III. — Taux normal de T urée
Cette légère digression sur les procédés de dosage de l’urée était nécessaire pour faire comprendre, dans une certaine mesure, les divergences fort accentuées qui existent entre les auteurs des différents pays sur le chiffre physiologique de l’urée
quotidiennement excrétée.
Nous empruntons à M. Rommelaere le tableau des chiffres indiqués par divers auteurs : Lecanu fixe la quantité journalière d’urée à 28 ou 30 grammes; Lehmann, à 32 gr. 5; Schérer, à 27 ou 29 gr. 3 ; Smith, à 33 gr. G ; Bischoff, à 37 gr. ; Kerner, à 38 gr. 1 ; Rummel, à 39 gr. ; lui-même admet le
chiffre de 32 gr. 01.
Francque (3), qui a fait des expériences sur lui-même, a obtenu les chiffres suivants :
Avec une nourriture exclusivement animale : 51 à 92 gr.
— mixte : 36 à 38 gr.
— végétale : 24 à 28 gr.
— non azotée: 16 gr.
(1) Cazeneuve et Hugounenq. Lyon médical, 3 juin 1888.
(2) OEchsner de Coninck. Société de biologie, 9 juin 1888.
(3) Francque. Dissert, inaug., Wurtzbourg, 1833.
Nous relevons d’autre part, dans Neubauer etVogel, le chiffre de 25 à 40 gr. chez l’homme adulte (le taux étant moindre chez la femme et chezl’enfant), et, dans un article deMM. Yvon etBerlioz (1), le travail d’urologie le plus récent, ceux de26gr. 52 chez l’homme, et 20 gr. 61 chez la femme, chiffres constituant là moyenne de 6000 analyses.
M. Ivirmisson (2) a fait ressortir à juste titre que ces chiffres, vrais pour des sujets sains et vivant dans* des conditions hygiéniques louables, sont généralement trop élevés pour les malades observés dans les hôpitaux ; chez eux, le manque d’exercice amène une dinrrnfion de l’appétit et des ingesta, par conséquent un chiffre moindre des produits de combustion ; il se rallie au chiffre de 18 à 20 grammes, indiqué par M. Brouardel.
Nous avons fait un petit nombre de recherches sur les urines d’individus normaux ou de sujets atteints d’affections
n’intéressant pas l’excrétion azotée ; le chiffre moyen se rapproche de celui indiqué par MM. Yvon et Berlioz.
Un point capital à faire ressortir, c’est que le chiffre de l’urée excrétée journellement par un individu sain est éminemment variable et oscille parallèlement à la quantité de matières albuminoïdes ingérées par le sujet. Nous allons voir que cette notion, universellement admise, n’est plus vraie d’une façon absolue, que le parallélisme exact est détruit, dans certains états pathologiques, en particulier dans le cancer,
(1) Yvon et Berlioz. Composition moyenne de l’urine normale (Rev. de Méd., septembre 1888).
(2) Kirmisson. Congrès de chir , 1885.
DE LA CAUSE DES VARIATIONS DE l’urÉE DANS LE CANCER
Pour démontrer la première proposition que nous avons avancée, à savoir que l’insuffisance alimentaire est, à elle seule, impuissante à abaisser le taux de l’urée au degré que l’on constate souvent dans le cancer, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici les arguments fournis par M. Rommelaere pour justifier cette idée qui lui appartient.
Si nous avons bien compris la pensée de fauteur, sa théorie peut se résumer ainsi :
A Y état normal , le degré d’azoturie est adéquat au régime alimentaire: un sujet qui ingère beaucoup de matières albuminoïdes émet beaucoup d’urée ; un petit mangeur ou un végétarien en rend peu. Mais, dans certains états pathologiques, en particulier dans le cancer , il existe un trouble tel de la nutrition que l’assimilation des matières azotées, quelle que soit l’abondance des ingesta, se fait mal ; en sorte que la quantité d’azote excrété n’est nullement parallèle à la quantité d’azote introduit dans le tube digestif. C’est alors qu’il conclut : « L’observation nous a permis de constater que, dans les tumeurs de mauvaise nature, quel que soit leur siège, quelle que soit leur nature morphologique, le chiffre de l’urée urinaire descend graduellement et finit par rester inférieur à 12 gr. par 24 heures. »
De là à dire que, chez le cancéreux, l’urée n’est nullement influencée par l’alimentation, il y a loin : un cancéreux qui mange beaucoup rend plus d’urée qu’un cancéreux qui ne se nourrit pas, mais il en rend moins qu'un homme sain soumis au môme régime. Le cancer semble donc coïncider avec une
altération générale de la nutrition et un obstacle aux transfor-
mations organiques.
