INTRODUCTION
La recherche des modes de détermination clinique de la nature des tumeurs est actuellement (et non pour la première fois, il va sans dire) à l’ordre du jour. C’est là, on peut l’affirmer, une question capitale pour le chirurgien ; car, d’après la solution du problème dans un cas déterminé, l’homme de l’art pratiquera l’ablation du néoplasme, provoquera sa disparition par une méthode interne ou externe, ou bien, impuissant à agir efficacement, bornera son intervention à un traitement palliatif.
Pour beaucoup d’auteurs, le seul critérium de la nature bénigne ou maligne d’une tumeur réside dans Y examen anatomo-pathologique des produits morbides. Or,. dans la généralité des faits, il n’est possible d’y procéder qu’une fois l’intervention chirurgicale réalisée : encore est-il des cas (sarcomes, tumeurs hétéradéniques) dans lesquels le pronostic pourra rester incertain, la question de malignité demeurant douteuse. D’ailleurs, il est des cliniciens, M. Rommelaere en particulier, qui refusent d’accorder à la constitution histologique d’un tissu néoplasique une importance quelconque
au point de vue qui nous occupe, et qui font dépendre la malignité ou la bénignité d’une tumeur, quel que soit le résultat des constatations anatomo-pathologiques, du seul état général du sujet.
Sans apprécier, pour le moment, la valeur de cette théorie, on peut affirmer que l’étude histologique d’un néoplasme est rarement possible avant l’intervention, et que, le fût-elle, les résultats fournis peuvent être insuffisants à faire préjuger l’avenir d’une opération. 11 est donc nécessaire, pour compléter ou suppléer les données de l’anatomie pathologique, de recourir à d’autres procédés d’investigation.
Les allures cliniques d’une tumeur, la douleur, l’engorgement ganglionnaire, le teint jaune-paille, fournissent évidemment de précieux indices sur sa nature maligne, mais aucun de ces symptômes n’offre de signification pathognomonique.
Depuis longtemps déjà, M. Verneuil a démontré que Y indolence est un caractère intrinsèque des tumeurs et qu’une tumeur n’est douloureuse que par l’action qu’elle exerce, suivant la région où elle siège, sur les tissus voisins : tel cancer du sein, aux proportions gigantesques, ne provoquera que des phénomènes réactionnels insignifiants, tandis qu’un modeste fibrome de la peau, un névrome imperceptible, mettra en jeu, au plus haut degré, l’irritabilité algésique du porteur.
De même pour Y adénopathie : outre qu’elle est quelquefois difficile à rechercher, au niveau de l’abdomen par exemple, elle mérite, elle aussi, quelques restrictions ; il arrive souvent de voir une tumeur inflammatoire quelconque exercer son action sur les ganglions du voisinage , alors qu’un sarcome à 1 allure imposante peut être totalement dépourvu de cortège ganglionnaire.
Inutile d insister sur le teint cachectique , qui n’a rien de spécial au cancer.
Des procédés d’investigation nouveaux ont porté sur V examen du sang- et des urines .
Nous n’insisterons pas sur ces modifications sanguines d’ordre chimique qui, signalées par quelques auteurs étrangers (i), ont joui d’une considération éphémère.
Récemment, M. Hayem (2) et, dans une thèse faite à son instigation, M. G. Alexandre (3) ont révélé un nouveau caractère des tumeurs malignes en général : il s’agit d’une leucocytose qui accompagnerait d’habitude les néoplasmes malins, et porterait, dans certains cas, au chiffre de 21,000 par millim. cube le nombre des globules blancs du sang, dont la moyenne physiologique ne dépasse jamais 9,000.
Pareille constatation, émanant d’un Maître dont les affirmations reposent toujours sur des faits nombreux et précis, a une valeur incontestable. Mais la méthode ne s’applique pas à tous les cas ; M. Hayem le déclare lui-même : pour que l’examen du sang ait une signification diagnostique, il faut que la tumeur ne soit pas ulcérée. En outre, de telles numérations sont difficiles, entachées de causes d’erreur nombreuses ; elles nécessitent enfin un outillage et des manipulations qui ne sont que bien rarement à la portée des praticiens. Aussi ce procédé, tout en méritant une considération particulière dans les services hospitaliers auxquels est annexé un laboratoire, paraît-il difficilement utilisable dans la pratique courante.
(1) Andrews . Diagnosis of cancer by chemical lests applied to the blood (J. of Amer. med. Assoc. Chicago, 1885, p. 177). — Matraï. Researches on the presence of blood sugar in cancerous diseases , trad. de Orvosi hetil., Budapest, 1885.
(2) Hayem. Bulletin de la Société de biologie, 1887, p. 286.
(3) Alexandre. De là leucocytose dans le cancer, Thèse de Paris, 1887, n° 198,
M. le professeur Rommelaere (de Bruxelles) a été le promoteur d’une méthode d’investigation que nous croyons appelée à rendre certains services dans la pratique, et dont la vérification fait l’objet de ce travail. Persuadé avec raison que la chimie biologique donnera la clé d’un certain nombre des problèmes de la pathologie, il a examiné les déchets urinaires d’un grand nombre de cancéreux, et conclut, à la suite d’analyses multipliées, que les tumeurs cliniquement malignes s’accompagnent d’une diminution notable dans l'excrétion journalière de l’urée, des phosphates et quelquefois des chlorures. — Si donc le chirurgien hésite sur les tendances d’une tumeur, il lui suffit de déterminer le chiffre des déchets, en tenant compte de certaines restrictions, pour éclairer sa religion sur les aptitudes bénignes ou malignes du néoplasme.
