. Verneuil se contenta de pratiquer la dilatation forcée du sphincter anal qui était fortement contracturé. Aussitôt l’écoulement sang'uin cessa, les douleurs disparurent; l’état g'énéral s’améliora, et, de jour en jour, le moribond se sentit renaître à la vie. Depuis lors, M. Verneuil l’a revu à diverses reprises : les accidents ne se sont pas reproduits ; l’ancien malade a retrouvé santé, g-aîté et courage, et se considère aujourd’hui comme radicalement guéri de ses hémorrhoïdes.

Déjà avant cette époque la dilatation forcée figurait, pour une part, dans le traitement par la galvano-caustie, que M. Verneuil avait adopté contre les hémorrhoïdes, et qui a donné de si beaux résultats entre ses mains.

En effet, dans presque toutes les observations que renferment les thèses de Galmeille (1) etLartisien, faites sous l’inspiration de ce savant maître, on mentionne que la cautérisation interstitielle a été précédée ou suivie de la distension du sphincter. Ils insistent tous deux sur la^valeur de cette opération préliminaire ou complémentaire, laquelle « ayant pour but de vaincre ou de prévenir la contracture du sphincter qui joue un si grand rôle dans l’affection hémorrhoïdale, concourt à la guérison, et suffirait même toute seule à la cure radicale des hémorrhoïdes au début » (2).

Encouragé par la tentative heureuse dont j’ai parlé, M, Verneuil ne tarda pas à faire de nouvelles applications d’une méthode qui s’accordait si bien, au reste, avec ses

(1) Galmeille. Des hémorrhoïdes et de leur traitement chirurgical. Thèse de Paris, 1870.

(2) Lartisien. Loc. cit., p. 29.

decouvertes anatomo-physiolog’iques. Tous ces faits furent consig’nés dans un mémoire de M. Duret pour le concours des prix de ITnternat, en 1875; mais ce travail n’a pas été rendu public. Ce fut seulement par la thèse de M. Gristofari (1), soutenue le 29 mai 1876, que les premiers succès de M. Verneuil furent livrés à la publicité. Elle contient trois observations concluantes, et les cas se sont multipliés depuis dans le service d’hôpital ou dans la clientèle de M. Verneuil; je rapporte ceux dont j’ai été témoin. Le 27 avril dernier, le professeur consacrait à ce traitement nouveau des hémorrhoïdes une intéressante leçon clinique que j’ai eu le privilège d’entendre : je crois pouvoir la résumer dans cette affirmation que, pour M. Verneuil, la dilatation forcée du sphincter constitue, à l’heure actuelle, le moyen thérapeutique le plus rationnel à opposer aux accidents multiples des hémorrhoïdes internes.

Telle est aussi la manière de voir de M. Fontan (2). Il y est arrivé empiriquement, dans des conditions d’observation toutes spéciales, dont je ne saurais donner une meilleure idée qu’en transcrivant ce qu’il en dit luimême.

« Atteint d’hémorrhoïdes externes devenues horriblement douloureuses, écrit-il dans son mémoire, et soupçonnant une complication de fissure anale, je subis, le 3 juin 1875, une dilatation forcée.

« Les symptômes delà fissure cessèrent; mais avec eux je vis disparaître aussi les autres complications de mes hémorrhoïdes: constipation, hémorrhag’ies quotidiennes, turg'escence permanente, procidence, réduction lente et

(1) Gristofari. Du traitement chirurgical des hémorrhoïdes et en particulier de la dilatation forcée. Thèse de Paris, 1876.

(2) J. Fontan. Du traitement des hémorrhoïdes par la dilatation forcée, etc. (Mémoire présenté à la Société de chirurgie). Paris, 1877.

difficile, etc., etc. Les tumeurs hémorrhoïdales elles-mêmes s’amendèrent tellement que je fus frappé de ce résultat inespéré. Je le rapprochai défaits analog’ues arrivés chez des malades opérés par moi, pour des fissures ou des fistules à l’anus. Ces derniers, en effet, m’avaient bien raconté plus lard que, depuis leur opération, ils étaient débarrassés de leurs hémorrhoïdes; mais, n’étant pas directement intéressé à la chose, j’avoue que je n’attachai pas à leur dire toute l importance voulue. Cette coïncidence entre la déchirure du sphincter et la suppression des hémorrhoïdes me parut être la filiation naturelle de deux faits connexes » (1).