M. Rommelaere (1) répond donc aux objections de MM. Dujardin-Beaumetz, Robin et Deschamps, qui ne voient dans l’hypoazoturie cancéreuse que la conséquence d’une alimentation insuffisante, en démontrant combien peu, à l'état morbide , les déchets azotés sont adéquats au régime.
Il prend d’abord pour exemple ce que l’on observe dans les maladies aiguës: alors que le fébricitant est à la diète ou tout
au moins soumis à un régime peu azoté, il y a généralement hyperazoturie ; pendant la convalescence, au contraire, quand
le sujet commence à réparer cette longue continence et accumule à l’envi les albuminoïdes dans son économie, on constate
une diminution sensible de l'azote excrété.
Voici comment le savant belge explique cette dérogation apparente aux lois de la biologie ; dans 1 histoire de 1 azote circulant à travers l’organisme, alors que rien ne s'oppose à son assimilation , il ne faut pas seulement tenir compte de ce qui entre et de ce qui sort, il faut également considérer ce qui reste dans l’économie. A l’état liygide, un équilibre défini existe entre l’apport et la dépense. Au contraire, dans les maladies, le coefficient de combustion est changé, il varie suivant les malades : celui dont le chapitre Azote, au grand-livre de 1 économie, se solde par un déficit, celui-là brûle l'azote de ses tissus et dépérit par autocombustion; chez celui, au contraire, qui rend moins qu il n assimile, 1 azote s accumule, et le sujet, avare de cet élément, l’enfouissant précieusement dans
ses tissus, engraisse de ses déchets.
Pendant la période fébrile des maladies aiguës, peut-ètie sous
(1) Des Rapports de Vazoturie et de l'alimentation à l'état morbide
Bruxelles, 1880.
l'influence de la fièvre, le malade brûle l’azote de ses tissus et, malgré le défaut d’ingesta, rend plus d’urée qu’à l’état sain. Pendant la convalescence, il répare les brèches qui, prolongées, le conduiraient bien vite à la banqueroute organique, et fait fond pour cela sur les apports réparateurs qu’on lui prodigue; jaloux du bien qu’il acquiert, il rend moins d’azote que naguère.
En résumé, dans les maladies aiguës, la désassimilation l’emporte sur l’assimilation pendant la période d’acuité; cette dernière devient prédominante pendant la convalescence.
Dans certaines maladies chroniques , au contraire, il se produit, du fait même de l’état morbide, une viciation nutritive qui empêche V assimilation et la transformation ultérieure des matières albuminoïdes; le sujet peut ingérer beaucoup d'azote, il ne rend que peu d’urée ; et encore l’urée rendue est-elle fonction, partie du peu d’azote assimilé, partie d’une autocombustion : d’où l’amaigrissement et la cachexie progressive.
Il existe, démontre l’auteur, un rapport intime entre le défaut d’élaboration des substances albuminoïdes et les affections malignes. Nourrissez un cancéreux, permettez-lui de tolérer une alimentation substantielle : le taux de son urée s’élèvera sans doute, mais n’atteindra jamais les chiffres que l’on constate chez l’homme sain.
Tels sont, exprimés parfois sous une forme un peu imagée, le fond de la théorie de M. Rommelaere et sa réponse aux objections de ceux qui ne voient dans l’hypoazoturie que la conséquence naturelle d’une alimentation insuffisante, en rapport avec l’anorexie habituelle des maladies chroniques. Pour lui,
1 excrétion moindre de l’urée est fonction d’une assimilation restreinte, et le taux des ingesta ne fait que modifier le degré de l’hypoazoturie, dont l’existence est en rapport avec l’état diathésique, l’affection maligne elle-même.
Nous donnons plus loin, dans le chapitre relatif au cancer
de l’estomac, des observations qui viennent confirmer cette manière de voir. De ce qui se passe dans l’ulcère ou la gastrite chronique, on pourra conclure à l’influence secondaire de l’alimentation dans la production de l’hypoazoturie cancéreuse : on verra des malades atteints d’ulcus, de gastrite, en proie à des troubles digestifs très accentués, rendre une quantité d’urée normale, alors que la diminution de ce produit est à peu près constante dans le cancer stomacal.
ÉVOLUTION ET VALEUR SEMEIOLOGIQUE DE L’HYPOAZOTURIE
Dans le rapport étroit, que nous avons essayé de justifier, de nutrition organique imparfaite et d’affection maligne, quelle est la cause, quel est l’effet ?