Les conclusions de M. Rommelaere, adoptées par l’Ecole belge, ne pouvaient manquer d’avoir un grand retentissement : certainement, si de tous côtés la loi qu’il formulait déjà en 1880 s’était trouvée confirmée, nous serions aujourd’hui en possession d’un signe classique et pathognomonique de la malignité des tumeurs. Mais divers travaux, peu nombreux d’ailleurs, sont venus mettre en doute l’exactitude de la méthode. En présence de ces résultats négatifs, l’oubli s’est fait peu à peu, chez nous, autour de la découverte du savant belge, et le signe de Rommelaere ne figure plus guère, dans les traités actuels, qu’à l’historique du cancer de l’estomac.
Pareille déchéance est-elle justifiée ? Nous nous sommes donné la tache de le rechercher.
Des analyses nombreuses et un certain nombre d’observations impartialement recueillies nous permettront de conclure que, s’il n’est pas possible d’admettre la loi de Rommelaere sous sa forme absolue et d’investir d’une créance illimitée le signe qu’il proclame, il n’en est pas moins vrai que ce signe mérite mieux qu’un intérêt de curiosité historique ;
il vaut ni plus ni moins que nombre de méthodes aujourd’hui en vogue et peut, comme nous en fournirons d’importants exemples, donner dans des cas déterminés la clé d’un diagnostic. En un mot, il a ses applications, que nous allons nous attacher à faire connaître.
Comme nous l’avons dit au début, notre travail a surtout un but pratique. Aussi, bien que nos recherches aient, dans la plupart des observations, porté sur plusieurs des éléments de burine (urée, chlorures, phosphates), nous bornerons-nous à étudier ici les variations de burée, qui sont d’ailleurs les plus constantes, et dont la détermination, facile à réaliser, comporte un outillage restreint, à la portée de tout le monde. Les dosages de tous ordres que nous avons pratiqués seront néanmoins consignés dans les observations et pourront constituer des matériaux utiles pour des travaux ultérieurs.
Quant aux discussions théoriques, au pourquoi de la diminution de l’urée, nous nous garderons d’y insister : l’histoire de l’urée est, en effet, une des questions encore aujourd’hui les plus débattues de la physiologie.
On nous reprochera peut-être, maintenant surtout que le dosage de l’azote total tend à être substitué à celui de l’urée, de n’avoir pas entrepris cette recherche, plus complète et plus scientifique. C’eut été, en raison des difficultés de ce dosage, qui constitue l’une des fines recherches de la chimie biologique, déserter notre programme, qui a seulement en vue l’utilisation clinique du procédé.
On nous permettra toutefois d’employer, au cours de ce travail et pour les besoins d’une synonymie toujours difficile, les mots d 'a^oturie normale et d’hypoaçoturie, qui, bien que ne traduisant pas une réalité chimique (puisque nous ne considérons qu’une partie des composés azotés de l’urine), répondront dans notre esprit à l’idée d’une quantité normale ou d’une diminution de l’urée.
Notre travail est divisé en quatre chapitres :
Le premier comprendra l’historique détaillé de la question et l’exposé de la théorie de Rommelaere.
Dans le second, nous rechercherons s’il existe vraiment, dans le cancer, une diminution de l’urée, qui se trouve en rapport avec la malignité morbide et soit spéciale aux tumeurs de mauvaise nature.
Nous insisterons, dans le troisième, sur l'hypoazoturie considérée comme un élément de diagnostic différentiel entre le cancer de l’estomac et les autres affections de cet organe.
Enfin, la quatrième partie fera ressortir l’importance de la recherche de l’urée dans les cas de tumeurs abdominales. Nous contrôlerons, au cours de ce chapitre, les affirmations des auteurs relativement aux variations de l’urée chez les malades atteints de divers néoplasmes abdominaux ; puis, laissant de côté les chemins battus, nous nous attacherons à démontrer la contre-indication générale qui résulte, au point de vue du pronostic opératoire, d’une diminution notable de l’urée dans les cas de tumeurs, même bénignes, de l’abdomen.
Rien ne saurait nous être plus doux que le devoir auquel nous avons hâte de souscrire en terminant cette introduction. Nous sommes heureux de remercier ceux qui ont bien voulu s'intéresser à nos recherches et nous procurer des matériaux.
MM. les professeurs Rommelaere (de Bruxelles), Thiriar (de Bruxelles) et Kirmisson (de Paris) nous ont fourni directement de précieuses indications et fait parvenir leurs travaux.
Nos excellents Maîtres, MM. les professeurs Grasset, Dubrueil, Tédenat, et M. le professeur- agrégé Forgue, nous ont autorisé à publier des observations recueillies dans les cliniques médicale et chirurgicale. Ils nous permettront, ainsi que M. le doyen Castan, de leur témoigner ici notre
reconnaissance pour la bienveillance et l’affectueuse sollicitude qu ils nous ont prodiguées pendant tout le cours de nos études.
Notre ami M. le professeur-agrégé Brousse, a droit également à toute notre gratitude pour l’aimable hospitalité qu il nous a offerte dans son laboratoire de la clinique médicale, où nos analyses ont été pratiquées.