M. Fontan reprit donc la question ah ovo théoriquement et cliniquement, et adressa au Moniteur Thérapeutique de Paris (N° du 1 nov. 1875), une note en douze propositions sur le « traitement des hémorrhoïdes par la dilatation forcée du sphincter anal. »

Un an plus tard (18 oct. 1876) il présentait à la Société de chirurg-ie, sous le même titre, un travail beaucoup plus volumineux « complément obligé du premier )■, où le sujet était envisag*é sous toutes ses faces et fraité avec orig'inalité et talent. Aussi M. Th. Ang*er, charg'é du rapport à faire sur ce mémoire, a-t-il pu déclarer, après quelques restrictions sur la partie didactique de l’œuvre, que « le praticien lui apparaissait sag’e, prudent et ingénieux, » et ne lui a-t-il pas marchandé ses éloges. Sur sa proposition, la Société de chirurgie vota l’envoi d’iine lettre de remercîments à M. Fontan et l’inscription de son nom sur la liste des membres correspondants, distinction à la-

(1) Fontan. Loc. cit., p. 3.

quelle sa remarquable monog*raphie lui donnait d’incontestables droits (1).

Dans la discussion qui suivit, MM. Boinet, Sée, Gillette confirmèrent par des observations personnelles les conclusions de M. Fontan (2). A leur témoig'nag-e il m’est permis d’ajouter celui de M. Panas, président actuel de la Société, qui est devenu un des partisans les plus déclarés delà dilatation forcée, à la suite d’un succès fortuit chez une hémorrhoïdaire, atteinte en même temps de fissure. Ici, comme dans le cas de M. Fontan, la dilatation ne s’adressait primitivement qu’à cette dernière affection, et lag*uérison des hémorrhoïdes fut pour M. Panas une surprise et comme une révélation.

Au début de la discussion, M. Verneuil avait pris la parole pour donner sa complète adhésion à la méthode et pour toucher à la question de priorité. En terminant cet historique, déjà trop long*, je me bornerai à en dire quelques mots.

D'après les faits que je me suis efforcé de rapporter impartialement dans leur ordre chronologique, il est constant que le médecin de Lyon a des titres antérieurs comme publication ; en réalité, MM. Fontan et Verneuil ont retrouvé en même temps, sans s’être concertés, et sans que l’un ait servi de guide à l’autre, une trace qu’avaif indiquée M. Maisonneuve en 1849, et dont les chirurgiens comtemporains avaient été distraits pendant vingt-huit années. Us l’ont suivie, chacun de son côté, avec intérêt et persévérance, pour arriver à transformer en un traitement scientifique, assis sur les bases solides de

(1) Th. Anger. Rapport sur le Mémoire de M. Fontan (in Bull, de la Soc. de chir. 1877, t. III, p. 141.

(2) Bull, de la Soc. de chir. (séance du 28 février 1877, t. III, p. 186).

l’anatomie et de la physiolog*ie, une vieille méthode empirique relég*uée dans l’ombre, et ils sont devenus collaborateurs involontaires dans cette œuvre utile. Aussi leur appliquerais-je volontiers en commun la phrase qui termine le rapport de M. Th. Ang*er sur le mémoire de M. Fontan. A défaut du mérite d’avoir préconisé les premiers la dilatation forcée, il peuvent en effet revendiquer simultanément celui d’avoir tiré de l’oubli où elle était tombée la pratique de M. Maisonneuve ; et j’ajoute que, par les développements qu’il a donnés à cette méthode, M. Fontan a plus directement contribué peut-être à sa vulg-arisation.

Grâce à leurs louables efforts l’attention des chirurg’iens est ajourd’hui définitivement fixée sur ce traitement rationnel et inoffensif des hémorrhoïdes. En présence des faits concluants qu’ils ont livrés à la publicité, ceux qui le connaissaient l’emploieront désormais avec plus de largeur et de confiance, ceux qui l’ig-noraient seront tentés d’y recourir. Il est donc permis d’affirmer sans témérité que la dilatation forcée des sphincters de l’anus est en voie de conquérir le premier rang* dans la thérapeutique chirurg’icale des hémorrhoïdes, de même qu’elle est depuis de long’ues années la méthode de choix pour la sphinctéralg'ie fîssurale.

Déjà dans la huitième édition du Manuel de Médecine opératoire de Malg'aig'ne, qui a paru cette année, M. Lefort (1) lui consacre quelques lig’nes. Je souhaite qu’elle trouve bientôt sa place dans tous nos ouvragées classiques, et qu’en tête des descriptions concernant ce traitement, dû aune initiative toute française, les noms de Fontan, Maisonneuve et Verneuil ne soient point séparés.

(1) Lefort. Manuel de médecine opératoire, 1877, 8® édition, p. 452.

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