Ici se place une opinion de M. Rommelaere sur laquelle il nous semble qu’on puisse faire les plus grandes réserves.
Comme il a déjà été dit, cet auteur considère « la malignité morbide désignée par la dénomination clinique de cancer comme le résultat de la viciation de la nutrition organique. » Il s’appuie, pour nier la notion de spécificité, sur l’impossibilité dans laquelle se sont trouvés les auteurs de formuler une
définition précise du cancer et d’établir la réalité de caractères
spéciaux aux tumeurs malignes.
L’anatomie pathologique et la marche des lésions ne sauraient, d’après lui, constituer un critérium suffisant de la malignité des néoplasmes : il est, en effet, des tumeurs de structure anatomique identique (sarcome) qui évoluent, suivant les cas, de façons diverses. Pour le professeur belge, toute tumeur est indifférente à son origine ; seul, l’état général du sujet la classe
dans telle ou telle catégorie et en fait un néoplasme bénin ou une affection incurable.
Une telle conception nous paraît discutable et contraire, dans bien des cas, aux données de la clinique : il est difficile de considérer certains néoplasmes, la tumeur histologiquement définie carcinome par exemple, comme des tumeurs indifférentes à leur origine ayant évolué dans le sens de la malignité, grâce aux aptitudes morbides spéciales du sujet. — Avec notre maître M. le professeur Kiener, nous croyons à la spécificité des néoplasmes et considérons la viciation de la nutrition organique, coexistant avec le cancer et se traduisant par l’hypoazoturie, comme l’effet et non la cause de la nature maligne des tumeurs.
M. Rommelaere semble avoir négligé, dans sa critique de la notion actuelle de malignité (critique légitime tant que l’agent spécifique n’est pas démontré), certains éléments importants: à côté de la constitution histologique et de la marche de la maladie, il est certains phénomènes dont on doit tenir grand compte dans l’appréciation de la bénignité ou de la malignité d’une tumeur : par exemple, l’extension avec envahissement lymphatique, la généralisation, la récidive. — En outre, s’il est des tumeurs à signification pronostique équivoque, il en est d’autres dont la nature maligne ne saurait faire de doute, et dont on ne peut considérer les allures comme indécises, quel que soit l’état général du sujet : nous voulons parler du carcinome, des tumeurs mélaniques, de certains épithéliomas, etc. Dans tous ces cas, il semble que les phénomènes locaux ouvrent la scène et que les troubles de la nutrition ne soient que la traduction d’une infection générale, secondaire et progressive, de l’organisme.
L’examen des débuts de la nutrition vient à l’appui de cette manière de voir.
Prenons une affection considérée par la généralité des auteurs comme éminemment maligne, l’épithélioma. Nous fap-
pelons maligne parce qu’avec une structure toujours identique et une marche qui, abandonnée à elle-même, est à peu près constamment fatale, cette affection a de la tendance à envahir le système lymphatique et à récidiver surplace ou ailleurs.
* A côté de ces tendances indéniables à la malignité, l’épithélioma présente cette particularité, qui le distingue des autres tumeurs malignes, du carcinome par exemple, de rester longtemps localisé et de demeurer quelquefois des années sans traduire sa présence par d’autres symptômes qu’une manifestation locale insignifiante ; ce n’est que tardivement qu’il affecte l’état général et trouble la nutrition d’une façon apparente.
Eh bien ! dans l’épithélioma, aussi longtemps que cette manifestation locale existe seule et qu’il ne se produit pas de retentissement notable sur l’organisme, le taux de 1 urée éliminée quotidiennement se maintient à peu près normal, ou du moins peu modifié ; c’est seulement quand la cachexie commence à se produire que le chiffre des déchets s abaisse d une façon sensible.
Voici quelques observations (1) assez démonstratives à ce point de vue.
Observation Irc. — Epithéliomci volumineux de Ici lèvre infévieui e. Yid. (Marianne), 74 ans (salle Notre-Dame, n° 14 j. Hérédité cancéreuse, un de ses frères est mort d’un épithélioma de la lèvre, deux fois récidivé. Présentait depuis 40 ans un bouton induré, gros comme une
(1) Toutes les observations que nous rapportons sont inédites ; la plupart sont personnelles, quelques-unes nous ont été communiquées par notre excellent Maître, M. le professeur Tédenat. — Inutile de dire que nous ne publions pas nos observations in extenso , nous nous bornons à reproduire les résultats des analyses en indiquant les points les plus saillants de 1 histoire des malades.
amande, sur la lèvre inférieure. En aoûtl887, extension rapide, bientôt suivie d’ulcération. Entre dans le service de M. Tédenat le 7 mai 1888, offrant un état général satisfaisant et une tumeur végétante ulcérée occupant tout le bord libre de la lèvre inférieure et ne présentant pas d adhérence au maxillaire ; pas de développement ganglionnaire. Large ablation, le 11 mai, et application sur la surface cruentée d’un lambeau préalablement mobilisé, qui se nécrose partiellement dans la suite. Sort guérie et sans récidive locale le 7 juin.
L analyse des urines, pratiquée une seule fois, donne les chiffres suivants: Urine 0 lit. 950; urée 23 gr. 18; chlorures 14 gr. 25 ; phosphates 1 gr. 50; ni albumine ni sucre.
Observation II. — Epiihélioma du gland. — Lab. (Augustin), 53 ans, propriétaire (chambre n° 4, St-Joseph). Une blennorragie à 30 ans; balano-posthites fréquentes, grâce audéfauthabituel de toilette locale. Migraines et hémorroïdes; quelques douleurs rhumatismales depuis deux ou trois ans.
Depuis 5 ou 6 ans, petite croûte sèche et facilement caduque au niveau du gland; cautérisations répétées. Depuis six mois, développement d’une végétation progressivement croissante, s’accompagnant de douleurs continuelles atteignant leur maximum la nuit.
Entre dans le service deM. Tédenat, le 5 novembre 1888. Douleurs persistantes, insomnie habituelle. Tumeur champignonneuse, dure, sessile, ulcérée et sécrétant une ichor fétide, limitée au gland; la muqueuse préputiale est excoriée, épaissie et indurée. Pas de ganglions inguinaux.
Le 12 novembre, amputation du pénis à sa racine; pas de réaction. Sort, le 22, avec une cicatrisation à peu près complète.
Dates
Urine
Urée
Chlorures
9 novembre.
Mixte
Peu d’appétit
Moyenne : 21, 77
Xi albumine, ni sucre.
Observation III. — Epithélioma de la langue et du voile du palais. — Fleur. (Jean-Baptiste), 53 ans (salle St-Eloi n° 50). Sujet non cachectique, atteint depuis 15 mois d'un epithélioma de la langue; entré dans le service de M. Tédenat en novembre 1888. La langue, le voile du palais, la mâchoire, sont envahis; il existe un énorme engorgement ganglionnaire de la région sus-hyoïdienne. Inopérable.
Dates Urine
Urée
Chlorures
Régime
novembre 1,950
Mixte. Appétit
Moyenne :
Ni albumine, ni sucre.
Observation IV. — Cancer mélanique du pied. — Séb. (Anne), 39 ans, (salle Notre-Dame, n° 25). Atteinte, en juillet 1887, d’une fissure à la plante du pied droit, au niveau de la partie postérieure de la première phalange du gros orteil. Cautérisations répétées. Production rapide, à partir de mars 1888, d’une tumeur champignonneuse, pigmentée, indolente, saignant facilement à la place de la fissure; apparition concomitante d’une adénite indolore dans le triangle deScarpa. Marche possible, simplement gênée. Entrée, le 17 septembre 1888, dans le service de M. Forgue. Etat général bon. Le pied droit présente, au point indiqué, une tumeur grosse comme la moitié d'une mandarine, ulcérée et fortement mélanique sur la plus grande partie de son étendue; dans les environs, on constate trois petits infiltrats mélaniques ; tumeur ganglionnaire de l'aine comme un œuf de dinde. Pas de pigment mélanique dans le sang. Pas d’autres métastases.
Le 27 septembre, large ablation des parties malades ; le champignon plantaire et la masse inguinale sont infiltrés de pigment bleuâtre. — Lenteur de la cicatrisation ; greffe cutanée. Récidive locale, débutant au commencement de décembre, à la fois au pied et à l’aine; marche lente des lésions, mais extension progressive malgré une intervention en mars 1889. En mai, l'état général est encore satisfaisant.
Dates
Urine
Urée
Chlorures
Régime
25 sept. 1888
Mixte. Appétit
5 déc.
Moyenne :
Pas d’albumine, de sucre, ni de pigment.
Observation V. — Volumineux épithélioma du nez. — Bouq. (Camille), 74 ans (salle St-Eloi, n° 41) présente un énorme épithélioma du nez datant de 6 mois; la tumeur a la forme d’un champignon, elle est pédiculée, aplatie et a 12 centimètres de diamètre. L’état général est assez bon, les fonctions digestives sont en parfait état. Opéré le 12 décembre 1888, le malade meurt, au 7e jour, de pneumonie.
Dates
Urine
Urée
Chlorures
8 décembre
Mixte. Appétit
Moyenne : 17, 28
Pas d’albumine
, ni de
sucre.
Observation YI. — Cancroïde étendu de la région auriculaire . — Biq. (Sylvain), 67 ans (salle St-Eloi, n°ll). Estatteint depuis 18 mois d’un épithélioma ulcéreux de la face; parti de l’oreille gauche, le cancroïde a déterminé la chute du pavillon et creusé dans la zone auriculaire une énorme excavation au fond de laquelle on voit battre les vaisseaux qui longent la région parotidienne. Etat général assez bon. Pas d’opération.
Dates
Urine
Urée
Chlorures
Régime
25 nov. 1888
Mixte. Appétit
Moyenne :
Ni albumine,
ni sucre.
Résumons ces quelques faits :
1° Une femme atteinte d’un énorme épi thélioma de la lèvre inférieure, mais non cachectique, rend encore 23 gr. d’urée ;
2° Un malade atteint d’épithélioma de la verge élimine en moyenne 21 gr. 77 ; encore faut-il tenir compte, pour expliquer ce léger abaissement du taux normal de l’urée, d’une diminution de l’appétit pendant le séjour du malade à l’hôpital, de la douleur continuelle qu’il éprouve et d’une insomnie persistant depuis plusieurs mois;
3° Un sujet atteint d’un épithélioma inopérable de la langue ayant envahi la mâchoire et le voile du palais, excrète néaimoins 19 gr. d’urée ;
4° Une femme atteinte 4e tumeur mélanique du pied, avec infiltration mélanique des ganglions de l’aine, rend avant l’opération 18 gr. 15 d’urée ;
5° Un vieillard non cachectique, offrant un énorme épithélioma du nez, fournit encore une moyenne de 17 gr. 28 ;
6° Enfin un hideux cancroïde ayant creusé profondément toute la partie de la face voisine de 1 oreille, d où il est parti, permet encore une excrétion quotidienne de 15 gr. 879.
Si, dans les cas que nous rapportons, le trouble de la nutrition avait été la cause du développement des néoplasmes, rabaissement des déchets azotés aurait dû évidemment précéder l’apparition des tumeurs. Or, avec des manifestations locales déjà anciennes, le chiffre de l’azote excrété n’est pas sensiblement modifié.
Voici, au contraire, un cas dans lequel une tumeur impressionnant l’état général et ayant déterminé un commencement de cachexie, influence, à son tour, l’excrétion urinaire :
Observation VII. — Sarcome volumineux des fosses nasales. — Delm. (Antoinette), 56 ans (salle Notre-Dame, n° 18). Mère morte à 65 ans, de cancer de l’utérus. La malade portait depuis 22 ans un petit polype de la fosse nasale gauche. Dix-huit mois avant son entrée à l'hôpital, début de l’affection actuelle par des épistaxis épouvantables, fréquemment répétées jusqu’à ce jour ; déformation de la charpente nasale ; depuis 6 mois, ulcération dans la région du sac lacrymal. Entre, fin novembre 1888, dans le service de M. Tédenat, présentant une tumeur volumineuse au niveau de l’aile gauche du nez et au voisinage de sa racine ; ramollissement des masses situées dans la profondeur et écoulement constant par la listule d’un liquide séro-purulent ; masse charnue rougeâtre et hémorragique à l’entrée de la narine gauche ; petits ganglions pré-auriculaires et sous-maxillaires. Anémie profonde ; pas d’appétit depuis deux mois.
Le 3 décembre, après trachéotomie préalable (canule de Tradelenburg), extraction par une large incision d’une énorme quantité de matière sarcomateuse ramollie (au microscope, sarcome globo-cellulaire) ; curage et cautérisation de la cavité. Récidive, que l’on combat à plusieurs reprises par le thermo-cautère et le canquoin. Quitte l'hôpital en janvier.
Dates
Urine
Urce
Chlorures Régime
25 novembre
5,6 Mixte. Anorexie
Moyenne :
Pas d’albumine, pas de sucre.
Considérons maintenant d’autres variétés de tumeurs malignes, le cancer du sein, par exemple, dont nous avons eu l’occasion d’observer un certain nombre de cas.
Observation VIII. — Cancer du sein , du rachis et des côtes, cachexie. — Duc. (Clarisse), 40 ans (salle Notre-Dame, n° 16). Entre à l’hôpital le 26 janvier 1888. Début 12 mois auparavant par une petite grosseur du sein gauche qui est restée longtemps stationnaire et a pris depuis trois mois une certaine extension ; depuis la même époque, douleurs dans le dos et les lombes, douleurs en ceinture et dans l’épaule gau-
che, phénomènes parétiques du côté des membres inférieurs. Localement, on constate une tumeur petite, bosselée, sans ulcération, d’une dureté ligneuse, adhérente à la peau et au grand pectoral ; mamelon rétracté, pas d écoulement mamelonnaire ; engorgements ganglionnaires multiples de l’aisselle, neurasthémie. État cachectique, amaigrissement extrême. — M. Tédenat diagnostique un squirrhe du sein avec noyaux secondaires dans le rachis.
Le 7 avril, sur la demande expresse de la malade, M. Forgue la débarrasse de sa tumeur mammaire et des ganglions axillaires ; le grand pectoral, profondément infitré, est enlevé en totalité.
La plaie opératoire guérit en trois mois, sans autre complication que des poussées successives de pleurésie gauche. Amélioration passagère des symptômes douloureux, consécutive à l’intervention ; puis, cachexie progressive, recrudescence des douleurs, incurvation cervico-dorsale de la colonne, et mort le 20 octobre, sans récidive locale.
A l’autopsie, épanchement sanguinolent dans les plèvres, le péricarde et le péritoine. Cœur gauche hypertrophié, cœur droit très dilaté. Pas de récidive au niveau de la cicatrice opératoire. Tumeurs squirrheuses multiples dans le sein droit, avec envahissement des ganglions axillaires correspondants. Noyaux cancéreux dans un grand nombre de côtes ; leur volume varie de la grosseur d’un pois à celle d’une noix ; nodules dans le corps des vertèbres de la région cervicodorsale.
Dates
10 février 7 avril 12 mai
Urine
Urée
Chlorures Régime
7 gr. 60 par 1. Mixte. Anorexie
2 gr. 23 pari. 7, 2 par 1.
7gr. 175 p. 24 h. 8, 84p. 24 h.
Albumine, 0 gr. 20; sucre, 0; phosphate, 0, 752.
Observation IX. — Récidive de cancer du sein. — Do... (Maria), 40 ans (salle Notre-Dame, n° 26). Entre, le 28 février 1888, dans le service de M. Tédenat. — Tumeur très volumineuse du sein droit, bosselée, arrondie, ayant débuté en août 1887, au cours d’un allaitement ; pas d’ulcération ni d’écoulement mamelonnaire ; aspect peau d’orange de la surface cutanée ; engorgement ganglionnaire ; douleurs lancinantes.
Ablation et curage axillaire, le 3 mars. Récidive en avril, sous forme de nodosités cancéreuses de la peau avoisinant la cicatrice opératoire.
Une seule analyse le 12 mai : urine, 0,500; urée, 6,65 ; chlorures, 5,3 ; phosphates, 0,80; albumine, 0 ; sucre, 0.
Observation X. — Cancer du sein. — Bast... (Junie), 52 ans, (salle Notre-Dame, n° 23). Entre, le 2 avril 1888, dans le service de M. Forgue. N’a pas allaité depuis 14 ans. S’est aperçue, il y a cinq ou sixmois, que son mamelon gauche devenait rentrant; trois mois après, a constaté un commencement d’induration ; pas de douleur ; pas d’écoulement. Etat général excellent. Tumeur du volume d’une * petite mandarine, adhérente au mamelon et à la partie externe de l’aréole ; pas d’ulcération ; ganglions axillaires.
Ablation le 12 avril ; curage axillaire. Réunion immédiate et cicatrisation complète après trois pansements. Sort, le 20 mai, sans réci¬
dive.
Dates
Urine
Urée Chlorures Régime
avril
23,9 par 1. 13, 5 par 1. Mixte. Appétit
mai
12,6par24h. 4,275p. 24h. Embarras gas-
trique léger.
Albumine, 0; sucre, 0; phosphates, 1,363.
Observation XI. — Cancer du sein. — Femme de 63 ans (salle Notre-Dame, n° 26), observée, en juillet 1888, dans le service de M. Dubrueil. Tumeur du sein droit ayant débuté il y a un an, dure et
volumineuse, adhérant la peau, non douloureuse, présentant une collection liquide au niveau de l’aréole. Rétraction du mamelon et écoulement mamelonnaire. Ganglions axillaires. État général satisfaisant.
Opération le 18 juillet ; curage de l’aisselle. Réunion immédiate d'une partie de la ligne de suture ; suppuration partielle. Embarras gastrique fébrile durant la cicatrisation. Sort guérie et sans récidive lin août.
Une seule analyse, pratiquée pendant le déclin de l’embarras gastrique, donne un chiffre de 15 gr. d'urée pour 800 cent, cubes d urine.
Observation XII. — Cancer du sein. — Rouv... (Sophie), 56 ans (salle Sainte-Marguerite, n° 3). Entre, le 3 avril, dans le service de M. Forgue. Pas de grossesses. A constaté, il y a deux ans, une rétraction du mamelon gauche; depuis un an, s’est aperçue de l’existence d’une tumeur du sein ; souffre, depuis 6 mois environ, de Faisselle du même côté; pas de douleur. Etat général bon; seins gras et volumineux. Rétraction du mamelon gauche sans écoulement; aspect « peau d’orange » de la surface du sein. On sent profondément une tumeur dure, non adhérente et peu volumineuse ; chaîne ganglionnaire s’étendant depuis la tumeur jusqu’à l’aisselle.
Ablation de la tumeur, le 6 avril. Curage axillaire. Cicatrisation troublée par des accidents d’intoxication iodoformique et une suppuration partielle de la la ligne de suture, avec fièvre légère. Sort
guérie le 22
mai, sans
récidive.
Dates
Urine
Urée
Chlorures
Régime et Obs.
6 avril
Mixte. Anorexie.
Suppurât., fièv. lég.
3 mai
Conval. Anorexie.
Moyenne . . . .
Albumine, 0 ; sucre, 0.
Observation XIII. — Cancer du sein. — Ger... (Louise), 59 ans (salle Saint-Joseph, n° 3). Entre, le 1er novembre 1888, dans le service de M. Tédenat. Rhumatisante; n’a jamais allaité. Cancer du sein gauche constaté il y a un an ; jamais de douleur, quelques élancements dans le bras. Sein volumineux ; peau d’orange ; mamelon rétracté, sans écoulement. Tumeur dure, grosse comme la tête d’un fœtus à terme, non adhérente. Chaîne ganglionnaire occupant l’espace compris entre la tumeur et l’aisselle. Etat général assez bon ; fonctions digestives en parfait état.
Opération, le 6 novembre; curage de l’aisselle. Réunion immédiate sans autre complication qu’un abcès au niveau d’un des points de suture. Cicatrisation complète, sans récidive, le 2 décembre.
Dates
Urine
Urée
Chlorure
3 novembre
lo,7o
Moyenne ....
Régime
Mixte. Appétit.
Pas d’albumine.
Observation XIV. — Récidive de cancer du sein (communiquée par M. le professeur Tédenat). — Mme Gui..., 51 ans, arthritique. Etat général, bon. Tumeur cancéreuse récidivée du sein gauche. Operation le 20 octobre 1882. Pas de récidive; l’état général se maintient
excellent.
nat.p.s
TTrpp
19 octobre 1882 . . • 26 gr.
Novembre 1888 . 2/
Moyenne. . . 25 gr. 66
Observation XV. — Cancer du sein (communiquée parM. Tédenat). Bu... (Julie), 38 ans, lymphatico-sanguine, constitution forte. Cancer du sein droit sans ganglions apparents dans l’aisselle. Etat général bon, malgré un léger œdème des malléoles. Opération, le 25 octobre 1886. Pas de récidive. L’état général reste très satisfaisant.
Dates
Urée
23 octobre 1886 .
Octobre 1888. Moyenne de trois analyses. 25 -
Quelles conclusions tirer de cette nouvelle série d’observations? Une femme cachectique, présentant un cancer du sein gauche, avec envahissement secondaire du sein droit, des côtes et du rachis (Obs. VIII) , ne rend que 6 à 6 grammes d’urée dans les 24 heures; — une autre, atteinte d’abord de cancer du sein droit, puis de récidive sous tonne d un semis cancéreux tout autour de la cicatrice opératoire (Obs. IX), élimine seulement 6 grammes d'urée; —d’autres, moins cachée-
tiques (Obs. X, XI, XII, XIII), excrètent 12 gr., 15 gr., 16 gi\, 10 gr. ; — d’autres, enfin, opérées de tumeurs identiques aux précédentes dans leur structure, également malignes comme tendance, mais n’ayant pas encore impressionné l’état général, rendent 26 gr. et 24 gr. d’urée. — N’est-on pas en droit de conclure que l’hypoazoturie est proportionnelle à une altération secondaire et progressive de l’état général?
On pourrait peut-être retourner contre nous cet argument et nous dire : l’état général déterminant la nature des tumeurs, qui, par elles-mêmes, sont indifférentes, on a opéré là des tumeurs qui se seraient comportées comme des tumeurs bénignes, puisque l’état général était bon. Mais voici deux observations qui sont éminemment instructives à ce point de vue :
Observation XVI. — Cancer du sein et du rachis ; azolurie normale au début, puis hypoazoturie (communiquée par M. Tédenat). — Marie C., 31 ans, fortement constituée, lymphatico-sanguine. Cancer du volume du poing, avec ganglions axillaires ; début, il y a 9 ou 10 mois. Opération, le 8 mai 1886 ; réunion immédiate. A partir de juillet 1887, signes de cancer du rachis, avec état général encore excellent; pas de récidive sur place ou dans l’aisselle. En décembre 1887, teint jaune-paille, atroces douleurs ; embonpoint conservé. Avril 1888, début d’amaigrissement. Mort dans le courant de l’année.
Dates Urée Régime
5 mai 1886 . 24 gr. Mixte. Appétit
15 juillet 1886 . 26 —
Janvier 1887 . 24 —
Juillet 1887 . 23 —
Décembre 1887 . 23 — Appétit conservé
Avril 1888. . . . 19 —
Voici donc une femme atteinte depuis dix mois, au moment de la première analyse, d’un cancer du sein. Cette tumeur peut être qualifiée de maligne, puisqu’elle s’est plus tard généra-
lisée au rachis et a fini par entraîner la mort. Et pourtant trois analyses successives, pratiquées à des époques où la malade portait sa tumeur depuis déjà longtemps, ont donné un chiffre moyen d’urée de 25 grammes : c’est que l’état général n’avait pas encore subi d’altération secondaire. Quand la tumeur a manifesté sa malignité en envahissant le rachis, l’état général s’est maintenu encore quelque temps satisfaisant, et la malade a rendu 23 grammes d’urée. C’est seulement quand l’amaigrissement est survenu, quand la santé générale a commencé à se détériorer, que le chiffre de l’urée s’est abaissé.
Nous trouvons d’ailleurs, dans le travail même de M. Rommelaere, nombre de faits analogues : au début des accidents on ne constate qu’une hypoazoturie minime; puis, à mesure que le mal fait des progrès et qu’un retentissement s’opère sur l’ensemble de l’économie, l’urée tombe à un taux des plus minimes.
Autre exemple :
Observation XVII. — Sarcome du cou à évolution ultra-rapide ; mort par hémorragie; pas d’ hypoazoturie. — R... (Stanislas), 58 ans (salle Saint-Eloi, n° 41). Entre, le 4 octobre 1888, dans le service de M. Forgue. Présente depuis quatre mois une tumeur de la région parotidienne droite ; extension rapide, violentes douleurs. Depuis deux mois, apparition d’une autre tumeur sus-claviculaire. — A son entrée, on constate que la tumeur de la région parotidienne a le volume d’une mandarine, est légèrement ulcérée et se continue sans interruption avec une tumeur probablement ganglionnaire, peu volumineuse, qui occupe la région sous-maxillaire; la tumeur sus-claviculaire se présente sous la forme d’un plastron induré et ne dépasse pas le volume du poing.
Le 14 octobre, la tumeur du cou a plus que doublé de volume ; le plastron induré commence à dépasser la ligne médiane ; elle offre 13 cent, de diamètre transversal, 8 cent, de diamètre vertical et 5 cent, d’épaisseur ; sa surface a une teinte d'un rouge vineux. La tumeur ulcérée de la région parotidienne donne lien à des hémorragies abondantes.
Les jours suivants, la tumeur du cou se ramollit et s’étend ; la surface devient violacée et la fluctuation se fait sentir en plusieurs points ; en même temps, elle s’étend, et bientôt la partie antérieure du cou tout entière est envahie.
Le 23 octobre, hémorragie formidable (1 litre de sang environ) par perforation spontanée de la tumeur du cou ; tamponnement au perchlorure et compression relative.
Le 23, le 28, puisa peu près tous les jours, nouvelles hémorragies. En quelques jours, le sujet devient exsangue. L’amaigrissement rapide et la pâleur de son visage contrastent avec le volume de la tumeur, qui, au niveau du cou, prend des proportions colossales. Le malade meurt dans les premiers jours de novembre.
Dates
Urine
Urée
Chlorures
Régime
13 octobre
Mixte. Appétit